LETTRE XIV
Miss Clarisse Harlowe à Miss Ho we.
Jeudi soir, a Mars,
iN portant au lieu du dépôt ma longue lettre qui étoit commencée d'hier , mais que diverses interruptions ne m'ont permis d'achever qu'à cette heure , Hannah vient de trouver celle que vous m'avez écrite ce matin. Je vous rends grâces, ma chère , de cette diligence obligeante. Quelques lignes encore que je me hâte de jeter sur le papier arriveront peut-être assez tôt pour vous être apportées par votre domesdigue avec ma lettre. Elles n'ont pour:
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objet que de vous remercier , et de
vous apprendre le redoublemeM de mes
craintes.
Il faut que je demande ou que je cherche Foccasion d'entretenir ma mère , pour l'engager à m'accorder sa médiation ; car je suis en danger de me voir fixer le jour et prendre mon antipathie pour timidité de jeune fille. Des sœurs ne devroientelles pas l'être par leurs sentiméns l'une pour l'autre ? Ne devroient-elîes pas faire cause commune , dans une occasion de cette nature , et îa regarder comme la cause de leur sexe ? Cependant , on m'informe que la mienne , pour entrer dans les intentions intéressées de mon frère , et de concert sans doute avec lui , a proposé en pleine assemblée , avec une chaleur qui lui est particulière lorsqu'elle s'est mis quelque chose en tête , de me fixer absolument un jour déterminé , et si je refuse de me soumettre , de me déclarer que ma peine sera la pert^ de tout mon bien et de l'affection de tous mes proches.
Elle n'a pas besoin d'être si officieuse. Le crédit de mon frère suffit sans le secours du sien , car il a trouvé le moyen de liguer contre moi toute la famille. A l'occasion apparemment de quelque plainte ou de quelque découverte nouvelle qui concerne M. Lovelace , ( j'ignore ce que ce peut être ) ils se sont engagés tous , ou doivent •s'engager }'un à l'autre , par un écrit signé ,
DE ClARI GSE HaRLOWE. IÇt ( que le ciel ait pitié de moi , pia chère ! que vais - je devenir ? ) de remporter en faveur de M. Solmes , pour le soutien , disent-ils , de l'autorité de mon père ; et contre Lovelace , comme libertin et ennemi de la famille ,. et je puis dire aussi , ma chère , contre moi. Politique bien mal entendue , qui leur fait joindre dans un même intérêt deux personnes qu'ils veulent éloigner pour jamais l'une de l'autre.
Le rapport de l'Intendant en faisoit assurément un assez mauvais caractère. Le récit de Mde. Fortescue confirme ce rapport , et donne même à croire qu'il est plus méchant encore. Et aujourd'hui certaines lumières de plus que mes parens ont acquises sont d'une nature si odieuse, (s'il en faut croire ce quêta servante de ma sœur a dit à la mienne , ) qu'il demeure prouvé que c'est le plus méchant des hommes. Mais qu'il soit un démon s'il veut , alloiS"je dire ! que m'importe à moi ce qu'il peut être ? Si ce Solmes n'étoit pas..... ô ma chère ! que je le hais dans l'aspect sous lequel il m'est proposé.
Pendant ce temps-là ils sont tous effrayés de M. Lovelace ^ et ce qu'il y a d'étrange , 4is ne craignent point de l'irriter. Dans quelle position je me trouve engagée , d'être forcée de correspondre avec lui pour leur intérêt ! Me préserve le ciel d'être poussée si loin par leur violence obstinée , que cette correspondance devienne jannais
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tiécessaire pour le mien .'Mais sûrement ils se rendront. Pour moi , il m'est impossible de céder. Je commence à sentir que les esprits les plus doux deviennent les plus déterminés lorsqu'ils se voient provoqués avec tant de cruauté et d'injustice. La raison , sans doute , c'est que n'ayant pas pris leur parti légèrement , leur délibération même ne les rend que plus inébranlables. Et lorsqu'on a l'évidence pour soi, comment souffrir patiemment de se voir ramener aux contentions et aux disputes.
Une interruption m'oblige de finir avec un peu de précipitation et même avec une sorte d'effroi.
Cl. Harlowe.