‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 20 sur 47 · Histoire · texte numérisé non relu

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tientoient ordinairement ma sœur ; et quoiqu'elle paroisse regarder aujourd'hui une scEur cadette comme un embarras , elle me proposa souvent alors de nous liguer toutes deux pour notre commun intérêt contre les vues rapaces de mon frère ; c'est le îîom qu'elle leur donnoit. Moi , j'aimois mieux ne voir dans ces libertés que des plaisanteries passagères , qui me faisoient même plaisir dans un jeune homme qui n'étoit pas naturellement de bonne humeur , ou bien un foible qui ne méritoit que de la raillerie , rien de plus.

Mais lorsque le testament de mon grandpère , dont j'ignorois comme eux , avant qu'il fût ouvert , les dispositions en ma faveur , eût coupé une branche des espérances de mon frère , il marqua beaucoup d'humeur contre moi , et personne au fond ne parut content. Quoique je fusse aimée de tout le monde , comme j'étois la derîiière des trois enfans , père , oncles , frère , sœur , tous se crurent compromis sur l'ariicle du droit et de l'autorité. Qui n'est pas jaloux de son autorité ? Mon père luimême ne put supporter de me voir comme isolée et établie dans une sorte d'indépendance ; car ils convenoient tous que telle ctoit la force du testament par rapport au legs qui me regarde , et ils en convenoient, ^sans être tenue de rendre aucun compte.

Pour aller au devant de toutes les jalousies , j'abandonnai , comme vous le sa-

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vez , à l'administration de mon père , nonseulement la terre , mais encore une somme considérable qui m'étoit léguée ; c'étoit la moitié de l'argent comptant que mon grand-père s'étoit trouvé à sa mort , et dont il laissa l'autre moitié à ma sœur» Je me contentai de recevoir , comme de sa bonté , ce qu'il vouloit bien m'accorder pour mes menus plaisirs , sans demander la moindre augmentation à ma pension annuelle , et je me fîattois par cette conduite d'avoir assoupi tout sentiment d'envie. Mais mon frère et ma sœur , toujours jaloux , comme il n'y a plus à en douter à présent , des dispositions favorables de mes deux oncles pour moi , et de la satisfaction que leur avoit donnée , ainsi qu'à mon père , cet acte de soumission et de respect , ne cessèrent pas de me rendre sourdement , dans l'occasion , toutes sortes de mauvais offices. J'y faisois peu d'attention quand je m'en appercevois , parce que je me reposois sur l'idée d'avoir écarté tout sujet de jalousie , et j'attribuois ces petits travers à la pétulance qu'on leur connoit de reste à tous deux.

L'acquisition de mon frère vint ensuite : cet événement nous rendit tous heureux.

Il alla prendre possession des biens qu'on lui laissoit , et son absence , sur-tout pour une aussi bonne cause , augmenta encore notre bonheur. Elle fut suivie de la proposition de Mi lord M, , . . pour ma sœur ,

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autre surcroît de félicité pour un temps. Je vous ai raconté dans quel excès de bonne humeur ma sœur fut pendant quelques jours.

Vous savez comment elle s'évanouit , et ce qui succéda.

Mon frère arriva d'Ecosse , et la paiic fut bientôt troublée. Bella , comme je me souviens de vous l'avoir observé dans mes lettres précédentes , eut l'occasion de se vanter hautement qu'elle avoit refusé M» Lovelace par mépris pour ses mœurs. Cette déclaration porta mon frère à s'unir avec elle dans une même cause. Ils se mirent tous deux à déprimer M. Lovelace et çiême sa famille , qui ne mérite assurément que du respect ; et leurs discours donnèrent lieu à la conversation où je veux vous amener , entre mes oncles et eux. Je vais vous en expliquer les circonstances , après avoir remarqué qu'elle précéda la rencontre , et qu'elle suivit presqu'immédiatement les informations qu'on se procura sur les affaires de M. Lovelace , et qui furent moins désavantageuses que mon frère et ma sœur 3ie l'avoient espéré ( * ).

Ils s'étoient emportés contre lui avec îeur violence ordinaire , appuyant leurs invectives de quelques nouvelles histoires à sa défaveur, lorsque mon oncle Antonin qui les avoit écoutés patiemment , déclara ;

(*) Voyez la Lettre ly,

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« qu'à son avis , ce jeune homme s'ëtoit

V comporté en galant homme , et sa nièce ?> Clary avec prudence j et qu'on ne pou-

V voit désirer , comme il l'avoit dit sou- ?> vent, ime alliance plus honorable pour w la famille , puisque M. Lovelace jouissoit >? d'un fort bon patrimoine , en biens clairs >3'et nets , suivant le témoignage même w d'un ennemi : que d'ailleurs il ne pa- ?? roissoit pas qu'il fût aussi méchant qu'on r l'avoit représenté; qu'il étoit vrai qu'il ?y étoit dissipé , mais qu'il étoit dans ia >3 fougue de l'âge ; que c'étoit un homme 7) de sens et d ^esprit , et qu'il falloit comp- ?> ter que sa nièce ne voudroit pas de lui , >5 si elle n'avoit de bonnes raisons de le » croire déjà réformé , ou disposé à la ré- « forme par son exemple. »>

Ensuite , (je parle d'après ma tante) pour donner une preuve de la générosité de son caractère , qui marquoit assez , leur dit- il , qu'il n'étoit pas naturellement méchant , et qu'il avoit dans l'ame , eut-il la bonté d'ajouter , un fond de ressemblance avec moi ; il leur raconta qu'un jour lui ayant représenté lui-même, sur ce qu'il avoit entendu de Milord M.... qu'il pouvoit tirer de son bien trois ou quatre cents liv. sterl. de plus chaque année , sa réponse avoit été " que ses fermiers le payoient >? fort bien ; que dans sa famille , c'étoit f> une maxime dont il ne s'écarteroit ja- » mais , de ne pas trop rançonner les an-

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» ciens fermiers ou leurs descendans , et 7} qu'il se faisoit un plaisir de leur voir à w tous de Tembonpoint , des habits prop> près et l'air content, w

Je lui ai en effet entendu raconter quelque chose d'approchant , et je ne l'ai jamais ▼u sous des traits plus agréables que dans cette occasion , excepté néanmoins dans celle-ci. Un malheureux fermier vint demander à mon oncle Antonin quelque diminution , en présence de M. Lovelace.

Lorsqu'il fut sorti sans avoir rien obtenu , M. Lovelace plaida si bien sa cause , que l'homme fut rappelé et sa demande accordée. M. Lovelace le suivit secrètement , et lui fit présent de deux guinées pour l'aider dans le moment , parce que cet homme avoit déclaré au milieu de ses plaintes qu'il ne possédoit pas actuellement cinq schellings. A cette occasion, il raconta à mon oncle , sans aucun air d'ostentation , qu'étant un jour dans ses terres , il avoit remarqué à l'église un vieux fermier et sa femme fort mal vêtus , et que leur ayant fait le lendemain diverses questions là - dessus , parce qu'il savoit que le marché de leur ferme étoit avantageux , le mari lui dit qu'il avoit fait quelques entreprises assez folles , ce qui l'avoit mis tellement en arrière , qu'il n'auroit pas été en état de payer sa rente s'ils s'étoient donné des habits plus propres. II lui demanda de cembien de temps ii croyoit avoir besoin

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pour se remettre de la folie qu'il avoit faite. Peut-être deux ou trois ans , dit le fermier. Hé bien , lui dit-il , je vous fais une diminution de cinq guinées par an , pendant l'espace de sept années , à condition que vous mettrez cette somme sur vous et sur votre femme , pour paroître le dimanche à l'église y comme il convient à mes fermiers : en même-temps , ( portant la main à sa bourse dont il tira cinq guinées) prenez toujours ceci pour vous mettre présentement en meilleur état, et que je vous voie dimanche prochain à l'église, la main de l'un dans celle de l'autre , comme un honnête et fidelle couple ; après quoi je vous retiens tous deux pour dîner aujourd'hui avec moi. Quoique ce récit me plût beaucoup , en ce qu'il offroit une preuve de générosité et tout à la fois de prudence , puisque suivant la remarque de mon oncle , la valeur annuelle de la ferme n'étoit pas diminuée ; cependant , ma chère , je ne sentis point de battemens de cœur , ni de feux au visage. Non en vérité, je n'en sentis point. Seulement , je vous avouerai que je ne pus m'empêcher de dire en moi-même :

<< Si c'étoit ma destinée d'avoir jamais cet fy homme , il ne s'opposeroit point à cer- ?3 tains arrangemens auxquels je prends 9> tant de plaisir , ( avec cette exclamav tion) : c'est bien dommage qu'un tel V homme ne soit pas universellement bon! ?j i Pardonnez-moi cette digression.

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Mon oncle aiouta , suivant îe récit de ma tante , ^^ qu'outre son patrimoine , il n étoit riiéritier immédiat de plusieurs ?> fortunes très- brillantes ; que pendant » qu'il étoit en traité pour sa nièce Ara- 7> belle, MilordM. . , s'étoit expliqué sur jy les grands avantages que lui-même et 9) ses deux belles- sœurs étoient résolus »5 de lui faire , pour le mettre en état de >5 soutenir un titre qui devoit s'éteindre à ?) la mort de Milord , mais qu'on espéroit ?? de lui procurer , ou peut-être un plus ?j considérable encore , ceîiii du père de jy ces deux Dames , qui étoit éteint depuis » quelque temps faute d'héritiers mâles ; ?3 que c'étoit dans cette vue que sa famille 53 désiroit si ardemment de le voir marié ; yy que ne voyant point oii M. Loveîace :>y pourroit trouver mieux lui-même , il yy croyoit véritablement qu'il y avoir asse2? » de bien dans notre famille pour fonder ?> trois maisons considérables ; que pour ?) lui il ne faisoit pas difficulté d'avouer yy qu'il souhaitoit d'autant plus cette al- 73 liance , qu'avec la naissance et les riches- >3 ses de M. Loveîace , il y avoit la plus ?3 grande apparence que sa nièce Clarisse 73 se verroit un jour Pairesse de la Grande- >3 Bretagne , et que dans une si belle espé- ?3 rànce ( voici , ma chère , le trait mor- 73 tifiant ) il ne croiroit rien faire de maîyy à-propos, si 5 par ses dispositions , il les yy mettoit dans îe cas de soutenir avec ?> encore plus d'éclat cette dignité, v

DE Clarisse Harlowe. 1791 Il paroît que mon oncle Jules , loin de désapprouver son frère , déclara " qu'il ne 7> voyoit qu'une objection contre l'alliance 9> de M. Lovelace , qui étoit ses mœurs; M d'autant plus que mon père pouvoit r faired'aussi grands avantagesà Miss Belîa 9) et à mon frère , et que mon firère étoit K actuellement en possession d'un bien »> considérable par la donation et le testa- ?> ment de sa marraine Lovell. n

Si j'avois eu plutôt toutes ces lumières , j'aurois été moins surprise de bien des choses qui me paroissoient inexplicables dans la conduite de mon frère et de ma SŒur avec moi, et j'aurois été plus sur mes gardes que je ne m'y suis crue obligée.

Vous pouvez vous figurer aisément quelle impression ces discours firent alors sur mon frère. Il dut être très-mécontent , comme vous vous en doutez bien ^ d'entendre deux de ses Intendans lui tenir ce langage en face.

Dès ses premières annj^s il a trouvé le secret, parla violence de f on caractère, de se faire craindre et courtiser de toute sa famille. Mon père lui- même , long-temps avant que son acquisition eût encore accru son arrogance, s'y prêtoit fort souvent, par indulgence pour un fils unique qui devoit eue le soutien, de son nom et en augmenter l'éclat. Ce n'étoit guère le ' moyen de l'engager à se corriger d'un dé-

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faut qui lui a procuré tant de considëration dans la famille.

Voyez , ma sxzur , dit-il alors à Bella d'un ton d'humeur indécent , en la présence de mes oncles , voyez où nous en sommes. Nous devons vous et moi regarder autour de nous. Cette petite sirène est en beau chemin pour nous supplanter tous deux dans le cœur de nos oncles , comme elle a déjà fait dans celui de notre grandepère.

C'est depuis ce temps-là , comme je le vois clairement aujourd'hui en rapprochant les circonstances , que mon frère et ma sœur ont commencé à me traiter comme un obstacle qu^ils trouvoient dans leur chemin , qu'ils se sont regardés comme n'ayant plus qu'un même intérêt , et qu'ils se sont promis d'employer toutes leurs forces pour rompre le projet d'une alliance qui menaçoit de les obliger à resserrer leurs vues personnelles.

Mais , comment s'y prendre après la déclaration de mes deux oncles ?

Mon frère en a trouvé le moyen. Ma sœur , comme j'ai dit , ne faisoit qu'un avec lui. A eux deux , ils eurent bientôt troublé le reste de la famille et désuni tout le monde. M. Lovelace fut reçu plus froidement de jour en jour. Comme il n'étoit pas homme à se rebuter pour de simples froideurs , les aiîronts personnels succé- «lèrent ; ensuite les défis qui aboutirent k

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fa malheureuse rencontre. Cet événement couronna l'œuvre. Aujourd'hui, si je n'entre pas dans leurs vues , on se propose de me contester l'héritage de mon grand-père ; et moi qui n'ai jamais songé à tirer avantage de l'indépendance où l'on m'a mise , « je dois être aussi dépendante de la vo- ?> lonté de mon père , qu'une fille qui ne w sait pas discerner ce qu'il lui convient. » Voilà quel est à présent le langage de la famille.

Mais si je me laisse assujettir à leurs volontés , combien , à ce qu'ils prétendent, nous serons tous heureux ! Tant de présens , tant de bijoux et je ne sais quelle autre chose encore que je dois recevoir de chacun de mes parens î Et puis la fortune de M. Solmes est si considérable , et ses offres si avantageuses , ( n'ayant pas un parent dont il fasse cas ) que j'aurai toujours le moyen de m'éîever au dessus d'eux , quand les intentions de ceux de mes parens qui veulent me favoriser seroient tout-à-fait écartées ; et au travers de ces vues on me trouve à présent un mérite et des qualités qui seront d'ellesmêmes un équivalent parfait des grands avantages qu'il doit me faire , et qui laisseront encore de son côté une grande obligation pour ma complaisance. Il en pense ainsi lui-même , m'a-t-on dit , tant il est vil et chétif à ses propres yeux aussi bien qu'aux leurs ! Ces belles vues une fois rein«

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plies , que de richesses , que de splendeur pour les trois enfans ! Et moi , quels droits n'aurai-je pas sur leur reconnoissance ? Et pour faire tant d'heureux à la fois , que m'en coûtera-t-il ? Un seul acte de devoir , si conforme à mon caractère et à rnes principes , du moins si je suis cette fille respectueuse et cette généreuse sœur pour laquelle j'ai toujours voulu passer à leurs yeux.

Voilà le côté brillant qu'on présente à mon père et à mes oncles pour captiver leur esprit. Mais j'appréhende bien que le dessein de mon frère et de ma sœur ne soit de me perdre à quelque prix que ce soit auprès d'eux. Autrement n'auroientils pas employé , lorsque je suis revenue de chez vous , plutôt les caresses que les menaces , pour me&ire entrer dans leurs mesures si chères à leurs cœurs. C'est une méthode qu'ils n'ont pas cessé de «"uivre depuis.;.

En même-temps l'ordre est donné à tous les domestiques de montrer le plus pro-^ fond respect pour M. Sol mes. Le généreux M. Solmes est maintenant le nom consacré pour quelques-uns. Mais ces ordres ne sont-ils pas un aveu tacite qu'on ne le croit pas propre à s'attirer du respect par son propre mérite ? Dans toutes ses visites , îl est non- seulement fêté des maîtres , mais révéré comme une idole par tout ce qu'il y a de gens au service de la maison ; et le

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'Tioble établissement est un mot qui court de bouche en bouche et se répète comme par échos.

Noble est le terme employé pour exalter les offres d'un homme assez bas pour faire profession de haïr sa propre famille ; assez méchant pour se proposer le dessein de ravir de justes espératices à ses parens , qui tous n'ont que trop besoin de son secours , dans la vue non-seulement de mettre tous ses biens sur ma tête , miais , si je meurs sans enfans , et s'il n'en a pas d'un autre mariage, de l'abandonner à une famille qui en regorge déjà. Telles sont ses offres. Quand je n'aurois pas d'autres raisons de mépriser cet homme de néant , en fau« droit-ii davantage que cette lâche injustice pour sa famille ? Un homme de néant , je le répète ; car il n'étoit pas né pour les immenses richesses qu'il possède ; richesses transmises par un avare à un autre avare comme lui , en haine et au préjudice du légitime héritier. Et croyez- vous que je ne fusse pas aussi coupable de les accepter qu'il l'est de me les offrir, si je pouvois gagner sur moi de les partager avec lui , ou si l'attente d'une réversion criminelle sur ma tête étoit capable d'influer sur mon choix ? Vraiment c'est un chagrin pour moi que mes parens aient pu consentir ( ^ ) à adopter ces offres sur des motifs qui révolteroient une ame délicate , quand il s'agiroit de commencer par là sa fortune.

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Maïs c'est la seule méthode qu'on croie capable d'éconduire M. Lovelace , et de répondre à toutes les vues qu'on a sur chacun de nous. On est persuadé que je ne tiendrai pas contre les avantages qui doivent revenir à ma famille de mon mariage avec M. Solmes , depuis qu'on a découvert à présent de la possibilité ( qu'un esprit aussi avide que celui de mon frère change aisément en probabilité ) à y faire revenir aussi la terre de mon grand- père avec des biens plus considérables encore du côté de cet homme-là. On insiste sur divers exemples de ces réversions dans des cas beaucoup plus éloignés , et ma sœur cite le vieux proverbe , qu'il est toujours bon de tenir de près ou de loin à une grosse succession : pendant que Solmes , souriant sans doute en l'ui-même de ces espérances tout éloignées qu'elles sont, obtient tout leur intérêt par de simples offres , et se promet de joindre à son propre bien celui qui m'attire tant d'envie ; d'autant plus que par sa situation , entre deux de ses terres , il paroît valoir pour lui le double de ce qu'il vaudroit pour un autre. Et à ses yeux , je n'en doute pas , ce motif a plus de force et d'attraits que la femme.

Voilà, je crois , ma chère , les principales raisons de mes parens pour seconder avec tant d'ardeur les propositions de cet homme-fà. Et je ne puis m'empêcher de déplorer encore uae fois ce vice de fa-<

DE Clarisse Hariowe. i8^ mille , qui donne à ces raisons une force à laquelle il me sera bien difficile de résister.

Mais , de quelque manière que l'affaire puisser tourner entre Solmes et moi , mon frère a toujours réussi dans ses vues ; et voici ses succès : il a déterminé mon père à faire sa propre cause de la sienne et à exiger mon consentement comme un acte de devoir.

Ma mère n'a jamais entrepris de s'opposer à la volonté de mon père , lorsqu'il a déclaré une fois que ses résolutions étoient prises.

Mes oncles qui sont , vous me permettrez de le dire , de vieux garçons entêtés , absolus, enflés de leurs richesses, quoique d'ailleurs les plus honnêtes gens du monde , ont une haute idée des devoirs d'un enfant , ainsi que de l'obéissance d'une femme. La douceur et la facilité de ma mère les ont confirmés dans la seconde de ces deux idées , et elles servent à fortifier la première.

Ma tante Hervey , qui n'est pas des plus heureuses dans son mariage , et qui a peutêtre quelques petites obligations à la famille , est gagnée , et elle n'aura pas la hardiesse d'ouvrir la bouche en ma faveur contr? ies volontés déterminées de mon père et de mes oncles. Je regarde même son silence passif, et celui de ma mère , sur un point si contraire à leur premier jugement , comme une preuve des plus

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grandes que mon père est absolument

décidé.

Leur traitement envers la digne Mde. Norton en est encore une triste confirmation. Une femme dont la sagesse et la vertu méritent toute sorte de considération ! et ils lui rendent tous cette justice ; mais comme elle n^est pas assez riche pour donner du poids à son opinion sur un point contre lequel elle s'est déclarée , et qu'ils ont résolu d'emporter , on lui a interdit ici les visites et même toute correspondance avec moi , comme j'en suis informée d'aujourd'hui.

Haine poirr Loveîace , agrandissement de famille, et ce grand motif de V autorité paternelle ! Combien de forclos réunies î lorsque chacune de ces considérations isolée, suffiroit pour remporter la balance. Voilà le formidable appareil qui estorte à présent la poursuite de cet homme odieux.

Mon frère et ma sœur triomphent. Ils m'on.t terrassée, c'est l'expression de leur Joie qu'Hannah dit avoir entendue. Us ont raison de le dire, ( quoique je ne croie pas m'être jamais élevée trop insolemment) car mon frère peut à présent me forcer à la nécessité de consentir au malheur de ma vie , et me rendre ainsi Finstrument de sa vengeance contre M. Loveîace , ou me plonger dans la disgrâce de toute ma famille si je refuse d'obéir.

S'étonnera-t-on de l'intrigue et des corn-

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plots que des courtisans envieux trament sourdement pour s'entre-détruire , lorsque dans le sein d'une famille , trois personnes , les seules dont les intérêts puissent se croiser , et dont l'une se flatte d'être au dessus de pareilles bassesses , ne peuvent pas vivre unies ?

Ce qui me cause à présent le plus d'inquiétude , c'est la tranquillité de ma mère > qui me paroît fort en danger. Comment le mari d'une telle femme , (qui est lui-même wn excellent homme ; mais cette qualité d'homme avec ses prérogatives î . . . .) comment peut-ii être si absolu , si inflexible dans ses idées , à l'égard d'une personne qui a jeré dans la famille des richesses dont ils font tous tant de cas , que par cette raison seule ils devroient faire plus de cas d'elle ? Ils l'estiment , à la vériré ; mais je suis fâchée de dire qu'elle a acheté cette estime à force de complaisances. Cependant elle a un mérite personnel qui devroit lui attirer la vénération , et une prudence qui mériteroiî qu'on la prît pour guide en tout.

Mais où s'égare ma plume ? Comment une fille rebelle ose-t-elle parler avec cette liberté de parens si respectables , et qu'elle respecte profondément ? Malheureuse situation que celle qui l'oblige d'exposer leurs défauts , pour faire en quelque sorte son apologie ! Vous qui savez combien j'aime et je respecte ma mère , vous jugez

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quel est mon tourment et mon embarras ; de me trouver forcée de m' opposer à un système dans lequel elle s'est engagée. Cependant, il le faut! M'y soumettre est une chose impossible, et il faut que je déclare promptement mon opposition, ou je verrai croître les difficultés. Je viens d'apprendre qu'aujourd'hui même on a consulté , auriez-vous pu le croire ? les Avocats sur les articles.

Si j'étois née dWe famille Catholique Romaine , combien ne serois-je pas plus heureuse de n'avoir à craindre que la retraite d'un couvent qui rempliroit toutes leurs vues ! Que je serois heureuse encore, si une certaine personne n^en avoit pas méprisé une autre ! Tout auroit été probablement conclu entr'eux , avant que le retour de mon frère pût y apporter de l'opposition. J'aurois aujourd'hui une sœur que je n'ai plus , et deux frères , tous deux aspirans aux honneurs, déjà titrés tous deux peut-être , tandis que je n'aurois moi estimé dans l'un et l'autre que ce qui est plus réellement noble et plus précieux que tous les titres.

Mais par quelles vastes et lointaines espérances l'amour-propre de mon frère est gouverné ! à quelle distance excessive il étend ses vues ! des vues qui peuvent être anéanties par le moindre accident , tel qu'une fièvre , dont il porte toujours la semence prête à fermenter dans un tem-

DE Clarisse Harlowe. 189 përament aussi impétueux que le sien , ou le coup provoqué des armes d'un ennemi. Je terminerai ici. Avec quelque liberté que je puisse m' expliquer sur mes parens , je suis sûre d'une interprétation favorable de votre part ; je ne le suis pas moins de votre discrétion , et que vous ne communiquerez à personne ni lecture , ni extrait des endroits où je paroîtrois traiter le caractère d'un père , ou même d'un frère trop librement , ce qui pourroit m'exposer au reproche d'oublier quelquefois mon devoir envers l'un et la décence envers l'autre.

Cl. Harlowe.

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