LETTRE XVIII
Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe.
Samedi , 4 Mars.
'AURIEZ-VOUS pas cru qu'on pouvoit obtenir quelque chose en ma faveur , d\ine offre si raisonnable , d'un expédient si propre , suivant mes idées , à finir un peu honnêtement , et comme de moi-même , une correspondance dont autrement je ne vois pas le moyen de me débarrasser sans exposer quelques personnes de ma famille? ( ^) Mais ce plan de mon frère dont ma mère a parlé , et dont j'ai cherché inutilement à me procurer une copie , dans le dessein de le prendre article par article et d'y faire mes remarques ; auxquelles je ne doute pas qu'il ne prête abondamment (^) ; ce plan et l'impatience de mon père à la moindre contradiction sont des obstacles invincibles.
Je ne me suis pas couchée de toute la nuit , et je ne me sens aucun besoin de sommeil. L'attente , Fespérance , le doute ( état douloureux! ) m'ont tenue bien éveillée. Je suis descendue à mon heure ordinaire , afin qu'on ne s'apperçût point que je ne m'étois pas mise au lit , et j'ai donné mes soins au détail domestique.
Vers huit heures , Chorey est venue
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m'apporter de la part de ma mère l'ordre de me rendre à sa chambre.
Ma mère avoit pleuré ; je l'ai vu à ses yeux. Mais son regard sembloit moins tendre et moins affectionné qu'hier ; et cette observation m'a frappée en entrant d'un effroi qui a jeté mes esprits dans un grand abattement.
Asseyez-vous , Cîary Harîowe , je causerai bientôt avec vous. Elle étoit à chercher dans un tiroir parmi des dentelles et du linge , et elle a continué , sans avoir î'air d'être occupée ni de ne l'être pas. Je crois qu'il s'est passé un quart-d'heure avant qu'elle m'ait parlé : et pendant tout ce temps le cœur me battoit dans l'attente : elle m'a enfin demandé froidement quels ordres j'avois donnés pour la journée. Je lui ai présenté le menu du jour et du lendemain , en la priant de voir si elle l'approuvoit. Elle y a fait quelques légers chan^ gemens , mais d'un air si froid et si Composé , que j'en ai senti croître mon émotion. M. Harlowe parle de dîner aujourd'hui dehors ; c'est , je crois , chez mon frère Antonin. — M. Harlowe î On ne dit pas votre père ! N'ai- je donc plus de père , ai-je pensé en moi-même?
Asseyez vous , quand je vous l'ordonne.
Je me suis assise. Vous avez un air bien mécontent , Clary ?
J'espère que non , Madame.
Si les enfans étoient toujours des en-»
DE Clarisse Harlowe. 2.49 fans , les pères et les mères.... et elle n'a point achevé.
Elle s'est approchée de sa toilette , et se regardant dans le miroir , elle a poussé un demi-soupir ; l'autre moitié , elle Ta déguisée en toussant doucement , comme si ce soupir lui étoit échappé malgré elle.
Je n'aime point cet air sombre sur !e visage d'une fille.
Je vous assure , Madame , que ce n'est pas mon dessein. Je me suis levée ; et me détournant d'elle , j'ai tiré mon mouchoir, Car les larmes rouloient sur mes joues. Une glace qui se trouvoit devant mes yeux m'a remontré ma mère , dans un coup d'œil adouci qu'elle a jeté sur moi ; mais ses discours n'ont pas confirmé , comme je Tespérois , ce mouvement de tendresse.
Rien au m.onde ne vous dépite comme de voir pleurer les gens pour ce qu'il dépend d'eux d'empêcher.
Plut au ciel ! Madame , que j'en eusse le pouvoir ! et mes sanglots ont recommencé.
Les larmes de repentir et les sanglots d'obstination vont fort bien ensemble !
Vous pouvez remonter chez vous : je vous parlerai bientôt.
J'ai fait une profonde révérence pour me retirer.
Epargnez moi ces vaines démonstrations de respect. C'est le ccur , Clary , que je demande de vous.
Ah ! Madame , vous Tavez parfaite-
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ment. Il n'est pas tant à moi qu'à ma
chère maman î
Charmant langage ! Si les paroles , comme dit quelqu'un , pouvoient passer pour le devoir , Clarisse Harlowe seroit la plus obéissante fille qui respire.
Que le ciel bénisse ce quelqu'un ! quel qu'il soit , que le ciel îe bénisse ! et j'ai fait une seconde révérence , et suivant ses derniers ordres , je me suis tournée pour sortir.
Elle a paru fort émue : mais il étoit arrêté qu'elle devoit me quereller. Ainsi , détournant son visage , elle m'a dit d'un ton fort vif : où allez- vous donc , Clary Harîowe ?
Vous m'avez ordonné , Madame , de retourner à ma chambre. Je vois que vous avez beaucoup d'empressement à me quitter. Est-ce obéissance , ou dépit ? Vous êtes, bien empressée de me quitter.
Je n'ai pu résister plus long-temps. Je me suis jetée à ses pieds. O ma très-chère maman! apprenez- moi tout ce que j'ai à souffrir. Apprenez-moi ce qu'il faut que j;e devienne. Je supporterai tout , si j'en ai les forces ; mais je ne puis supporter le malheur de vous déplaire.
Laissez-moi, laissez moi, Clary Harlowe, Il n'est pas question de cette posture. Les genoux si souples , et une volonté si inflexible ! Levez-vous , vous dis-je.
Je ne puis me lever. Je veux désobéir
DE Clarisse Hariov/e. ^151 à ma mère , lorsqu'elle m'oraonne de la quitter , sans m'avoir rendu ses bonnes grâces. Ce n'est plus mauvaise humeur , ma chère maman ; ce n'est plus obstination : c'est bien pis , c'est désobéissance formelle : — ah ! ne vous arrachez point de moi ( la serrant de mes bras , dont je tenois ses genoux embrassés ; elle , faisant des efforts pour se dégager , mon visage levé vers le sien , avec des yeux tendus vers elle , et qui n'étoient pas les interprètes fidèles de mon cœur s'ils n'étoient pas toute soumission et tout respect ; ) non , non , vous ne vous arracherez pas de moi ( car la chère dame s'efîbrçoit toujours de se retirer de moi , et jetoit ses regards d'un côté et d'un autre , dans un tendre désor-^ dre , comme incertaine de ce qu'elle devoit faire : ) je ne veux ni me lever , ni me détacher de vous , ni vous laisser partir , que vous ne m'ayez dit que vous n'êtes plus en colère contre moi.
O toi , cher enfant de mon cœur , toujours sûre de l'émouvoir ! ( jetant ses bras autour de mon cou , tandis que les miens continuoient d'embrasser ses ge^ noux. ). . . . Pourquoi mesuis-je chargée de cette commission ? . . . Mais laissez-moi. Vous m'avez jetée dans un désordre inexprimable. Laissez-moi , ma chère. Je voudrois bien ne plus être en colère contre vous. 4. si je puis m'en empêcher... si vous voulez être bonne. ...
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Je me suis levée toute tremblante : et sachant à peine ce que je faisois , comment ye me tenois debout ou marchois , je suis retournée à ma chambre. Hannah m'a suivie aussi-tôt qu'eile m'a entendu quitter ma mère. Et avec des sels et de l'eau fraîche , c'est tout ce qu'elle a pu> faire que de m'empecher de m'évanouir.
11 s'est passé près de deux heures avant que l'aie été capable de prendre ma plume pour vous écrire la malheureuse fin de. mes espérances.
Ma mère est descendue à l'heure du déjeûner. Je n'étois. pas en état de paroitre. Mais quand j'aurois été mieux , je suppose qu'on ne m'auroit pas appelée ,. puisque mon père avoit fait entendre, lors» qu'il est monté à ma chambre , qu'il ne me. permettoit de descendre avec ma mère y que sous la condition qu'elle m'auroit trouvée digne du nom de sa fille. Voilà ce que je crains de n'être jamais dans soa opinion , si on ne parvient pas à le faire changer d'idée par rapport à, ce Solmes»,
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Miss Clarisse Harlowe à !vliss Howe, En repoTîss à la Lettre XV.
Samedi , 4 Mars à midi,
1. "i A N N A H vient de prendre au dépôt ordinaire , et de m'apporter en ce moment votre lettre d'hier. Sa lectiue m'a rendue fort pensive , et vous aurez une réponse de mon plus grave style. Moi , femme de M. Solmes î Non , non , j'aimeroîs mieux. . . . Mais je vais répondre d'abord aux autres parties de votre lettre qui sont moins intéressantes , afin de gagner de la patience pour cet article.
Je ne suis que médiocrement surprise des sentimens de ma sœur pour M. Lovelace. Elle prend des peines si officieuses ; elle les prend si souvent , pour persuader qu'elle n'a jamais eu et qu'elle n'auroit jamais pu avoir de goût pour lui, qu'elle ne donne que trop sujet de soupçonner le contraire. Jamais elle ne raconte l'histoire de leur séparation et du refus qu'elle a fait de lui, sans que son visage se colore encore un peu plus , et sans jeter sur moi quelques regards de dédain , mêlant de la colère aux airs qu'elle se donne Cette colère et ces airs démontrent qu'elle a refusé un homme qu'elle croyoit digne
d'être accepté ; autrement , à propos de quoi de la colère et des airs ? Pauvre Bella ! Elle mérite de la pitié. Elle ne peut aimer ni haïr avec modération. Plût au ciel qu'elle eût obtenu tout ce qu'elle désire ! plût au ciel que cela fût fait !
A l'égard de l'abandon que j'ai fait de ma terre à la volonté de mon père , mes motifs , comme vous le reconnoissez , n'ont point été blâmables dans le temps. Votre conseil à cette occasion étoit fondé , je me le rappelle , sur la bonne opinion que vous avez de moi. Vous étiez persuadée que je ne ferois jamais un mauvais usage du pouvoir qui m'avoit été légué. Ni vous , ni moi , ma chère y quoique vous preniez aujourd'hui un air de devin , pardonnez l'expression , nous ne nous serions jamais attendues à ce qui arrive , particulièrement du côté de mon père. Vous aviez bien quelques craintes sur les vues de mon frère contre moi , ou plutôt sur son amour prédominant pour lui-même : mais je n'ai jamais pensé aussi mal que vous de mon frère et de ma sceiir. Vous ne les avez jamais aimés , et l'aversion a toujours les yeux ouverts sur le côté défectueux , comme il est vrai aussi que la bienveillance ou l'amitié sont toujours aveugles sur les défauts réels. Je veux rappeler ici en peu de mots mes véritables motifs.
Je voyois naître dans tous les cœurs des jalousies et des inquiétudes , au lieu de la
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paix et de riinion qui y avoient toujours régné. J'entendois faire des réflexions sur le respectable testateur. Onl'accusoit d'être retombé dans l'enfance , et moi on me taxoit d'en avoir pris avantage. Toutes les jeunes personnes , pensois-je en moimême , désirent plus ou moins l'indépendance ; mais celles qui la désirent le plus sont rarement les plus propres , soit à se gouverner elles-mêmes , soit à bien user du pouvoir qu'elles ont sur les autres. C'est là assurément un legs bien considérable et bien extraordinaire pour une jeune personne de m.on âge. Nous ne devons pas chercher à faire tout ce que nous avons le pouvoir de faire. S'emparer sans réserve de tout ce qui nous est accordé par bonté , par indulgence » ou par la bonne opinion qu'on a de nous , c'est montrer un défaut de modération , et une avidité indigne du bienfait. Et ce sont de mauvais signes de l'usage qu'on en fera. Il est vrai, disois-je, que dans l'administration qu'on m'a confiée , ( car toutes les terres , ma chère, sont- elles autre chose que des administrations ? ) je me suis formée d'agréables systèmes, où je faisois le bonheur d'autrui autant que le mien : mais examinons - nous un peu nous - mêmes. N'est-ce pas la vanité ou le désir secret d'être applaudie , qui est au fond mon principal motif? Ne dois-je pas me défier de mon propre cœur ? Si je m'établis
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seule dans ma terre , enflée de la bonne opinion de tout le monde , n'ai - je rien à craindre d'être ainsi abandoîinée à moimême ? Tout le monde aura les yeux sur la conduite que tient , sur les visites que fait ou reçoit , une jeune fille indépendante. Et n'est-elîe pas plus exposée qu'aucune autre aux entreprises des séducteurs et des chercheurs de fortune ? Et dans mon indépendance , si j'avois le malheur de faire un taux pas , quaique avec la meilleure intention , combien de gens s'en feroient un triom.phe , et combien peu aur oient rhumanité de me plaindre ! d'autant plus des uns et d'autant moins des autres , que tous m'en voudroient d'avoir aspiré à être plus parfaite que les autres.
Ce fut là une partie de mes réflexions alors ; et je ne doute pas que si je me retrouvois dans les mêmes circonstajnces , je ne prisse le même parti , et cela après la plus mûre délibération. Qui peut disposer des évènemens ou les prévoir ? Nous conduire dans l'occasion suivant ce que notre raison nous donne de lumières , c'est tout ce qui dépend de nous. Si je me suis trompée, cène peut être qu'au jugement de la sagesse mondaine. S'il nous arrive de soufirir pour avoir fait notre devoir y. ou môme pour quelque action de générosité, n'est-il pas bien doux de penser que la faute est du côté des autres plutôt que du nôtre ? j'aimerois bien mieux avoir à
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me plaindre de l'injustice d'autrui , que d'avoir donné un juste sujet de rne reprocher une faute contre mon devoir ; et je suis persuadée , ma chère , que mon sen^ timent est le vôtre.
Passons à la plus intéressante partie de votre lettre. Vous croyez que d'après les arrangemens qui subsistent , il est inévitable pour moi de devenir Mde. Solmes.
Je ne crois pas , ma chère , qu'il y ait de la témérité de ma part à vous protester que je n'y consentirai jamais. Mais il y a plus : je pense que cela ne peut, et ce qui est plus fort encore , que cela ne doit jamais être. On compte , je le sais , sur la douceur de mon caractère ; mais je vous ai déjà dit (*) que je tiens un peu de la famille de mon père autant que de celle de ma mère. D'ailleurs suis - je bien encouragée à suivre aveuglément l'exemple de ma mère , dans sa douceur et sa résignation continuelle aux volontés d'autrui ? Ne la vois-je pas obligée pour jamais , comme elle a bien voulu me l'insinuer elle-même , à l'unique ressource de la patience ? Elle ne vérifie que trop votre observation , que ceux qui foufïi-ent beaucoup , auront beaucoup à souffrir.
Que n*a-t-elie pas sacrifié à la paix ! C'est
(*) Voyez la Lettre IX.
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elle-même qui le dit. Cependant a-t-elîe toujours obtenu par ses sacrifices cette paix qu'elle est si digne d'obtenir ? Non , je vous assure; et le contraire fait l'objet de mes craintes. Combien de fois ai-je eu sujet à son occasion de penser que , par notre excès de sollicitudes pour conserver sans trouble les qualités qui nous sont naturellement les plus chères , pauvres mortels que nous sommes ! nous perdons souvent tout l'avantage que nous nous proposons d'en tirer nous-mêmes ; parce que les caractères portés à l'intrigue et à l'usurpation , qui découvrent ce qui nous est cher et ce que nous craignons de perdre , tournent leurs batteries vers ce côté foible ; et se faisant des armes de nos espérances et de nos craintes , il les font jouer sur nous à leur gré.
La fermeté d'ame , qualité que les esprits pervers et les censeurs de notre sexe lui refusent ( je parle de celle qui porte sur une juste conviction que nous sommes dans le droit chemin ; car autrement , c'est opiniâtreté lorsqu'elle est exercée aussi dans les affaires essentielles) est, suivant le Docteur Lewin, une qualité qui donne un grand poids à celui qui la possède , et qui , lorsqu'elle est connue et bien éprouvée, l'élève au-desssus des atteintes des vils intrigans. Ce bon docteur m'exhortoit à la pratiquer dans les occasions et sur des motifs louables. Et pourquoi ne croirois-je pas que
DE Clarisse Hariowe. 159 le vrai moment de Pexercer est arrivé pour moi ? J'ai dit que je ne puis et qiie je ne ' dois jamais être Mde. Soîmes. Je répètt^ que je ne le dois pas ; car sûrement, ma chère , je ne dois pas sacrifier le bonheur de ma vie future à l'ambition de mon frère ; sûrement je ne dois pas servir d'ins-' trument pour ravir aux parens de M. Soîmes leurs droits naturels et leurs espérances de réversion de fortune y dans la vue d'agrandir une famille ( quoique je lui appartienne ) qui est déjà dans l'abondance et dans la splendeur, et qui pourroit bien , après avoir obtenu ce que quelques-uns désirent tant , être aussi peu satisfaite de ne pas se voir décorée d'une Principauté , qu^elIe l'est aujourd'hui de n'être pas revêtue d'une Pairie. Les ambitieux , comme vous l'observez des avares (*) , sont-ils jamais rassasiés d'acquérir? Il est sûr encore que je dois entrer d'autant moins dans ces avides projets de mon frère , que je méprise du fond du cœur le but auquel il aspire, et que je ne souhaite ni de changer mon état , ni d'augmenter ma fortune. Pleinement convaincue que le bonheur et la richesse sont deux choses bien différentes et qui se trouvent rarement ensemble. Cependant je crains, je redoute à l'excès les combats que je sais qu'il me faudra soutenir.
0 Voyez la Lettre x.
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II peut arriver que je devienne plus malheureuse par l'observation du précepte Jénéral de mon Docteur , que par la soumission qu'on exige ; puisque ceux qui ont droit d'interpréter ma conduite comme il leur plaît , donnent le nom d'opiniâtreté , de révolte et de prévention à ce que j'appelle fermeté.
Ainsi 5 ma chère, fussions- nous parfaits , ce qui ne peut être vrai de personne , nous Be pourrions être heureux dans cette vie , à moins que ceux à qui nous avons affaire , sur- tout ceux qui ont quelque autorité sur nous , ne fussent gouvernés par les mêmes principes. Mais alors , ne faut-il pas recourir encore à la maxime du bon Docteur , que nous n*avons autre chose à faire que de bien choisir , de rester fermes dans notre choix et d'abandonner le succès à la providence ?
Voilà ma règle dans le cas où je suis ; du moins si vous approuvez mes motifs.
Si cela n'étoit pas , je vous prie de m'en informer.
Mais, sous quelles couleurs me déguiser à mes propres yeux tout ce que ma mère est condamnée à souffrir par f apport à moi ? Je fais une réflexion qui n'est peut-être pas sans quelque force ; c'est que ses peines ne peuvent durer long- temps , mais seulement jusqu^au moment où ce grand combat sera terminé. Au lieu que si je cède de manièxe ou d'autre , une aver-
DE Clarisse Harlowe. 161 sian invincible fera le malheur dé toute ma vie. J'ajoute qu'avec les raisons que j*ai de croire qu'elle n'est pas entrée par inclination dans les mesures présentes , elle ressentira moins de peine de ne les pas voir réussir , comme je crois du fond du cœur qu'elles ne doivent pas réussir.
Je m'apperçois que j'ai fait beaucoup de chemin en très-peu de temps. C'est que le sujet me touchoit au vif. Après ces réflexions que vous allez lire , vous attendrez de moi trop de fermeté peut-être , dans la nouvelle conférence qu'il me faudra bientôt avoir avec ma mère. Mon père et mon frère dînent chez mon oncle Antonin , dans le dessein apparemment de nous laisser plus de liberté pour cet entretien.
Hannah vient m'apprendre qu'elle a entendu mon père parler haut et avec beaucoup de chaleur à ma mère en prenant congé d'elle. II lui reprochoit sans doute de m'etre trop favorable ; car Hannah l'a entendu dire comme en pleurs :
en vérité , M. HarîoY^f e , vous m'embarrassez cruellement ; la pauvre petite ne mérite point. . . . Hannah n'en a pas entendu davantage , sinon ce mot qu'a répondu mon père , qu'il feroit mourir quelqu'un de chagrin. Moi , sans doute. J'espère que cela ne regarde pas ma mère.
Commx ma sœur est restée seule à dîner avec ma mère , je me suis figurée que je recevrois ordre de descendre. Mais elle
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s'est contentée de m'ènvoyer quelques mets de sa table» J'ai continué d'écrire sans avoir pu toucher à rien , et j'ai forcé Hannah d'en manger , de peur qu'on ne m'accusât d'obstination et d'humeur.
Avant de finir , il me vient à Pesprit d'aller faire un tour au jardin pour voir si je ne trouverai rien de l'une ou de l'autre de mes secrètes correspondances , qui mérite d'être ajouté à cette lettre. Je descends dans cette vue.
Je suis arrêtée. Hannah portera cette lettre au dépôt. Elle a rencontré ma mère qui lui a demandé où j'étois , et qui lui a donné ordre de venir m'annoncer qu'elle alloit monter pour s'entretenir avec moi dans mon propre cabinet. Je l'entends venir ! Adieu , ma chère.