LETTRE XX
Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe.
Samedi , ûprcs midi,
JLj A conférence que j'attendois est finie ; mais elle n'a fait qu'augmenter l'embarras de ma situation. Comme cet entretien , à ce que m'a dit ma mère , est le dernier effort qu'on devoit tenter pour me persuader , je serai aussi exacte dans mon cécit et les détails , que ma tête et mon cœur me le permetront.
DE Clarisse Hariowe. i6^ *
En entrant dans ma chambre : j'ai fait avancer le dîner , m'a-t-elle dit , et j'ai dîné fort vite , dans la vue de conférer avec vous. Et je vous assure que cette conférence sera la dernière qui me sera permise et que je serai portée moi-même à désirer , si je vous trouve aussi rebelle que se Fimaginent quelques personnes qui pensent que je n'ai pas auprès de vous tout le poids que mérite mon indulgence. Mais j'espère que vous tromperez leur attente , et que vous me convaincrez du contraire.
Votre père dîne et soupe chez votre oncle pour nous donner une pleine liberté; et suivant le rapport que je dois lui faire à son retour , et que j'ai promis qui seroit très-fidèle , il prendra par rapport à vous les mesures qu'il jugera convenables. J'ailois parler. Ecoutez , Clarisse , ce que j'ai à vous dire avant que vous ouvriez la bouche pour me répondre ; à moins que ce ne soit pour me déclarer que vous êtes
soumise Dites , l'êtes-vous ? Si vous
l'êtes , vous pouvez parler.
Je suis demeurée en silence.
Elle m'a regardée d'un air inquiet et colère. Point de soumission , je le vois. Une fille jusqu'à présent si obéissante ! . . . Vous ne pouvez pas , vous ne voulez pas parler dans les vues que je désire ? Et me rejetant en quelque sorte de la main ; hé bien , continuez de vous taire.
Je ne souffrirai pas plus que votre père une contradiction si déclarée.
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Elle s'est arrêtée avec un regard qui sembloit attendre mon consentement.
Je n'ai pas cessé de garder le silence , les yeux baissés et mouillés de larmes.
O fille opiniâtre ! mais ouvrez la bouche : parlez ; êtes-vous résolue de nous faire tête à tous , dans un point sur lequel nous sommes tous d'accord et décidés ?
M'est-il permis , Madame , de vous adresser mes plaintes ?
Que vous serviront vos plaintes avec moi , Clarisse ! Votre père est déterminé. Ne vous ai- je pas dit qu'il n'y a point à reculer? que Thonneur et l'avantage de la famille y sont également intéressés?
Soyez de bonne foi ; vous l'avez toujours été , quelquefois même contre vos propres intérêts. Qui doit céder à la fin , ou tout le monde à vous , ou vous k tous tant que nous sommes? Si votre dessein est de vous rendre à la fin, lorsque vous aurez reconnu qu'il vous est impossible de l'emporter , rendez-vous à présent de bonne grâce ; car il faut vous y résoudre ou renoncer à être notre enfant.
J'ai pleuré. Je ne savois que répondre , ou plutôt comment je devois exprimer ce que j'avois à dire.
Apprenez qu'il y a des nullités dans le testament de votre grand-père. Vous ne disposerez pas d'un schelling de cette terre , si vous refusez de vous soumettre. Votre grand-père vous Ta laissée comme
une
DE Clarisse Harlowe. i6i
Votre grand-père vous l'a laissée comme une récompense de votre respect pour lui et pour nous. Vous en serez déchue avec justice , si. . . .
Permettez- moi , Madame , de vous assuser que si elle m'a été léguée injustement, je ne dois pas souhaiter de la conserver. Mais je me flatte qu'on n'a pas manqué cTinstruire M. Solmes de ces nullités.
Voilà une petite réponse assez eiFrontée , Clarisse. Mais faites réflexion qu'en perdant cette terre par votre obstination , vous perdrez encore toute l'affection de votre père. Et alors dans quel dénuement vous vous trouverez ! Que vous resterat-il pour vous soutenir? Et vos beaux systèmes de générosité et de bonnes actions auxquels il vous faudra renoncer ?
Dans cette supposition >, Madame , il fau-» dra bien m'accommoder aux circonstances»
On ne demande beaucoup qu'à ceux qui ont beaucoup reçu. Il est de mon devoir d'être reconnoissante des biens qu'on m'a faits. Je dois vous bénir , Madame et ma bonne Mde. Norton , pour m'avoir élevée à me contenter de peu ; de bien moins , j'oserai le dire , que mon père n'a la bonté de me donner tous les ans. Je me
[.suis souvenue' alors de l'ancien Romain
1 et de ses lentilles.
Quelle perversité , a repris ma mère !
Mais si vous comptez sur la faveur de l'un ou l'autre de vos deux oncles , votre espé- To/nc I, M
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rance est bien vaine. Vous serez abandonnée d'eux, je vous assure , si vous Têtes de votre père. Ils vous renonceront aussi*
Je suis affligée , Madame , de n'avoir pas eu assez de mérite pour faire des impressions plus profondes sur leur cœur : mais je ne les en aimerai et ne les en honorerai pas moins tant que je vivrai.
Tout ce langage , m'a-t-elle dit, ne sert qu'à mettre en évidence votre prévention en faveur d'un certain homme. Aussi votre frère et votre sœur ne peuvent aller nulle part qu^on ne leur parle de cette prévention.
C'est un grand chagrin pour moi y Madame , d'être devenue le sujet des discours publics ; mais j'espère que votre bonté me pardonnera d'observer que les auteurs de ma disgrâce dans le sein de la famille , ceux qui parlent de ma prévention au dehors , et ceux qui viennent en faire le récit , sont constamment les mêmes personnes.
Elle m'a sévèrement grondée de cette réponse. J'ai reçu ses reproches en silence.
Vous êtes obstinée , Clarisse. Je vois que vous êtes obstinée. Elle s'est promenée dans la chambre d'un air chagrin. En- . suite se tournant vers moi : je vois que le reproche d'obstination ne vous effraie pas. Vous n'avez pas d'empressement à vous' en justifier. Je craignois de vous dire tout ce qu'on m*a chargé de vous déck-^^
DE Clarisse Har'lov/e. 167 rer , dans le cas où il seroit impossible de vous persuader. Mais je m'appercois que j'ai eu trop bonne opinion de votre délicatesse et de la douceur de votre caractère.... Une jeune créature si ferme et si inflexible ne sera pas déconcertée d'entendre ce que je vous déclare à présent ; que les articles sont actuellement dressés, et que dans peu de jours vous devez recevoir ordre de descendre pour les entendre lire et pour les signer ; car il est impossible , si votre cœur est libre , que vous y trouviez le moindre sujet d'objection , à moins que ce n'en soit une pour vous de ce qu'ils sont trop favorables et à vous et à toute la famille.
Je suis demeurée sans voix , absolument sans voix. Quoique mon cœur (ht prêt à se briser , je ne pouvois ni pleurer ni parler.
Je suis fâchée , a-t-eîle dit, de votre aversion pour ce mariage assorti ; ( quel nom , ma chère , elle lui donnoit ! ) mais c'est une chose irrévocable. L'honneur et rintérêt de la famille , comme vous Ta dit votre tante , et comme je vous l'ai jit moi-même , y sont attachés. Il faut *)béir.
Je n'ai pas cessé d'être muette.
Elle a pris la statue' l'i pan te dans ses bras ; c'est le nom qu'elle m'a donné ; îîle m'a conjurée au nom de Dieu et pour amour d'elle-même de me rendre.
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Alors la parole et les larmes m'ont été rendues à la fois. Vous m'avez donné la vie , Madame , lui ai- je dit en levant mes, deux mains jointes ensemÎDle et tombant un genou à terre ; une vie que votre bonté et celle de mon père ont rendue jusqu'à présent très-heureuse. O Madame ! n'en rendez pas le reste misérable.
Votre père , m'a-t-elle répondu , est dans la résolution de ne pas vous voir ^ jusqu'à ce qu'il retrouve en vous une fille obéissante , telle que vous l'avez toujours, été. Vous n'avez jamais été mise jusqu'à ce jour à aucune épreuve qui en méritât le nom. Songez que c'est mon dernier effort. C'est le dernier , songez-y bien. Donnez-moi quelque espérance, ma chère 5ille. Mon repos y est intéressé. Je composerai avec vous pour une simple espérance* Et votre père néanmoins demande une soumission aveugle , même une soumission laite de bonne grâce ! Donnez - moi du moins de l'espérance, mon enfant.
Ah ! ma très-chère , ma très-indulgente Maman , ce seroit tout accorder. Puis-je être honnête en donnant des espérances, qu'il m'est impossible de confirmer?
Elle a paru tort en colère. Elle a recom^ mencé à. m appeler perveise. Elle m'a reproché de n'avoir égard qu'à mes propres préventions , et de ne respecter ni sQn repos ni mon devoir. Tl est bien agréable a a-t-elle dit j pour un père et uue mère
DE Clarisse Hariowe. ^6^
qui avoient fait leurs délices d'une fille pendant tout le temps de son enfance et de sa foiblesse , et qui s'étoient attachés à lui donner ensuite une éducation complète jusqu'à sa jeunesse , par l'espérance qu'elle leur donnoit d'être un jour la plus reconnoissante et la plus soumise de leurs enfans , et de ne voir arriver le temps qui devoit couronner leurs vœux que pour îa trouver opposée à son propre bonheur et à leur satisfaction ; pour lui voir refuser î'ofïre d'un riche et noble établissement , et pour faire soupçonner à ses parens inquiets qu'elle veut se jeter entre les bras d'un libertin qui a bravé sa famille , quelle qu'en ait pu être l'occasion , et qui vient de tremper ses mains dans le sang de son frère! J'ai passé , a~t-elîe ajouté , de cruels momens entre votre père et vous : car voyant votre dégoût , j'ai plaidé plus d'une fois €n voire faveur , mais toujours en vain. Je n'ai gagné autre chose que d'être traitée comme une mère trop passionnée , qui par une blâmable indulgence , vouloit encourager un enfant à s'opposer aux volontés d'un père. On me reproche de diviser la famille en deux partis , moi et la plus jeune de mes deux filles , contre mon mari , ses deux frères , mon fils , ma fille ainée et ma sœur Hervey. On m'a dit que îe démêlé de mon frère et de M. Lovelace à part, je devois être convaincue de l'avantage qui revenoit à toute la famille de
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l'exécution d'un contrat dont tant d'autres contrats dëpendoient.
Le cœur de votre père , je vous le répète encore , est tout entier à cette alTaire ; il a déclaré qu'il aimoit mieux se voir sans iille que d'en avoir une dont il ne pût pas disposer pour son propre bien , sur- tout lorsque vous avez avoué que votre cœur étoit libre , et lorsque le bien général de toute sa famille étoit attaché à votre obéissance. Il a observé , le cher homme î que les fréquentes douleurs de sa goutte ,. dont chaque accès devient plus menaçant de jour en jour , ne lui permettoient plus l'espérancç de beaucoup de bonheur dans ce monde et pas même de longs jours ; il espère que vous , qu'on suppose avoir contribué à prolonger la vie de votre grandpère , ne voudrez pas par votre désobéissance abréger celle de votre père.
Cette partie du plaidoyer , ma chère y .étoit sans doute la plus touchante. J'ai pleuré en silence en 1 écoutant. Je ne me sentoîs pas la force de répondre. Ma mère a continué : " Quels pouvoient donc être jy ses motifs , Cîary Harlowe , dans l'emr? pressement qu'il avoit de voir ce traité ?3 accompli , si ce n'est l'honneur et l'a- » grandissement de sa famille , qui jouis- >5 sant déjà d'une fortune convenable au f> plus haut rang , ne peut qu'aspirer à de ?? plus grandes distinctions? Quelque méf> prisables que toutes ces vues puissent
DE Clarisse Hariowe. in j) paroître à mes yeux , vous savez qu'aii- 7^ cun de la famille ne les voit de même , w et votre père ne veut que iui pour juge » de ce qui peut contribuer au bien de ?) ses enfans. Votre goût pour la retraite >5 que quelques uns traitent d'affectation , 73 semble une singularité que nous n'avons ?> pas envie de favoriser. La modestie et yy l'humilité vous obligent bien plutôt de f> vous délier de ces sentimens singuliers , yy que de censurer des vues que tout le f? monde suit quand l'occasion s'en pré- « sente. >5
Je continuoîs de me taire. Elle a repris encore : " c'étoit dans la bonne opinion 7> que mon père avoit de moi , de ma fi prudence , de ma soumission , de ma >> reconnoissance , qu'il avoit répondu de h mon consentement pendant mon ab- ?j sence , ( m.ême avant mon retour de y-i chez Miss Howe ) et il avoit sur cette ?5 confiance fondé et terminé des contrats » qui ne {louvoient plus être annullés ni >"> éludés. 7?
Pourquoi donc , ai-je pensé en moimôme , m'a-t-on fait à mon arrivée un accueil si capable de m'intimider ? 11 y a bien de l'apparence , ma chère, que cet argmnent , comme tous les autres , a été dicté à ma mère.
« Votre père , a -t-elle continué , a dé- " claré que votre opposition inattendue ( inattendue ! a-t-eiiedit) et les menaces
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» continuées de M. Loveîace le persna- }y dent de plus en pins que le temps dok ?j être abrégé , autant pour anéantir les M espérances de cet homme-là, que pour se 7^ délivrer lui-même des craintes que lui V donne la désobéissance d\m enfant si y-i favorisé. Il a déjà donné ordre qu'on lui >> envoie de Londres des échantillons des w plus riches étoffes. ?>
Cette idée m'a fait tressaillir. La respiration m'a manqué. Je suis demeurée la bouche ouverte , comme en effroi de cette terrible précipitation. J'allois m'en plaindre avec chaleur. Ma mémoire se rappeloit à qui je devois cet heureux expédient ; les esprits femelles , disoit un jour mon frère , qui ont peine à se décider pour un changement d'état , peuvent être aisément déterminés par l'éclat des préparatifs des noces et par la vanité de devenir maîtresses d'une maison. Mais pour m'ôter le temps d'exprimer ma surprise et mes dégoûts , ma mère s'est hâtée de-continuer : « ïi est donc impossible 5 a-t-elle dit, que w votre père , pour votre intérêt comme » pour le sien , demeure plus long-temps » dans une incertitude qui affecte si fort >> son repos. 11 a même jugé à propos de » m'avertir , lorsque je plaidois en votre » faveur , que si j'aimois ma propre tran- >? quillité , ( quelle dureté pour une femme » telle que ma mère î ) et si je ne voulois w pas lui donner lieu de soupçonner que
DE Clarisse Harlowe. 2.73
r> je favorise secrètement les prétentions 9) d'un vil libertin , caractère , avoit-il 7) ajouté , pour lequel toutes les femmes » ou vertueuses ou vicieuses n'ont que >y trop de goût ; je devois employer sur py vous tout le poids de mon autorité , et
V que je pouvois le faire avec d^autant 7) moins de scrupule , que de votre propre
V aveu , ( toujours l'ancien refrain ) vous f> aviez le cœur libre. >?
Indigne réflexion , j'ose le dire , sur-tout vis-à-vis de ma mère , que ce reproche à notre sexe de son penchant pour un libertin ; elle qui a fait choix de mon père , par préférence sur plusieurs concurrens d'une égale fortune , parce qu'ils n'avoient pas une aussi bonne réputation du côté des mœurs !
" Votre père en me quittant , a-t-eîîe w ajouté , m'a dit ce qu'il attendoit de m.oi yy dans le cas où je n'aurois pas sur votre yy esprit l'autorité que je dois avoir. Le 9y voici ce qu'il exige : que je me sépare fy de vous sur-le-champ , et que je vous fy abandonne à toutes les suites de votre f) double désobéissance. >?
Je vous prie donc , ma chère Clarisse ,' a-teîle conclu avec la bonté et de la manière les plus pressantes , d'annoncer à votre père votre parfaite obéissance aussitôt qu'il sera rentré ; et je vous en conjure autant au nom de mon repos que dp vôtre.
1174 Histoire
Pénëtrée des bontés de ma mère , extrêmement touchée de cette partie de son discours , qui avoit rapport à sa propre tranquillité et à l'injustice qu^on lui faisoit de la soupçonner d'une préférence secrète de l'homme que toute la famille haïssoit , sur celui qui étoit l'objet de mon aversion , j'ai souhaité , ma chère , qu'il me fût possible d'obéir. Je suis entrée dans de nouvefles réflexions ; j'ai hésité , j'ai considéré dans un silence assez long. Il m 'étoit aisé de m'appercevoir que ma mère me voyant hésiter et réfléchir en silence en espéroît une réponse favorable. Mais lorsque je suis revenue à penser que tout étoit l'ouvrage des instigations d'un frère et d'une sœur , uniquement poussés par des vues d'envie et d'intérêt ; que je n'avois •pas mérité le traitement que j'essuyois depuis plusieurs jours ; que ma disgrâce étoit déjà le sujet des discours publics ; que l'homme étoit M. Soîmes , et que mon aversion pour lui étoit trop connue pour pouvoir jamais recevoir d'autres couleurs ; que mon consentement paîroitroit moins l'effet du devoir que la marque d'une ame lâche et sordide , qui chercheroit à conserver les avantages d'une grande fortune par le sacrifice de son bonheur ; que ce seroit donner à mon frère et k ma sœur un sujet de triomphe sur moi et sur M. Loveîace dont il ne manqueroit pas de faire parade 3 et qui , malgré le peu d'intérêt que
DE Clarisse Hap.lowe. 17$
j'y prends par rapport à lui , poiirroit être suivi de quelque fatal désastre : d'un autre côté , la ligure révoltante de M. Soîmes , ses manières encore plus désagréables , son • jugement si borné ; le jugement , ma chère î la gloire d'un homme ! cette qualité si indispensable dans le chef et le directeur d'une famille , pour se conserver le respect qu'une honnête femme doit lui rendre , ne fût-ce que pour justifier son propre choix , et qu'elle doit souhaiter de lui voir rendre par tout le monde : et cette infériorité de M. Solmes dans cette respectable faculté de l'esprit humain ( je puis bien le dire à vous , et même je crois sans beaucoup de présomption ) qui publieroit à tous ceux qui voudroient fobserver , quels auroient dû être mes vils motifs. Toutes ces réflexions se réunissant en foule dans mon esprit ; je voudrois , Madame , ai-je dit , en joignant les mains avec une ardeur expressive où tout mon cœur parîoit , souffrir les plus cruelles tortures , la perte d'un de mes membres et celle même de la vie pour assurer votre repos. Mais chaque fois que pour vous obéir je veux penser avec faveur à cçt homme là , je sens que mon aversion augmente-. Vous ne sauriez , Madam.e , non vous ne sauriez imaginer combien toute îr.on ame lui résiste. ... Et parler de traités conclus , d'étoffes , de temps abrégé !... Sauvez- moi . sauvez-moi , ô ma très- chère
a7^ H I S T 0 ï R fe
Maman ! Sauvez votre enfant de cet accablant , de cet insupportable malheur.
Jamais on n'a vu sur un visage la douleur exprimée comme elle l'étoit sur celui de ma mère , qui s'efForçoit de la déguiser sous l'air de colère qu'on l'avoit forcée de prendre , jusqu'à ce que le dernier de ces deux sentimens surmontant l'autre , elle s'est détournée de moi , levant ses yeux vers le ciel et frappant du pied. Etrange opiniâtreté ! c'est tout ce que j^ai pu entendre de quelques mots qu'elle a prononcés avec colère. Elle alîoit sortir , et moi dans une espèce de frénésie , je crois , j'ai -Saisi sa robe : ayez pitié de moi, très-chèïe Maman , ne me renoncez pas tout-à~fait.
S'il faut que vous vous sépariez de votre enfant , que ce ne soit pas avec les marques d'une réprobation absolue. Mes oncles peuvent avoir un cœur endurci ; mon père peut demeurer inflexible, je puis souffrir de l'ambition de mon frère et de la jalousie de ma sœur. Mais que je ne perde pas PaiFection de ma chère Maman , ou qu'il me reste au moins sa pitié.
Elle s'est tournée vers moi avec des regards plus propices. Vous avez ma tendresse.
Vous avez ma pitié. Mais , ôtrès^-clière fille ! je n'ai pas la vôtre.
Oui , Madame , vous l'avez. Vous avez aussi tout mon respect , toute ma recon- Boissance ! Mais dans ce seul poiiit. ... *
DE Clarisse HAUioWE.a/y
ne peut-on rien faire en ma faveur cette fois seulement ? N'y a-t-il aucun expédient qu^on veuille accepter ? N^ai-je pas fait une oi?re bien raisonnable au sujet de M. Lovelace?....
Je souhaiterois pour notre intérêt commun y fiile trop chère et trop obstinée , que la décision de cette afi:aîre dépendit de moi. Mais pourquoi , pourquoi me presser et me tourmenter ainsi , lorsque vous savez si bien qu'elle n'en dépend pas. L'offre de renoncer à M. Lovelace n'est que , la moitié de ce qu'on veut. Et d'ailleurs personne ne la croira sincère quand j'en aurois moi-même cette opinion. Tant que vous ne serez pas mariée , M. Lovelace conservera àes espérances; et vous, suivant l'opinion des autres , de l'inclination pour lui.
Permettez- moi 5 très-chère Madame, de vous dî're que votre bonté pour moi , votre patience , l'intérêt de votre repos , ont plus de poids dans mon cœur que tout le reste ensemble. Quand je devrois êtr^ traitée par mon frère ^ et à son instigation par mon père, comme une esclave dans cette occasion et non comme une iille , mon ame n^est pas celle d'une esclave.
Vous ne m'avez pas enseigné à être vile.
Ainsi , Clary , vous voilà déjà disposée à braver votre père. Je savois bien que je n'avois que trop sujet d'appréhender tout ce qui arrive. Quelle sera la fin de tout*
ù.jÈ Histoire
ceci ? Je suis , ( et elle a poussé un profond soupir ) je suis forcée de m'accommoder à bien des humeurs.
Je le sais , ma trës-respectablt mère , et c'est mon grand chagrin. Et peut- on se persuader que cette considération même et la crainte de ce qui peut m^arriver de pis encore de la part d'un homme qui , avec un bien plus mauvais naturel, n'a pas la moitié du jugement de mon père y ne m'ait pas fortement prévenue contre l'état du mariage ? C'est une sorte de consolation y lorsqu'on est exposée à souffrir des contradictions injustes , de les recevoir du moins d'un homme de sens. Je vous ai entendu dire , Madame , que mon père avoit été long-temps d'une humeur fort douce, sans reproche dans sa personne et dans ses manières. Mais l'homme qui m'est proposé à moi
Gardez-vous de faire tomber vos réflexions sur votre père , ( trouvez -vous , ma chère , que ce que je viens de dire , car ce sont , je crois mes propres termes , eût l'air de réflexions contre mon père?) Il est impossible, je ne cesserai pas de le répéter , a continué ma mère , que si tous les hommes vous étoient indilFérens, vous fussiez si opiniâtre dans vos volontés. Je suis lasse de votre obstination. La plus inflexible fille! Vous oubliez qu'il faut que je me sépare de vous 'Â vous n'obéissez pas.
DE Clarisse KARLoWE.a79 Vous ne vous souvenez plus que c'est dans les mains de votre père que vous allez tomber si je vous quitte. Encore une fois , pour la dernière, êtes-vous déterminée à braver le ressentiment de votre père? êtesvous déterminée à braver vos oncles? prenez-vous le parti de rompre avec toute la faniille , plutôt que de recevoir M. Solmes... plutôt que de me donner quelques espérances ? Affreuse alternative î Mais , Madame ! la sincérité , l'honnêteté de mon cœur ne sont-elles pas intéressées dans ma réponse ? Nerisquai-je pas défaire ici le sacrifice de mon bonheur éternel ? La plus légère ombre de cette espérance que vous demandez de moi, ne sera-t-elle pas érigée sur-ie-champ en certitude absolue? Ne cherche- 1- on pas à me surprendre, à m'embarrasser dans mon propre désir d'obéir , si je viens à donner des réponses qu'on puisse transformer en espérance ?
Hélas ! pardonnez-moi , Madame ! pardonnez la hardiesse de votre fille dans une affaire aussi importante. Des articles dressés ! l'ordre donné pour des étoffes , un jour prochain ! Chère, chère Madame, comment puis-je donner des espérances , et ne pas vouloir être à cet homme îà. Ah! ma fille, ne dites plus que votre cœur est Hbre. Vous vous abusez vousmême si vous le pensez.
Me voir ainsi poussée ( en me tordant les mains d'impatience ) malgré moi , par
iSo Histoire
l'instigation d'un frère ambitieux ^ et par une sœur qui......
Combien de fois, Clary, vous ai -Je défendu des réflexions indignes d'une sœur ? Votre père , vos oncles , tout le inonde enfin , ne soutient-il pas M. Solmes ? Et je vous répéterai , fille ingrate , iiiie aussi inflexible qu^ingrate , oui ^ je vous répète qu'il est évident pour moimême , qu'il n'y a qu'un amour indigne de votre prudence qui ait pu en si peu de jours faire d'une fille si respectueuse une fille si étrangement entêtée. Vous pouvez deviner quelle va être la première question de votre père à son retour. Il faut qu^il soit informé que je n'ai rien pu obtenir de voas. J'ai fait mon rôle. Venez me chercher si votre cœur change avant son arrivée. Comme il s'arrête à souper, vous avez quelques heures de plus. Je ne viens» plus vous chercher, je ne vous ferai plus demander. Adieu. Et elle est sortie.
Qu'ai- je pu faire que de pleurer !
Je suis cruellement affectée pour Fintérét de ma mère, plus, je dois le dire, que pour le mien ; et vraiment , en considérant tout , principalement que les mesures dans lesquelles elle est engagée, sont^ j'ose le dire , contre son propre sentiment , elle mérite plus de compassion que moimême. Excellente femme ! quelle pitié que sa douceur et sa condescendance n'obtiennent pas les égards dus à tant de gra-
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ces et de charmes ! Et cependant si elie n'avoit pas laissé prendre , comme je faî déjà observé avec regret , tant d'ascendant sur elle à des esprits violens , nous n'en serions pas là.
Mais tandis que je me laisse entraîne»
ici par ma plume , je souffre que ma mère soit fâchée personnellement contre moi.
Elle m.'a dit à la vérité que je devois la chercher, si je changeois de résolution, et cette condition est l'équivalent d'une défense. Mais comme elle m'a quittée en courroux , ne seroit-ce pas marquer de l'obstination , et paroitre renoncer au secours de sa médiation , que de ne pas descendre avant le retour de mon père , pour implorer sa pitié et sa faveur , dans le récit qu'elle lui prépare ? Je veux me présenter à elle. J'aimerois mieux avoir contre moi le courroux du monde entier que celui de ma mère.
En même temps pour écarter de moi tout écrit de cette nature , Hannah portera celui-ci au dépôt. Si vous recevez deux ou trois de mes lettres à la fois , vous n'en jugerez que mieux, d'un temps à l'autre, quelles doivent être les peines et Fanxiété de votre malheureuse amie ,
Cl. Harlowe.
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