‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 30 sur 47 · LETTRE X XI · texte numérisé non relu

LETTRE X XI

Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe,

Samedi au foïr,

J E suis descendue ; mais avec les meilleures intentions du monde , je crois que la fatalité m'accompagne dans tout ce que j'entreprends. Au lieu de réparer les choses, comme vous i^'allez voir > je n'ai fait que les empirer.

J'ai trouve ma mère et ma sœur ensemble , dans le parloir de ma sœur. Ma mère , autant que j'ai pu en juger par la couleur allumée de son charmant visage, et par une rougeur plus sombre , plus foncée que j'ai remarquée aussi sur celui de ma sœur , venoit de parler avec chaleur contre la plus malheureuse de ses deux filles. Peut-être lui avoit-elie fait un récit de ce qui s^étoiî passé entr'elleet moi, pour se justifier et convaincre Bella , et par son moyen , mon frère et mes oncles , qu'elle s'étoit employée sincèrement à me persuader.

Je suis entrée de l'air abattu d'un crimir.el , et j'ai demandé la faveur d'une audience particulière. La réponse de m.a mère dans ses regards comme dans ses termes , n'a que trop vérifié m.a conjecture.

Clarisse , m Vt-elle dit d'un air sévère

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qui ne s'accorde jamais bien avec la douceur de ses traits , votre visage m'annonce des demandes plutôt que des soumissions. Si je me trompe, hâtez- vous de me le dire , et je voi-s suis par tout où vous voudrez; mais autrement vous pouvez vous expliquer devant votre sœur.

Ma mère, ai-je pensé, qui sait que je n'ai pas une amie dans ma sœur, pourroit bien passer avec moi dans la chambre voisine.

Je descends, Madame, lui ai-je dit, pour vous demander pardon , s'il m'est échappé quelque chose qui ne vous ait pas paru conforme au respect que j'ai pour vous , et pour vous supplier de faire vos efforts pour adoucir le mécontentement de mon père contre moi, dans le rapport que vous devez lui faire à son retour.

Quels regards irritans du côté de ma sœur! quelles rides sur son front! quelle affectation à lever les mains et les j^eux î

Ma mère étoit assez animée sans tout ce manège ; elle m'a demandé pourquoi j^étois descendue, si j'étois toujours si intraitable.

A peine avoit-elle fini ces deux mots que Chorey est venue annoncer M. Soîmes, qui étoit dans l'anti chambre et demancloit la permission d'entrer.

Hideuse créature ! quelle raison pou voit ramener à la chute du jour et lorsqu'il étoit

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J^ëja nuit ? Mais sur une seconde réflexion j'ai jugé qu'on avoit arrangé qu'il seroit ici à souper, pour apprendre le résultat de la conférence que j'avois eue avec ma mère, et dans l'espérance que mon père en arrivant pourroit nous trouver ensemble.

J'ailois sortir précipitamment , mais ma mère m'a dit que puisque je n'étois des*cendue que pour me moquer d'elle , elle m'ordonnoit de rester, et qu'en même temps c'étoit à moi de voir si j'étois capable de me conduire avec M. Solmes de manière à l'engager à faire à mon père le rapport favorable que j'avois sollicité d'elle.

Ma sœur triomphoit. J'étois piquée au vif de me trouver prise , et d'avoir essuyé tin rebut si humiliant , accompagné de regards colères , qui se sentoient plus , sî j'ose le dire , de la sœur insultante que de la mère indulgente ,* car ma mère sembloit jouir elle-même de mon embarras.

L'homme est entré avec sa démarche ordinaire ; il marche par pauses , comme si le même vide d'idées qui fait siffler le paysan de Dryden lui faisoit compter ses pas. Il a d'abord fait sa gauche révérence à ma mère , ensuite à ma sœur , enfin à moi , comme si j^étois déjà sa femme ^ et conséquemment le dernier objet de son attention. Il s'est assis près de moi , et il nous a dit en conversation générale , qu'il faisoit un temps très-froid, suivant son

t)E Clarisse Haë.io\ve. i^s ©bservation. Pour moi , j'étois fort éloignée de m'en ressentir. Puis s'adressant à moi , comment le trouvez-vous , Miss ?

Et de cette question il a voulu passer à prendre ma main.

Je l'ai retirée, et assez dédaigneusement, je crois.... Ma mère a froncé le sourcil; ma sœur s'est mordu les lèvres.

. Je n'ai pu me contenir : de la vie je ne me suis senti tant de hardiesse ; et j'ai continué ma requête , comme si M. Solmes n'eût pas été présent.

La rougeur est montée au visage de ma mère; elle le regardoit , elle regardoitma sccur^ et moi ensuite. Les yeux de ma sœur étoient plus ouverts et plus gros que je ne les ai jamais vus.

Le stupide personnage n'a pas laissé de m'entendre; il toussoit et passoit d'une chaise à une autre.

J^ai continué mes supplications à ma mère, pour obtenir un rapport favorable : il n'y avoit qu\m dégoût invincible....

A quoi pense donc cette petite fille ? Quoi, Clary ! est-ce là un sujet.... Est-ce..» Est-ce... Est-ce là le moment?... Et elle a tourné encore les yeux sur M. Solmes..

Je suis fâchée , quand j'y fais réflexion j dWoir jeté ma mère dans un si grand embarras ; c'étoit assurément une effronterie de ma part.

Je vous demande pardon, Madame, lui ai-je dit ; mais mon papa va bientôt ren-

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trer , et puisqu'il ne ni est pas permis de sortir , je présume qu'il n'y a pas de raison pour que la présence de M. Solmes doive me priver de la seule occasion qui me reste pour implorer de vous un rapport favorable, et qu'en même temps je peux lui faire connoître ( jetant les yeux sur lui ) que si je suis l'objet de ses visites , elles sont absolument inutiles.

Cette petite fille est-elle folle ? a dit ma mère en m'interrompant. Ma sœur affectant de lui parler à l'oreille , quoiqu^assez haut pour être entendue : " c'est dépit , » Madame , parce que vous lui avez or- V donné de demeurer ; >? et c'étoit son dépit à elle qui la faisoit parler. Je me suis contentée de lui jeter un regard ; et me tournant vers ma mère : permettez-moi , Madame, de répéter ma prière. Je n'ai plus de frère , je n'ai plus de sœur ; si je perds la faveur de ma mère , je suis perdue sans ressource.

M. Solmes est revenu sur sa première cliaise , et s'est mis à ronger la pomme de sa canne , qui est une tête sculptée presqu'aussi laide que la sienne : je n'aurois pas cru cet homme aussi sensible.

Ma sœur s'est levée , le visage plus rouge que l'écarlate , s'est approchée de la table » où étoit un éventail ; elle l'a pris et l'a fait jouer assez vivement pour se rafraîchir, quoique M. Solmes eût observe que Pair n'étoit pas chaud r

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Ma mère est venue à moi , et me prenant rudement par la main , elle m'a fait pîasser avec elle dans la chambre voisine que vous connoîssez. Croyez- vous , Clary , que cette conduite ne soit pas bien hardie et bien offensante ?

Je vous demande pardon, Madame, si elle paroit telle à vos yeux : mais en vérité , ma chère maman , on me tend ici des pièges. Je ne connois pas trop le manège de mon frère. Avec un mot d'honîivêteté, il aura mon consentement pour tout ce qu'il cherche à rn'enlever par ces petites menées ; lui et ma sœur prennent la moitié trop de peines.

Ma mère alloit me quitter avec les marques du plus grand mécontentement. Je l'ai conjurée de rester. Une seule grâce , chère Madame , je n'ai qu'une seule grâce à vous demander.

Que me veut donc cette petite fille ?

Ah ! Madame ! je vois comme toute cette manœuvre se conduit. Jamais je ne puis penser à M. Solmes; mon papa va être en fureur quand on va lui dire que cela m'est impossible : on jugera de la tendresse devotre cœur pour une malheureuse fille qui semble dévouée à l'abandon par tous les autres , sur la bonté que vous avez eue d'écouter mes prières , on prendra des mesures pour me tenir renfermée et m'interdire votre vue , et celle de toutes les personnes qui me témoignent de i'amitié ;

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( c'est de quoi je suis menacée , ma chère Miss Howe ) et si l'on en vient^ cette extrémité^ si l^n m^ôte le pouvoir de plaider ma propre cause , et d'en appeler k vous et à mon oncle Harlowe , qui êtes tous deux ma seule espérance , toutes les oreilles seront ouvertes à toutes sortes de fables et de rapports contre moi. Voici donc mon humble prière , Madame : c'est que supposé qu'on ajoute cette nouvelle disgrâce à tout ce que j'ai déjà souffert , vous ne consentiez pas , du moins s'il vous est possible , à m'ôter la liberté de vous parler.

C'est votre Hannah , dont Poreille est à lout , qui vous a donné cet avis , comme beaucoup d'autres.

Hannah , Madame , ne prête l'oreille à rien. La pauvre Hannah

Ne prenez pas son parti. On sait qu'elle n'est bonne qu'à mal faire: on laconnoît... Mais ne me parlez plus de cette petite entremetteuse effrontée. Rien n'est plus vrai que votre père menace de vous renfermer dans votre chambre y si vous n'obéissez pas 5 dans la vue de vous ôter toute occasion de correspondance avec ceux qui endurcissent votre cœur contre ses volontés. 11 m'avoit ordonné en sortant de vous le déclarer, si je vous trouvois rebelle. Mais j'ai senti de la répugnance à vous faire une déclaration si dure , espérant toujours que vous reviendriez à nous avec

soutnission.

DE Clarisse Harlowe. 189 soumission. Je suppose qii'Hannah peut l'avoir entendu et qu'elle vous Ta rapporté. Ne vous a-t-eile pas dit aussi comment il a déclaré que si quelqu'un devoit mourir de chagrin , il aimoit mieux que ce fût vous que lui ? Et je vous assure qu'on vous fera une prison de votre chambre , et qu'on vous empêchera de nous fatiguer par vos inutiles appels ; et nous verrons qui doit se soumettre , ou vous , ou tout le monde à vous.

J'ai voulu encore justifier Hannah , et rejeter la dernière partie de cette information sur l'éch© de ma sceur , Betty Barnes , qui s'en étoit vantée à une autre servante : on m'a de nouveau im.posé silence sur son compte. Je m'appercevrois bientôt , m'a dit ma mère , que les autres pouvoient avoir autant de résolution que je marquois d'opiniâtreté. Et pour la dernière fois , elle vouloitbien ajouter , que voyant bien que je mefondois sur son indulgence , et qu'il m'étoit fort indifférent de la mettre aux mains avec mon père , avec ses frères et ses autres enfans ; elle m'assuroit qu'elle étoit aussi décidée que tous les autres contre M. Loveîace, et pour M. Solmes et le plan de la famille , et qu'elle ne refusoit son consentement à aucune des mesures qu'on jugeroit nécessaires pour réduire au devoir une fille opiniâtre dans sa révolte.

J'étois prête à tomber sans force. Elle Tome J, N

a eu la bonté de me donner le bras pour me soutenir. C'est , lui ai-je dit , tout ce que j'ai à espérer d'une aussi bonne mère !

Oui : mais , Clary , je veux vous oiîrîr encore un moyen. Rentrez, conduisez- vous honnêtement avec M. Solmes : et que vo« tre père vous trouve ensemble , dans les; termes du moins de la civilité.

Je crois que mes jambes me portoient d'elles-mêmes loin de la chambre où il ëtoit et vers l'escalier. Là je me suis arrêtée. Si vous êtes résolue de nous braver tous , a repris ma mère , vous pouvez très-* bien remonter à votre appartement , eom^ me vous m'y paroissez disposée , et que le ciel ait. pitié de vous.

Hélas ! oui , que le ciel ait pitié de moi ! car je ne puis donner des espérances qu'il jTi'est impossible de vouloir remplir. Mais , ma chère maman , accordez-moi du moins le secours de vos prières. Les miennes seront pour ceux qui m'ont jetée dans cet abyme de douleur.

Paîlois remonter l'escalier.

Vous remontez donc , Clary ?

J'ai tourné le visage vers elle. J'avois, besoin que mes larmes vinssent à mon secoiu's et plaidassent ppur moi. Je n'ai pu ouvrir la bouche , et je suis demeurée immobile.

Chère fille , ne me déchirez pas le cœur.. Ma chère , ma chère fille > ne me déchirezi

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pas le cœur ! Elle tendoit la main vers moi > mais immobile comme moi à la place oh elle étoit clebout. Que puis-je faire > Madame, hélas ! que puis-je faire? Rentrez > ma fille , rentrez , ma chère fille : que votre père puisse seulement vous trouver ensemble.

Quoi ^ Madame ! lui donner de respéran* oe ! donner de ^espérance à M. Solmes !

Opiniâtre , perverse , rebelle Clarisse ! en me rejetant de la main et me regardant ii'un œil de courroux ; suivez donc votre chemin et remontez; mais ne redescendez pas , je vous le défends , sans permission , jusqu'à ce que votre père ait ordonné de votre sort.

Elle s'est dérobée de mes yeux avec une vive indignation, et je suis remontée à ma chambre avec un poids accablant sur le cœur : mes jambes , se ressentant de l'accablement de mon cœur , avoient peine à me traîner.

Mon père est revenu , et mon frère est rentré avec lui : quoiqu'il soit tard , ils sont renfermés tous ensemble. Il n'y a pas une porte qui s'ouvre , pas une ame qui remue. Lorsque Hannah monte ou descend , on l'évite comme une personne infectée de la j contagion.

Il ? Le conseil de colère est fini. On vient d'envoyer , à ce que je juge , chez mes deux oncles et chez ma tante Hervey , pour les prier d'être demain ici à déjeûner. Je

suppose que je recevrai alors ma sentence.* Il est onze heures passées , et j'ai reçu ordre de ne pas me mettre au lit.

à minuit.

On vient en ce moment de me demander toutes les clefs. On avoit proposé de me faire descendre ; mais mon père a dit qu'il ne pourroit prendre sur lui de supporter ma vue. Etrange changement dans l'espace de quelques semaines ! Chorey étoit la messagère. Elleavoit les larmes aux yeux en s'acquittant de sa commission.

Vous , ma chère , vous êtes heureuse ! puissiez-vous toujours l'être ! alors je ne serai pas tout-à-fait misérable. Adieu , ma tendre amie.

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