‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 34 sur 47 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

Miss Clarisse Harlowe k Miss HowEJ

Mardi y 7 Mars.

a derî)ière lettre doit vous avoir appris comment je suis traitée , et que votre amie n'est plus qu'une pauvre prisonnière. Nul ég^fd pour ma réputation. Tout le fond dé ma cause est à présent devant vous. Croyez-vous qu'on puisse rev^enir de ces excès de rigueurs ? Mais sûrement ils ne peuvent avoir d'autre but que de tenter de m'efFrayer , pour me faire entrer dans les vues de mon frère. Toute mon espérance est de pouvoir temporiser jusqu'à Tarrivée

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idemon cousin Morden , qu'on attend bientôt de Florence. Cependant , s^ils sont résolus d'abréger les délais , je doute qu'il arrive assez à temps pour me sauver.

Il paroit clairement par la lettre de mon frère , que ma mère ne m'a point épargnée dans le rapport qu'elle a fait de nos conférences ensemble. D'un autre côté néanmoins elle a eu ia bonté de m'informer que mon frère avoit des vues qu'elle souhaitoit que je pusse faire échouer. Mais elle s'étoit engagée à rendre un compte fidèle de ce qui se passeroit entr'elle et moi. Elle ne pouvoir pas balancer sans doute dans le choix d'abandonner une fille ^ ou de désobliger un mari et toute une famille.

Ils se figurent qu'ils ont tout gagné en congédiant ma pauvre Hannah ; mais aussi long-temps que j'aurai la liberté de visiter mon jardin et ma basse-cour , ils se trouveront trompés.J'ai demandé à Betty si elle avoit des ordres de m'observer et de me suivre, ou si je devois avoir sa permission pour descendre lorsque je voudrois me promener au jardin , et donner à manger à mes pintades ?

Mon Dieu , Miss , vous voulez vous réjouir par cette question. Cependant elle m'a confessé qu'il lui étoit revenu que je ne devois pas paroître au jardin , lorsque mon père , ma mère ou mes oncles y seroient. Comme il est important pour moi de savoir à quoi je dois m'en tenir , je suis

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descendue aussi-tôt , et j'y ai passé plus d'une heure , sans aucun obstacle , quoique j'aie employé la plus grande partie de ce temps à me promener au-dessous et en vue du cabinet de mon frère , où j'ai remarqué que ma" sœur et lui se trouvoient alors ensemble. Et je suis sCire qu'ils m'ont vue , aux éclats de rire qu'ils ont affectés , sans doute pour me faire insulte. Ainsi cette partie de la contrainte où l'on me tient est sans doute un essai de l'autorité dont on a revêtu mon frère. J'en verrai peutêtre suivre bientôt de plus mortifians. — Et cependant j'ose espérer que non.

Depuis que j'ai écrit ce que vous venez de lire , je me suis hasardée à envoyer par Chorey une lettre à ma mère , avec ordre delà lui remettre à elle-même , au moment où elle seroit seule. Je vais en joindre ici la copie. Vous verrez que je cherche à lui faire croire qu'à présent qu'Hannah est partie , il ne me reste aucune voie pour mes correspondances. Je suis bien éloignée de croire tout ce que je fais irréprochable. N'est-ce pas même là un petit artifice qui n^est pas trop digne de mes principes ? Mais cette réflexion ne m'est venue qu'après. La lettre étoit déjà partie.

Madame , et ma très-honorée MêrCj

" Après vous avoir confessé que j'ai reçu de M. Loveiace des lettres pleines de ressentiment , et que j'y ai répondu dans la

DE Clarisse HaPvLOwe. 309 seule vue de prévenir de nouveaux malheurs ; après vous avoir communiqué les copies de mes réponses , que vous n'avez pas désapprouvées , quoiqu'après les avoir lues , vous ayez jugé à propos de me défendre la continuation de cette correspondance ; je crois de mon devoir de vous avertir qu'il m'est parvenu depuis une autre lettre , par laquelle il demande avec beaucoup d'instance la permission de rendre à mon père ou à vous ou à mes deux oncles , une visite paisible , accompagné de Milord M Je demande là-dessus vos

ordres.

Je ne vous dissimulerai pas , Madame , que si la défense n'avoit pas été renouvelée , et si Hannah n'avoit pas été si brusquement congédiée de mon service , je ne me serois fait aucun scrupule de répondre à cette lettre pour dissuader M. Lovelace de ces visites , dans la crainte de quelques suites fâcheuses de l'accident dont la seule pensée me navre le cœur.

Ici je ne puis m'empécher de montrer ma douleur de voir toute la punition et tout le blâme tomber sur moi , qui ai des raisons de croire que j'ai servi à prévenir de grands maux , et que je n'ai été l'occasion d'aucun. Car , Madame , a-t-on pu me supposer capable de gouverner les passions de l'un ou de l'autre des deux adversaires ? A la vérité , j'ai eu sur l'un quelque légère influence , sans lui avoir donné rai-

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son jusqu^à présent de penser qu'elle lui ait acquis le moindre droit sur ma reconnoissance. Sur l'autre , Madame , qui peut se flatter d'en avoir aucune ?

C'est pour moi une peine des plus sensibles , de me voir dans la nécessité de rejeter tout le blâme sur mon frère , quoique ma réputation et ma liberté soient toutes deux sacrifiées à son ressentiment et à son ambition. Avec de si justes sujets de douleur , ne m'est-il pas permis de parler ?

L'aveu que je vous fais , Madame , étant également respectueux et volontaire , j'ose humblement présumer qu'on n'exigera point de moi que je produise la lettre. La prudence et l'honneur me le défendent, parce que le style en est violent ; M. Lovelace ayant appris , ( par d'autres voies , je vous assure , que par la mienne ou par celle d'Hannah ) une partie des rigueurs avec lesquelles je suis traitée , se croit autorisé à les mettre sur son compte , par quelques discours de la même violence qui sont échappés à quelques-uns de mes proches.

Me dispenser de lui répondre , c'est le mettre au désespoir , et lui donner lieu de croire tous ses ressentimens justifiés , quoique je sois fort éloignée d'en avoir la même opinion. Si je lui fais réponse , et si, par considération pour moi , il prend le parti de sacrifier les ressentimens qu'il se croit en droit de poursuivre , ayez la bonté ,

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Madame , de considérer les obligations qu'il se flattera de m'avoir imposées. Je ne vous prierois pas de faire cette réflexion , si j'étois aussi prévenue qu'on le suppose en sa faveur. Mais pour vous marquer encore mieux combien je suis éloignée de la prévention qu'on m'attribue , je vous demande en grâce , Madame , de considérer si l'offre d'embrasser le célibat, que je vous ai faite à vous-même , et que j'exécuterai religieusement , n'est pas , après tout , le meilleur moyen de nous délivrer honnêtement de ses prétentions. Renoncer à lui , sans déclarer que je ne serai jamais à M. Solmes , c'est lui faire conclure que dans les fâcheuses circonstances où l'on m'a réduite , j'ai pris le parti de me déterminer en faveur de son rival.

Si ces représentations ne paroissent d'aucun poids , il ne reste , Madame, qu'à faire Fessai des étranges systèmes de mon frère , et je merésignerai à ma destinée avec toute la patience que le ciel accordera à mes prières. Ainsi , laissant tout à votre prudence , avec le soin d'examiner s'ils convient ou non , de consulter mon père et mes oncles sur ce que je prends la liberté de vous écrire , si l'on doit me permettre de répondre on non à la lettre de M. Lovelace , et par qui , dans le premier cas , ma réponse lui doit être envoyée ; je demeure , Madame , votre très-malheureuse , mais toujours très-obéissanre fille ,

Cl. h a e l o w e.

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M^ercrcdi au niatin.

On m'apporte à ce montent la réponse de ma mère. Elle m'ordonne , comme vous verrez, de la jeter au feu ; mais comme elle sera entre vos mains , et que vous vous garderez bien de la faire voir à personne , ses intentions n'en seront pas moins remplies. Elle est sans date et sans adresse.

Ne dites pas que tout le blâme et toute la peine tombent sur vous. Je suis blâmée » je suis punie autant que vous , et je suis plus innocente. Lorsque votre opiniâtreté est égale à la passion de tout autre , ne blâmez pas votre frère. Nous avions bien jugé qu'Hannah servoit à vos correspondances. A présent qu'elle est congédiée , et qu'apparemment vous ne pouvez plus écrire à Miss Howe , ni elle à vous , gans notre participation , c'est un sujet de moins de désagrémens et d'inquiétude. Je n'avois d'ailleurs aucun mécontentement d'Hannah. Si je ne le lui ai pas dit à elle-même , c'est qu'il y avoit quelqu'un qui pouvoit m'entendre , lorsqu'elle est venue prendre congé de moi. J'ai élevé la voix pour lui recommander, dans quelque maison qu'elle puisse servir , s'il s y trouve de jeunes filles , d'éviter à l'avenir d'entrer dans leurs correspondances clandestines. Mais je lui ai glissé deux guinées dans la main , et je

n'ai

DE Clarisse Harlowe. 313 n'ai pas été fâchée d'apprendre que vous avez été encore plus libérale.

Je ne sais que vous écrire sur ce qui concerne votre réponse à cet homme violent. Que pensez-vous de hii voir prendre cet empire despotique sur une famille telle que la nôtre? Pour moi , je n'ai fait connoître à personne que je fusse informée de votre correspondance. D'après votre dernière hardiesse avec moi , ( hardiesse bien étonnante , Clary ! d'avoir osé continuer devant M. Soîmes un sujet que j'avois été forcée d'interrompre ) je pourrois craindre qu'il ne vous arrivât de vous autoriser de mon aveu , pour excuser votre correspondance , avec lui , et d'augmenter par conséquent la petite altercation qui est entre votre père et moi. Vous étiez autrefois toute ma consolation. Vous m'aidiez à supporter mes

peines. Aujourd'hui ! Mais rien , je le

vois , n'est capable de vous ébranler , et je ne dirai rien de plus là - dessus. Vous êtes à présent sous la discipline de votre père. Il ne se laissera pas donner la loi , ni fléchir par des prières.

J'aurois été bien aise de voir la lettre dont vous me parlez, comme j'ai vu toutes les autres. L'honneur et la prudence , dites-vous , vous défendent de me la montrer. O Clarisse ! que pensez- vous de cela , de recevoir des lettres que l'honneur et la prudence ne vous permettent pas de montrer à une mère ? Mais il ne me convient Tome /. Q

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pas de îa voir , quand vous seriez disposée à me l'envoyer. Je ne veux pas être de votre secret. Je ne veux pas savoir que vous entreteniez des correspondances. Et pour ce qui regarde la réponse , suivez vos propres lumières. Mais qu'il sache au moins que c^est la dernière fois que vous lui écrrrez. Si vous lui faites une réponse , je ne veux point la voir. Ainsi cachetez-la , si vous en faites une , donnez-la à Chorey,

et Chorey Mais ne croyez pas que je

vous donne la permission d'écrire.

Nous ne voulons entrer dans aucunes i conditions avec lui , et l'on ne consentira i pas non plus que vous y entriez. Votre père et vos oncles ne seroient pas maîtres d'euxmêmes s'ils le voy oient à leur porte. Quelles raisons avez- vous de vouloir l'obliger en refusant M. Solmes ? Ce refus n'estil pas fait pour nourrir ses espérances ; et tant qu'il en conservera quelqu'une , serons-nous jamais tranquilles et à l'abri de ses insultes ? Quand il y auroit quelque reproche à faire à votre frère , c'est un mal invincible; et est-ce à une sœur d'entretenir des correspondances qui mettent la viej de son frère en danger ? Mais votre père a mis son propre sceau à l'aversion de votre li-ère. C'est à présent l'aversion de votre père , l'aversion de votre mère , celle de vos oncles , et celle de tout le monde. Qu'importe la source d'où elle vient ?

A l'égard du reste, votre obstination m'a

DE Clarisse Harlowe. 315 ^té le pouvoir de rien entreprendre en votre faveur. Votre père se charge de toutes les suites. Ce n'est plus à moi par conséquent qu'il faut vous adresser pour des grâces. Je veux faire mes efforts pour m'en tenir au rôle de témoin : heureuse si je pouvois être un témoin indifférent et désintéressé ! Tandis que j'avois quelque pouvoir , vous ne m'avez pas permis d'en taire l'usage que j'aurois souhaité. Votre tante a été forcée de s'engager à ne se mêler de rien , que sous la direction de votre père. Attendez - vous à de rudes épreuves. Si vous avez quelque faveur à espérer , ce ne peut être que par la médiation de vos oncles ; et je les crois même aussi déterminés que les autres , car ils ont pour principe ( hélas ! ils n'ont jamais eu d'enfans ! ) qu'une fille qui , dans l'article du mariage , ne se gouverne point par l'avis de ses parens , doit être abandonnée comme une créature perdue.

Gardez-vous qu'on vous trouve cette lettre. Brùlez-la. On y voit trop la foiblesse d'une mère pour une fille dont l'obstination ne peut être justifiée.

Ne m'écrivez plus. Je ne puis rien faire pour vous : mais vous pouvez tout pour vous-même.

Revenons , ma chère , à mon triste récit. Après cette lettre , vous imaginez bien que je n'ai pas dû me promettre beaucoup d'effet d'une tentative directe auprès de

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mon père : cependant j'ai cru qu'il étoit convenable de lui écrire , ne fût-ce que pour me rendre à moi-même le témoignage de n'avoir rien négligé de tout ce qui pouvoît tendre à me regagner ses bonnes grâces. •

«^ Je n'ai pas la présomption de vouloir » argumenter avec mon père. J'implore.

*) seulement sa bonté et son indulgence , 9> sur un point d'où mon bonheur dépend ?) pour cette vie , et peut-être pour l'autre. f) Je le supplie de ne pas réprouver sa n iille , pour une aversion qu'il lui est im- 9) possible de surmonter. Je le conjure de 9) ne pas permettre que je sois sacrifiée à ?) des projets et à des possibilités éloignées. >y Je me plains du malheur que j'ai d'être w bannie de sa présence et prisonnière dans w ma chambre. Sur tout autre point je »> lui promets un respect aveugle , et une « résignation parfaite à toutes ses volontés. » Je répète Tolïre de me borner au céli- 99 bat , et j'en appelle à lui-même, si jamais 9> je lui ai donné sujet de douter de ma ^> parole. Je demande en grâce qu'il me 9) soit permis , de paroître devant lui et 9y devant ma mère , et de les avoir tous 95 deux pour témoins et pour juges de ma 9> conduite, faveur d'autant plus chère

V pour moi , que j'ai trop de raisons de

V croire qu'on me dresse des pièges , et n qu'on emploie le ridicule et l'artifice f> pour dénaturer jcnes discours et les tour*

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:)> ner contre moi , tant que je n'ai pas la }> liberté de parler pour ma défense. Je ?^ finis avec l'espérance que les instigations w de mon frère n'enlèveront pas à une » malheureuse fille son père et sa tenn dresse. ?>

Voici la réponse qui m'a été renvoyée ouverte, quoique par les mains de Betty ■ Barnes , qui me Fa remise d'un air à me faire connoître qu'elle en savoit le contenu.

Mercredi.

"Je VOUS écris , fille perverse, avec toute l'indignation que votre désobéissance mérite. Demander qu'on vous pardonne une faute que vous avouez, avec la résolution d'y persévérer , c'est une hardiesse intolérable et sans exemple. Est-ce mon autorité que vous bravez ? Vos réflexions contre un frère qui fait l'honneur de la famille , méritent tout l'excès de mon ressentiment. Je vois combien vous faites peu de cas des liens du sang , et j'en devine aussi la cause. J'ai peine à supporter les réflexions que cette idée of&e d'elle-même. Votre conduite à l'égard d'une mère trop tendre et trop indulgente.... Mais la patience m'échappe. Restez bannie de ma présence, fille rebelfe, jusqu'à ce que vous ayez appris à vous conformer à mes volontés. Ingrate créature ! Votre lettre n^est qu'un reproche de mon indulgence passée. Ne m'écrivez plus que vous ne sachiez mieux ce que vous faites y et que vous ne soyez convaincue

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de ce que vous devez à un père justement irrité, yy

Cette menaçante lettre étoit accompagnée d'un billet de ma mère , aussi ouvert et sans adresse. Ceux qui prennent tant de peine à liguer tout le monde contre moi , font obligée aussi , je n'en doute point ^ de rendre témoignage contre sa malheureuse fille. Mais ce qu'elle m'écrit n'étant qu'une répétition de ce qu'elle m'a dit de plus dur dans nos conférences , il est inutile de vous fatiguer par des redites. J'ajouterai seulement qu'*elle donne aussi des louanges à mon frère , et qu'elle me blâme de parler si librement de lui.

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