LETTRE XXVI
Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe.
Jeudi matin , 6 Mars.
. Loveîace ne se rebute pas démon silence. J'ai reçu de lui une autre lettre, quoique je n'aie pas répondu à la précédente.
Quel que soit son moyen , cet homme sait tout ce qui se passe dans notre famille. ?vla prison , le congé d'Hannah , plusieurs circonstances que j'ignore moi-même , du ressentiment et des résolutions de mon père , de mes oncles et de mon frère ; il est informé de tout , et au moment que les
DE Clarisse Harlowe. 319 choses arrivent. Cen'^est point par de bonnes voies , ma chère , qu'il peut être si bien instruit.
Son inquiétude paroît extrême. II me parle de sa passion pour moi y et de son ressentiment contre ma famille dans les termes les plus ardens. Il me presse de lui engager ma parole que je ne serai jamais à M. Solmes. Je crois qu'honnêtement je puis lui faire cette promesse sans danger.
Il me prie " de ne pas croire qu'il cher- » che à se faire un mérite aux dépens w d'autrui , puisqu'il espère obtenir per- » sonnellement mon estime ; ni qu'il pense >} k m'inspirer de l'intérêt pour lui par la
V crainte. Mais il déclare que le traiteyy ment qu'il reçoit de ma famille est si
V outre , que son insensibilité apparente v lui est perpétuellement reprochée , et w cela par Milord M. et ses deux tantes , w et par tous ses parens sans exception ;
V et s'il a le malheur , dit-il , de ne recen voir de moi aucun rayon d'espérance ^ f> il ne peut me répondre des extrémités » où son désespoir est capable de le por-
V ter.
Il ajoute « qu'à la vérité ses proches , fy sur- tout les dames, lui conseillent d'avoir >5 recours aux loix ; mais comment , dit- » il y un homme d'honneur peut-il s'adres- ?3 ser aux loix pour des injures verbales , « de la part de gens qui ont droit de por-
V ter une épée ? ?>
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Vous voyez , ma chère , que ma mère appréhende autant que moi quelque nouveau malheur , et elle m'a offert indirectement le ministère de Chorey pour porter ma réponse à sa lettre précédente.
Il s'étend beaucoup sur les sentiment de bonté dont les dames de sa famille sont remplies pour moi. Cependant, je n'en connois personnellement aucune , excepté Miss Patty Montaigu , que je me souviens d'avoir vu une fois chez Mde. Knolly. Il est naturel , je m'imagine , de chercher à se faire de nouveaux amis , à proportion^ qu'on voit baisser l'affection des anciens^ Mais j'aimerois bien mieux paroître aima-bîe aux yeux de ma propre famille et aux vôtres , qu'à ceux de l'univers entier. Cependant les quatre dames de sa famille ont une si belle réputation , qu'on ne peut que souhaiter d'avoir quelque part à leur estime. ISI'y auroit-ii p^ quelque moyen ,, par l'entremise deMde.Fortescue, ou par celle de M. Hickman , qui connoît assez
Milord M de sonder ( secrètement
néanmoins ) leur opinion sur les circonstances présentes , et sur le peu d'apparence qu'il y a désormais que falliance qu'elles ont autrefois approuvée puisse jamais avoir lieu. Démon côté assurément , je n'ai pas assez bonne opinion de moi-même pour m'imaginer qu'elles puissent souhaiter de voir leur neveu persévérer dans ses vues, , malgré taat de rebuts et de mépris. NoB:
DE Clarisse Harlowe, 31Î
que j'y prisse beaucoup cl intérêt , quan-d ses parens lui conseilleroient le contraire. A en juger par la lettre de M. Lovelace , que Milord a signée , par les assurances que le neveu me donne de ramitié constante de sa famille , et par d'autres rapports , il paroît que je suis on ne peut pas mieux dans leur esprit. Je ne serois pas fâchée pourtant que ces assurances me fussent encore confirmées , comme venant d'elles , par la bouche de quelque personne indifférente ; d'autant plus qu'ils mettent , comme on le sait , un fort haut prix à leur alliance , à cause de leur fortune et de leur noblesse , et qu'ils se plaignent avec raison d'être enveloppés dans le mépris dont ma famille traite leur parent.
Jusqu'à présent la curiosité est mon seul motif, et j'espère bien n'en avoir jamais de plus fort , malgré les prétendus battemens de cœur dont vous m'avez soupçonnée : oui , ma chère , quand M. Lovelace auroit dix fois plus de mérite qu'il
n'en a.
J'ai fait réponse à ses lettres.. S'il me prend au mot , ma curiosité n'aura pas besoin d'être si vive pour savoir ce que ses parens pensent de moi , quoiqu'il soit toujours fort doux d'être estimé des honnêtes gens. Voici la substance de ma réponse.
" Je lui marque mon étonnement de >y le voir si bien et si-tôt informé de tout f> ce qui se passe ici. Je l'assure que quand
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>5 M. Loveîace ne seroit pas au monde yfy je ne serois jamais à M. Solmes. Je lui » dis que rendre , comme j'apprends qu'il ?) le fait , défis pour défis à mes parens , v c'est me prouver fort mal et sa politesse ?> et la considération qu'il prétend avoir yy pour moi ; que du moment où j'apprenyy drai qu'il se sera présenté à la porte d^au- » cun de mes parens , pour leur rendre yy une visite sans leur consentement , je yy prendrai la ferme résolution de ne le yy voir de ma vie , si je puis l'éviter. y> Je lui dis qu'on a fermé les yeux sur Fenvoi de ma lettre , ( quoique personne n'ait vu ce qu'elle contient ) à condition que ce sera la dernière qu^il recevra de moi ; que s'il veut se le rappeler , il m'a entendu dire plus d'une fois , avant même que M. Solmes eût été présenté à notre famille y que mon inclination étoit pour le célibat ; que M. Wierley et d'autres prétendans peuvent lui rendre témoignage que c'étoit mon choix , avant qu'aucua de nous eût fait sa connoissance ; que rien n^auroit été capable de m'engager à lui écrire une ligne sur ce sujet , si je n^avois cru reconnoître qu'il en avoit usé assez généreusement avec mon frère , et qu'il n avoit pas été aussi bien traité de mes parens qu'il pouvoit Pespérer : que dans la supposition même qu'ils eussent embrassé ses intérêts , et que j'eusse pu renoncer à mes projets de célibat , que je
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préfère d'inclination , j'aurois eu de grandes objections contre lui , et je les lui aurois déclarées sans hésiter , si j'avois vu dans ses assiduités quelque chose de plus sérieux que des visites ordinaires. Enfin je lui déclare que , par toutes ces raisons , j'espère que la seule lettre que je veux bien recevoir de lui au dépôt accoutumé , sera la dernière , et que je ne l'attends que pour y apprendre que ces intentions seront remplies , du moins jusqu'à des conjonctures plus heureuses.
J'ai cru devoir ajouter cette restriction , pour ne pas le jeter tout-à-fait dans le désespoir,
Mais s'ils me prenoît réellement au mot , je serois délivrée en effet d'un de mes persécuteurs.
Je vous ai promis de mettre sous vos yeux toutes ses lettres ^ ainsi que mes réponses. Je renouvelle ma promesse , et cette raison me dispense de donner plus d'étendue à mes extraits. Mais je ne puis assez répéter combien je souffre de me voir entraînée par la conduite de ma famille dans la nécessité de répondre aux lettres d'un homme dont je n'ai jamais eu le m.oindre dessein d'encourager les prétentions , et contre lequel j'ai mille choses à objecter , sur-tout à des lettres comme les siennes , qui respirent une passion ardente , accompagnée d'un air d'espérance. Car, ma chère, vous n'avez ja«
niais connu d'homme si hardi en suppositions. II ressemble aux commentateurs ,, qui trouvent dans leur original des beautés auxquelle's Fauteur n'a peut-être pas. songé. De même , il me fait souvent de grands complimens de reconnoissance pour des faveurs et une considération que je n'ai jamais pensé à lui accorder; de sorte que je suis quelquefois forcée de fau-e évalicuir par une explication , de prétendues bontés que jen'auroispului marquer sans m'avilir à mes propres yeux.
En un mot , ma chère , il est comme ces chevaux rétifs, dont j'ai quelquefois entendu parler aux chasseurs , qui fatiguent la main , qui disloquent le bras pour les tenir en bride ; et lorsque vous verrez . ses lettres , vous aurez soin de suspendre votre jugement ,. jusqu'à ce que vous ayez-lu mes réponses. Si vous n'observez pas . cette précaution , vous croirez en effet avoir sujet d'accuser votre amie d'aveugiemeat sur l'état de son cœur, et de' tous ces feux au visage ^ et ces battemens de cœur que vous lui supposez. Et cependant^ cette créature est en contra^ diction avec eile- même , et se plaint dans., d'autres temps que je marque aussi peu dé bonté pour lui, et mes^parena autant de haine 5 que s'il avoit été l'agresseur dans son affaire avec mon frère , ou que si la catastrophe a.voiî; été aussi fatale qu'elle^, pouvoiî.l® devenir..
DE Clarisse Harlowe. ^if.
Si ces contradictions ne sont pas l'efïet de sa légèreté et de son étourderie , et si tantôt en se plaignant de ma froideur , tantôt s'applaudissant de faveurs imagina^ires , son dessein étoit par cette conduite , tantôt de me faire acquiescer à ses reniercîmens , tantôt de m'inspirer plus de sensibilité pour ses plaintes , je le regarderois comme une des plus profondes études plus artificieuses créatures (à force sans doute de s'être exercé dans la fraude ) qu'on ait jamais connues : si j'en étois sûre , je le haïrois , s'il est possible , encore plus que je ne hais Solmes.
Mais c'est assez parler aujourd'hui de cet être si équivoque.
LETTRE XXVI L Miss HowE à Miss Cl APassE Harlowe.
Jeudi matin , 9 Murs.
E ne puis penser sans impatience à aucun des visages qui vous entourent. Je ne sais quel parti vous conseiller. Etesvous bien sûre que vous ne méritez pss, d'être punie pour avoir été la cause , quoiqu'à votre grand malheur , que le testament de votre grand-père ne soit pas exécuté ? Les testamens sent des choses sacrées , mon enfant. Vous voyez que vos gens le pensent eux-mêmes , eux qui s€i-
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croient blessés par la distinction avec laquelle vous êtes traitée dans un testament.
Je vous passe tous les raisonnemens qui ont servi alors à vous déterminer. Mais puisqu'un si charmant et si généreux exemple de respect filial n'est payé que d'ingratitude , pourquoi ne reprendriez- vous pas vos droits ?
Votre grand-père connoissoit.le vice de sa famille. II connoissoit aussi l'inclination de votre généreux caractère pour faire du bien. Peut-être lui-même (pardon, ma chère ) a-t-il fait trop peu de bien pendant sa vie , et c'est ce motif qui lui a fait déposer entre vos mains les moyens de réparer sa faute et celle de tous ses enfans. Si c'étoit moi , je reprendrois ce qu'il vous a laissé. Oui , je vous le jure , je le reprendrois.
Vous me direz que vous ne le pouvez pas ^ tandis que vous êtes avec eux ? Je ne vois pas pourquoi. Croyez-vous qu'ils puissent vous faire pis qu'ils ne font? et d'ailleurs n'est-ce pas votre droit ? Et ne se prévalent ils pas de votre propre générosité pour vous opprimer ? Votre oncle Harlowe est un des deux exécuteurs testamentaires , votre cousin Morden est l'autre ; insistez sur votre droit auprès de votre oncle ; écrivez- en à votre cousin. Oui , j'ose le dire, il n'en faudroit pas davantage pour les faire changer bientôt de conduite.
DE Clarisse Harlowe. 3^7 Votre insolent frère quelle autorité a-t-il sur vous ? Si j'étois sa saur , ( oui je voudrois l'être pour un mois et pas plus) je lui ferois voir une conduite bien clifîé rente. Je m'établirois dans la demeure qui m'appartient ; j'y suivrois mes charmans systèmes , et je rendrois tout le monde heureux autour de moi. Je me donnerois un earosse. J'irois leur faire visite , quand ils se rendroient dignes de mes égards. Mais lorsque mon frère et ma sœur se donneroient des airs de hauteur , je leur ferois connoître que je suis leur sœur et non leur servante ; et si cette déclaration ne suflisoit pas, je leur fermerois ma porte au nez, et je leur dirois d'aîler se tenir compagnie l'un à l'autre.
Il faut convenir néanmoins que ce frère et cette sœur jugeant des choses comme en jugeront toujours les petits esprits , ont quelque raison de vous traiter si mal. En mettant à part l'amour méprisé de la sœur et l'avarice du frère , ce doit être depuis long-temps une cruelle mortification pour eux de se voir éclipsés par une sœur cadette. Un soleil si brillant dans une famille où il n'y a que des yeux foibles et clignotans ! comment l'auroientils pu supporter ? Entr'eux , ma chère , ils doivent vous regarder comme un prodige ; et les prodiges , comme vous savez, obtiennent bien notre admiration, mais ne s'attirent jamais notre amour. La dis-
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îance entre tous et eux est immense. Votre éclat leur blesse les yeux. Quelles ombres ne doit pas jeter sur eux votre mérite dans sa splendeur ! Pouvez-vous donc vous étonner qu'ils embrassent la première occasion de vous rabaisser , s'ils le peuvent , à leur niveau.
Attendez-vous , ma chère , à vous voir opprimée de plus en plus , à proportion qu'on vous trouvera disposée à le soulïrir.
A l'égard de cet odieux Solmes , je ne suis pas surprise de toute votre aversion pour lui. Elle me paroît si sincère , qu'il est inutile de vous rien dire qui serve à renforcer cette antipathie. Cependant, qui peut résister à ses propres talens ? Un des miens , je vous Pai déjà dit , est de peindre les laides ressemblances. Donnerai-j^ carrière à mon pinceau ? oui , et d'autant plus volontiers , qu'en le faisant vous aurez mon opinion de plus pour justifier votre antipathie , et qu'elle vous fera connoître aussi que j'approuve et que j'approuverai toujours avec admiration la fermeté de votre caractère.
Je me suis trouvée deux fois dans la compagnie de ce misérable ; et je me souviens qu'une des deux , votre Lovelace y ëtoit aussi. Il n'est pas besoin de vous dire , à vous qui avez une si jolie curiosité y ( qui n'est pourtant à présent , comme vous savez , Qxxwne simple curiositéy rinexprimable différence qui est entr eux.
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Lovelace amusa la compagnie avec sa gaieté ordinaire , et fit rire tout le monde par ses récits. C'étoit avant que cette laide créature eût été proposée pour vous. Solmes rit aussi , mais d'un rire qui lui est propre ; car je m'imagine que les trois premières , au moins , de ses années , n'ont été qu'un cri continuel , et ses muscles n'ont pu encore se remonter au ton du rire ordinaire. Son sourire, ( vous ne l'avez jamais vu sourire , je crois , ou du moins vous ne lui avez jamais donné sujet de sourire ) son sourire , dis - je , est si peu naturel aux traits de son visage y qu'on le prendroit pour la grimace d'un furieux.
J'attachai mon attention sur lui , comme je fais sur tous ces nobles seigneurs et maîtres de notre univers , pour me réjouir de leurs singularités. En vérité , je fus dégoûtée d'abord , même jusqu'au point d'en être choquée. Mais je me rappelle d'avoir pris plaisir alors à voir retomber cette épaisse physionomie dans le sombre qui lui est naturel. Elle n'y revint cependant que très-lentement , com.me si les muscles qui avoient servi à ses contorsions eussent tourné siu: des gonds rudes et rouilles.
Que Pamour même doit être horrible dans un tel mari î Pour moi , si j'étois sa femme , ( mais qu'ai- je fait à moi-même, pour seulement le supposer ? ) je ne con:-
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noîtrois de plaisir que dans son absence , ou dans les occasions de le vexer.
Une femme à vapeurs qui a besoin de quelqu'un qu'elle puisse gronder , pourroit peut-être se résoudre à supporter cette figure révoltante : il lui suffiroit de le voir pour faire tomber sur lui toute son humeur ; et ses domestiques , qui par-là en seroient à l'abri , auroient du moins cette raison pour bénir leur maître. Mais pour peu qu'une femme eût de délicatesse , quelle honte , quelle peine n'éprouveroit-elle pas , si elle se surprenoit jamais dans le moindre dessein de lui faire plaisir !
En voilà assez pour sa figure. Du côté de son autre moitié , il passe pour le plus tortueux , le plus rampant de tous les mortels , auprès de tout homme dont il espère le moindre avantage : insolent, impérieux pour ceux qu'il n'a pas d'intérêt à ménager. N'est-ce pas là le véritable esprit de îa bassesse? On le peint méchant, vindicatif; et s'il est désobligé par quelqu'un , sa haine embrasse toute une famille. Mais c'est à la sienne sur-tout qu'il en veut. On m'a dit qu'entre tous ses parens , il n'y en a pas un d'aussi méprisable que lui. C'est peut-être la raison qui le fait penser à les déshériter tous.
Ma femme-de-chambre qui le sait d'un de ses gens, me raconte qu'il est haï de tous ses fermiers, et qu'il n'a jamais eu Mil domestique qui ait dit du bien de lui.
I DE Clarisse Harlowe. 331 Toujours à les soupçonner de lui faire du tort , par ce qu'il juge d'eux apparemment par la bassesse de son cœur , il en change continuellement. Ses poches , dit -on , sont toujours chargées de clefs ; de sorte que s'il a quelqu'hôte à traiter, ( pour des amis il n'en a que dans votre famille) il est plus de temps à chercher laquelle et laquelle de ces clefs il lui faut , que ne dure son repas mesquin ; et s'il faut du vin , il le va chercher lui-même. Au reste , on ne le met pas souvent dans cet embarras ; car il reçoit fort peu de visites , pas d'autres que celles qu'amènent les affaires ou la nécessité. Un homme d'honneur qui peut l'éviter , aimera mieux se mettre à la nuit que de prendre un lit dans sa maison.
Et voilà pourtant l'homme qu'on a choisi par des vues aussi sordides que les siennes y pour en faire le mari , c'est-à-dire , le seigneur et maître de Miss Clarisse Harlowe!
Mais peut-être n'est-il pas aussi méprisable qu'on le représente. Il est rare qu'on fasse une peinture bien juste des caractères extrêmes dans le bien ou dans le mal. La faveur exaltera les uns et la haine déprimera les autres. Mais votre oncle Antonin a dit à ma mère, qui lui objectoit son avarice , qu'on se proposoit de le bien lier , c'est son expression , en votre faveur. Un bon lien de chanvre , j'ose le dire , lui conviendroit bien mieux que celui du mariage. Mais n'est-ce pas une preuve claire que
ses protecteurs mêmes le regardent comtnê une ame basse , puisqu'ils croient avoir besoin de le brider par des articles ? qui sait?... peut-être sur votre nécessaire. En voilà bien assez et trop sur' cet odieux portrait. Vous ne devez pas être à cet homme là , voilà ce qui est clair à mes yeux... : quoique je ne voie pas aussi clairement comment vous ferez pour Téviter , à moins que vous ne vous assuriez l'indépendance à laquelle vous avez droit par votre legs.
Ma mère est venue m'interrompre ; elle a voulu voir ce que j'avois écrit. J'ai eu l'impertinence de lui lire le portrait de Solmes.
Elle est convenue " que cet homme n'é- » toit pas pour une femme le plus désirable f} des maris , qu'il n'avoit pas les apparenw ces pour lui, ni une figure fort heureuse, >y Mais qu'est-ce que la figure, a-t-elle w ajouté , dans un mari ? yy et tout de suite on m'a grondée de vous soutenir dans votre résistance aux volontés d''un père. De là on est passé à me faire une morale sur la préférence que mérite un homme qui a pris soin de s'acquitter avec tout le monde , et qui sait conserver son bien dans son entier , par opposition à des prodigues et à des libertins : texte très-utile , sans doute , soit qu'on en fasse ou non l'application à certain individu. Mais pourquoi ces sages parens , en disant trop de mal des personnes qui letir déplaisent , exci-
DE Clarisse Harlowe. 533 tent-ils les gens à les défendre ? Lovelace n'est pas un prodigue. Il s'acquitte de ce qu'il doit aux autres , quoique véritablement je le croie assez libertin. Et puis , après nous avoir mis dans le cas de rendre une justice des plus ordinaires , on part de là pour nous accuser de prévention. La belle conséquence ! Et c'est ainsi peut-être qu'on nous inspire le désir qui n'est d'abord qu'une pure curiosité^ de savoir ce qu'un homme ou sa famille pensent de nous ; d'où il arrive ensuite assez probablement qu'il se forme une distinction , une préférence , ou quelque sentiment qui ressemble beaucoup à cela.
Ma mère m'a commandé de r'écnre au moins cette page ; mais vous me pardonnerez , s'il vous plaît , ma bonne maman. Je ne voudrois pas avoir perdu ce caractère pour tout au monde , parce qu'il est sorti naturellement de ma verve , et je n'ai jamais rien écrit d'agréable pour moi , qui ne l'ait été aussi pour vous. La raison en est toute simple , c'est qu'à nous deux, nous n'avons qu'une ame , avec cette seule différence que vous me semblez quelquefois un peu trop grave , et que je vous parois , moi sans doute , un peu trop légère.
C'est probablement cette différence de nos caractères qui fait que nous nous aimons si parfaitement que , pour me servir des termes de Norris , // ne peut naître de troisième amour. entre deux. Comme l'unç
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voit toujours quelque chose qui manque à l'autre , et que nous nous aimons cependant assez pour souffrir nos remarques , et nous dire mutuellement notre avis , ou ce qui est plus vrai , peut-être , aucune des deux ne souhaitant de s'en corriger ; cette disposition écarte une rivalité capable d'exciter dans l'une et dans l'autre un peu d'humeur secrète , qui pourroit avec le temps se tourner en envie , et devenir à la fin de la haine. Ainsi, ma chère, si f ai rencontré juste , je suis d'avis que chacune garde son défaut , et qu'elle en tire le meilleur parti qu'elle pourra. Car nous avons le naturel pour excuse. Nommez-moi des héros ou des héroïnes qui soient jamais parvenus à vaincre un défaut naturel , soit l'avarice , comme dans certaines gens que je n'ose nommer , soit la gravité , comme dans ma meilleure amie , soit Fétourderie , comme dans... je n'ai pas besoin de vous dire qui.
Je dois vous déclarer , ma chère , que je n'ai pu me dispenser de satisfaire la curiosité de ma mère , ( car ma mère en a sa dose , sa bonne dose aussi de curiosité) ni même de lui laisser voir de temps en temps quelques passages de vos propres lettres.
On m'interrompt ici , mais je reprendrai bientôt la plume pour vous raconter ce qui s'est passé à cette occasion entre ma mère et moi. Le détail en est d'autant plus intéressant , que dans sa conservation elle
DE Clarisse Karlowe. 33^ avoit tout-à-la-fois en vue sa fille , son favori Hickman et votre Loveiace.
Voici le récit que je vous ai promis. "Je fy ne saurois disconvenir , Nancy , m'a- ?) t-elle dit , qu'il y ait quelque chose d'un » peu dur dans le cas de Miss Harlowe , ty et d'un autre côté il est bien fâcheux ?) aussi , comme le dit sa mère , de voir une fy fille dont l'obéissance s'est toujours fait >y admirer sur les moindres points y s'opfy poser à la volonté de ses parens dans les ?> points plus importans, dans le plus imfy portant de tous. Et pour rendre j'istice » aux deux parties , c'est grand dommage » que l'homme qui a le choix de la famille , ?) n'ait pas l'espèce de mérite , qu'une ame >) aussi délicate que celle de Miss Harlowe yy pourroit raisonnablement souhaiter dans 9} un mari. Mais enfin cet homme est certai- ^y nement préférable à un libertin , et à un 9y libertin qui s'est battu en duel avec son fy frère. Des pères et mères doivent penser yy ainsi , quand on retrancheroit même ce » sanglant incident. Il seroit bien étrange V qu'ils ne sussent pas ce qui est le plus v convenable à leurs enfans. yy
Oui , ai-je répondu en moi-même , ils devroient l'avoir appris par leur propre expérience , si de petites vues sordides ne leur inspiroient pas en faveur d'un homm.e la même prévention qu'ils reprochent à leur fille en faveur d'un autre : et s'il n'y 3voit pas , puis -je ajouter, dans les cir-
33^ Histoire
constances , quelque vieux oncle au cœur sec et moisi , un oncle Antonin , qui fortifie leur prévention , comme il fait celle de ma mère : pauvre petit esprit ! rampant d'un côté , absolu de l'autre : est-ce à ce vieux célibataire de raisonner sur les devoirs des enfans envers leurs parens , sans avoir aucune idée de ce que les pères doivent aussi à leurs enfans ? Mais , c'est votre raèr^ , souffirez que je le dise , qui par iin excès mal-entendu de douceur et de complaisance , a gâté les trois frères,
"Vous voyez, a coniinué la mienne, ^) que je tiens , ma fille , une conduite y? bien différente avec vous. Je vous airet) command*^ un des hommes les plus saf) ges et les plus polis de l'Angleterre. »
Je n'ai pas une grande idée , ma clière, du jugement de ma mère sur ce qui est le plus poli. Elle juge de l'honnête Hickman pour sa fille , comme je suppose qu'elle auroit fait il y a vingt ans pour elle-même. Hickman me paroît de cette trempe un peu surannée , j'entends pour le caractère ; Jbeaucoup trop formaliste , comme vous en conviendrez vous-même.
" D'excellente famille , a continué ma fy mère , riche en biens clairs , et qui peu- ?> vent encore augmenter >> ( une des considérations capitales pour elle , comme pour quelques autres que vous connoissez). " Je vous prie, je vous demande S) en grâce de rencourager, ou du moins ,
V de
DE Clarisse Harlowe. 337 » de ne pas prendre droit de son attache- » ment et de sa soumission pour le maltraiw ter davantage. »?
Oui vraiment! lui marquer des bontés , afin qu'il prenne bientôt avec moi des airs familiers î tenir cette sorte d'hommes à une juste distance de soi , c'est le mieux, je Je soutiens.
" Cependant j'aurai bien de la peine à »> vous faire entrer là-dessus dans mes sen-
V timens. Que diriez-vous, si je voustraif> tois comme Miss Harlowe est traitée par w son père et par sa mère ? >?
" Ceque jedirois, Madame? la réponse
V est aisée. Je ne dirois rien. Croyez-vous » qu'un tel traitement, à l'égard d'une >9 jeune personne de ce mérite, ne soit f) point insupportable ? »
« Doucement, Nancy, doucement. Vous >> n'avez entendu qu'une partie ; et il y a w quelque chose. de plus à dire ; je n'en » veux pour preuve que votre soin de ne 7> me lire que quelques endroits de ses let- >y très. Ce sont ses père et mère , après w tout. Ils doivent savoir ce qui lui con- ^) vient. Miss Harlowe , toute digne enfant *y qu'elle est, doit avoir fait ou dit quelque w chose qui les porte à la traiter si mal ; M vous savez quelle tendresse ils avoient
V pour elle. >>
" Mais , s'il est vrai qu'elle soit sans re- « proche. Madame, combien votre supfy position mêmele^ condamne ? »