NOTICE HISTORIQUE SUR RICHARD S ON
AMUEL Ricîiardson est né en 1^89.
Elevé dans les écoles vulgaires , il ne prit qu'une très -légère teinture des langues savantes , telle à-peu-près qu^on l'exige pour la profession d'Imprimeur,qu'il exerça avec distinction pendant une longue suite d'années. Il dut peu à la culture et aux arts : mais son ame , comme celle de Shakespeare , fut enrichie par la nature même et par ses propres observations. Comme lui , il reçut le génie et le rare talent d'opposer , de conduire et de faire agir ensemble une foule de personnages divers , sans que chacun d'eux perde jamais la couleur et le trait du caractère qui les distingue. La plus grande difficulté n'est pas d'en imaginer de romanesques : le grand mérite , c'est de les saisir dans la société , et de les peindre au nature!. Son odieux et intéressant Lovelace n'est pas tout entier de sa création. Il trouva le fonds de ce caractère dans un Duc d'Wharton , esprit ingénieux et pervers , qui fomenta des troubles dans Londres en 170.3 , et fit imprimer plusieurs de ces feuilles périodiques , qui excitent tantôt la liberté , tantôt la licence angioise. Il fut très-lié aye.c ce Duc , qui le favorisa
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beaucoup dans sa profession. L'esprit et la reconnoissance furent le lien qui unirent quelque temps l'homme de bien et le méchant. Mais jamais iî ne mêla son ame avec la sienne. Tout-à-fait opposés de caractère et de principes , tant en mœurs qu'en politique , son cœur ne^pompa rien du venin de sa société , et son jugement aussi ferme qu'éclairé refusa constamment ses presses aux libelles et aux ouvrages qui pouvoient compromettre sa sûreté , et flétrir son caractère de bon et paisible citoyen. La première édition du Journal de la -Chambre des Communes lui fournit une occupation plus sûre et plus honnête. En 1760 iî acquit la moitié du privilège d'Imprimeur du parlement.
" Mais , c'étoit bien dommage , disoit fy Milady Montaigu , qu'il imprimât d'au- »> très ouvrages que les siens. »
Il fut marié deux fois. De sa première femme , il eut cinq garçons et une fille , et de la seconde , cinq filles et un garçon ; tous les enfans du premier lit sont morts jeunes. Il restoit trois filles de second en 1783 , Marie , femme ^d'un chirurgien accrédité de Bath ; Marthe , qui a épousé M. Edouard Bridgen , Esquive ; et Anne , qui ne s'est point marié. Il seroit bien choquant que le peintre de Grandisson n'eût pas été bon époux et bon père. Il fut l'un et l'autre , et dans sa petite sphère , il n'étoit jamais si heureux , que lorsqu'il
faîsoit le bonheur des autres : son cœur et sa main étoient toujours ouverts aux malheureux. Aussi sa maison de campagne qu'il eut d'abord au nord de Londres près de Hammer-smith , et ensuite à Parsons-green , étoit ordinairement remplie de ses amis des deux sexes. Il y passoit régulièrement depuis le sam.edi jusqu'au lundi , et y faîsoit souvent d'autres séjours.
Il débuta dans la répubHque des lettres par sa Paméla , le pKis foible de ses trois ouvrages , mais qu'il n'avoit pas mis trois mois à composer. Jamais Roman ne fut plus universellement lu. On en recommandoit la lecture , même en chaire. On débita que M. Aaron Hili , autre habile Imprimeur , Pavoit aidé dans cette composition. Son confrère déclara qu'il n'avoit eu aucune part dans cette école de vertu. " Richardson , dit-il , en est le seul auteur ,' 9> et il est peu de mortels qui l'aient ?5 égalé dans la vigueur de ses talens }•> naturels. Il paroit s'avancer , comme ?? une mer calme d'été , qui s'enfiant sur ?) son immensurabîe profondeur , soulève >? jusqu'aux cieux les masses les plus énor- >> mes , et paroît n'avoir elle-même aucun » sentiment de leur poids. Dans tout ce « qu'il dit ou ce qu'il fait , il est toujours >? près de la nature : il n'a qu'un seul ?j défaut à un excès qui n'est pas naturel, ?; c'est la modestie, yy
Grandisson et Clarisse complétèrent sa
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gloire. Clarisse sur-tout est regardée comme son chef-d'œuvre. Le docteur Johnson , dans sa préface sur les poésies de Rowe , observe que le caractère de Lothario paroît avoir servi de fonds au Lovelace de Richardson , qui l'a étendu et développé , mais en surpassant de beaucoup son original dans le but et l'effet moral de sa fiction. Lothario avec ime gaieté d'esprit et d'humeur qu'on ne peut haïr , et une bravoure qu'on ne sauroit mépriser , conserve trop de l'intérêt du spectateur.
Richardson seul a eu le pouvoir de nous forcer à joindre l'estime à l'exécration , de faire dominer un ressentiment vertueux sur la bienveillance qu'excitent naturellement l'esprit et le talent , la politesse et le courage. Lui seul à eu le secret d'anéantir le héros dans le scélérat. Un des grands mérites de ce sublime écrivain , est de n'avoir " travaillé que pour la vertu , et d'avoir enseigné aux passions à ne s'émouvoir que pour elle. Il a souvent été comparé à Rousseau , et Rousseau étoit un de ses admirateurs déclarés. Dans salettte à d' Alemibei t , il dit , en parlant des Romans Anglois : " ils sont comme les hom- >j m.es de cette nation , ou sublimes ou n m.éprisabîes. Jamais on n'a écrit en ?) aucune langue un Roman égal à Clarisse , ?? ou même qui en approche.?? Cette estime n'étoit pas réciproque. Richardson fut si 'dégoûté de quelques scènes et de tout
SUR R I C II A F^ D S O N. 47 îe résultat de la Nouvelle Héloïse , qu'il a chargé son exemplaire^ de cet ouvrage , à mesure qu'il le lisoit , ^e critiques et de notes sévères. Il pensoit que cet écrivain enseignoit trop aux passions à s'émouvoir au commandement du vice. Cette censure secrète de Richardson pourroit être jugée trop rigoureuse , ou trop sentir le flegme anglican. Ce n^est pas que bien des lecteurs rigides ne trouvent les conséquences des principes de Rousseau moralement vicieuses ; que d'autres , quoique plus indulgens , ne regardent ses systèmes comme trop rafinés pour pouvoir être mis en exécution dans aucun siècle , tant que le globe ne sera pas peuplé de pliilosoplies. Mais il n'en est pas moins vrai que des portions de ses idées et de ses vues se pratiquent journellement avec avantage pour la société ; que ses écrits inspirent la vertu au sein même du vice ^ et que s'il excite les passions , toujours il les épure. Et de quel bien Thomme n'abuset-il pas ? Ne trouve-t-on pas des lecteurs honnêtes et éclairés , qui présument que îa lectiue de Clarisse pourroit servir à former plus de singes de Lovelace , que d'imitatrices de son Héroïne ? Une pareille opinion feroit gémir i'ombre du vertueux Kichardson !
Clarisse excita tant d'intérêt parmi ses compatriotes , qu'on assure , que comme il la donnoit au public par parties , 011
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trembloit de plus en plus pour son sort en avançant vers le dénouement , et qu'on vit alors dans les papiers périodiques deLondres plusieurs lettres, où Ton conjuroit Tauteur de faire tout pour qu^elle ne mourût pas. Sa mémoire du moins ne mourra point. Elle est pîeurée , regrettée dans le souvenir du lecteur sensible , avec im sentiment aussi vif, aussi profond que si elle eût réellement existé. Son histoire et la réputation de sa vertu ont passé les mers. Elles vivent dans toutes les langues de l'Europe , et y reçoivent un tribut inépuisable d'attendrissement et d'admiration. C'est l'héroïsme dans toute sa dignité, tempérée par une douce résignation à la providence , une humilité profonde et religieuse sous la main de Dieu , avec les mœurs pures et l'innocence d'un ange. — Voici Finscription que fit pour cette production un membre du collège de Cambridge : " C'est l'ouvrage de la nature : ?) elle en écrivoit chaque page et la don- ?5 noit à imprimer k Richardson. » — Son génie , uni à la bonté , reçut les hommages de ses contemporains. Mde. Sheridan lui dédia ses mémoires de Miss Bidulph, Le docteur Young lui adressa ses conjectures sur la composition originale. Son poème de la Résignation s'imprimoit chez lui au temps de sa mort. Le poëte rendit à sa mémoire ce témoignage de son estime et de son affection ; « Toucher les cordes
secrètes
secrettes des passions , fut ton talent particulier. Ton heureux génie sut lire bien avant dans le coeur des belles. La nature , avare pour les autres de ses dons extraordinaires , te fit présent à ta naissance de la clef du cœur humain. »
II paya pour ce génie et sa profonde sensibilité un long et cruel tribut. Ptusieurs malheurs et chagrins domestiques réalisèrent en quelque sorte dans sa personne les feintes infortunes tracées dans ses écrits. Ces secousses , jointes à la fatigue de ses travaux littéraires, dérangèrent tellement ses nerfs , naturellement foibles , de leur assiette , que plusieurs années avant sa mort sa main étoit tremblante , sa tête sujette à des vertiges au point qu'il eût tombé, s'il ne s'étoit pas appuyé sur la canne qu'il portoit ordinairement sous son habit. " N'espérez-vous donc » lui écrivoit am ami au sujet de la mélancolie où il étoit tombé en 1748 parle chagrin d'une perte chère et cruelle , «< n'espérez-voiis
V donc aucune fin à cette persécution de »> vos nerfs ? Mais je suis moins étonné » que vos nerfs aient été forcés de con-. » tracter l'agitation et le trouble de vos f? esprits, que je ne le suis que vous ayez
V des esprits capables de soutenir le poids fy de tant de fardeaux divers : et que w vous portiez une ame si expansive dans »> l'étroite prison d'un corps si frêle w. Cette longue paralysie se termina à la