‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 7 sur 47 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe j

^,-^ Au Château d'Harlowe , 13 Janvier^

N^UE VOUS m'embarrassez cruellement , très - chère amie , par votre politesse ! Je pe puis douter de votre sincérité; mais prenez garde aussi , par votre obligeante partialité pour moi , de me donner sujet de me déner de votre jugement. Vous ne faites pas attention que j'ai pris de vous quantité d'idées admirables, et que j'ai l'art de les faire passer à vos yeux pour venir de mon propre fonds. Car daiis tout ce que vous faites , dans tout ce que vous dites , et jusque dans vos regards , où votre ame est si bien peinte y vous donnez, sans vous en appercevoir, d'excellentes leçons à une personne qui vous chérit et vous révère autant que je le fais. Ainsi , ma chère , soyez désormais un peu moins prodigue de vos louanges ; de crainte qu'après l'aveu que je viens de vous faire , on ne vous soupçonne de l'intention secrette de vous louer vousmême en ayant l'air de n'être occupée que de l'éloge d^autrui.

Oui , il n'est que trop vrai , la tranquillité de notre famille a été étrangement troublée ; ce n'est pas dire assez \

5? H I S T O ï îl E

î€ut y est en tumuîte depuis ce maîlieureiix événement ; et c'est moi qui en ai porté tout le blâme ; et cependant j'avoue ^ue j'en aurois été encore plus vivement affligée , si les autres plus justes envers moi m'avoient épargné davantage. Car soit par un mouvement répréhensible d'impaîience , qui peut venir de ce qu'ayant toujours été traitée avec trop d'indulgence, je ne suis point endurcie aux reproches ; soit par le regret d'entendre cen— Mirer à mon occasion des personnes dont il est de mon devoir de prendre la défense, j'ai souhaité plus d'une fois qu'il eût plu au ciel de me retirer de ce monde dans ma dernière maladie , lorsque j'avois î'estime et l'amitié de tout le monde ; mais plus souvent encore , de n'avoir pas reçu de mon grand- père une distinction qui a aliéné de moi l'affection de mon frère et de ma sœur, ou du moins qui a excité leur jalousie , qui leur fait craindre de pareilles faveurs de mes deux oncles ^ et leur donne des alarmes qui de tems à autre font disparoître leur tendresse pour moi.

A présent que la fièvre a heureusement quitté mon frère , et que sa blessure donne toute sorte d'espérances , quoiqu'il ne se soit pas encore hasardé à sortir , je veux bien vous faire la petite îîistoire que vous désirez , avec tous les détails que vous me recommandiez ; mais

DE Clarisse Hariowe. j^ que le ciel nous préserve de tout nouvel événement qui puisse vous obliger de la produire dans les vues dont vous parlez !

( 5 ) Je commencerai suivant votre désir par les visites de M. Lovelace à ma sœur , et j'aîjrégerai. Je me bornerai à raconter les faits ; vous laissant à juger tie la vérité de ce propos qui vous est revenu , que la sœur cadette avoit dérobé k son aînée le cœur de son amant ( § ).

Ce fut par une suite de quelques explications entre le Lord M. . . . et mon oncle Antonin que M. Lovelace , moa père et ma mère ne s'y opposant pas , rendit ses premiers hommages à ma sœur Arabelie. Mon frère étoit alors en Ecosse, occupé à visiter la belle terre qui lui a été laissée par sa généreuse marraine , et une autre encore aussi considérable dans la province d'Yorck ; j'étois de mon côté à ma Laiterie (*) , comme on l'appelle ,

(*) Nom d'un bien oîi son grand-père ,; pour l'attirer chez lui lorsque ses autres parens vouloient bien se priver d'elle, lui avoit donné la liberté de bâtir et d'arranger une Laiterie à son goût. Quand ce bâtiment fut achevé , on en admira tant l'élégante simplicité et la distribution commode , que la terre entière , qui s'étoit toujours appelée Le Bosquet à cause de sa situation, en reçut le nom de dairy-house , maison de la laiterie : «on grandpère , sur -tout 5 tenoit à cette nouvelle déa©:; minatiron.

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pour donner des ordres dans ce bien que mon grand-pere a eu la bonté de me léguer , et dont on me laisse une fois l'an l'inspection , quoique j'aie remis tous mes droits entre les mains de mon père.

Ma sœur vint mV rendre visite le lendemain du jour qu'on lui avoit présenté M. Lovelace. Elle me parut extrêmement contente de ce cavalier. Elle me vanta sa naissance , la fortune dont j] jouissoit déjà , et qui alloit à deux mille guinées par an bien claires et bien nettes , comme Milord M .... en avoit assuré mon oncle ; la riche succession de ce seigneur dont il étoit l'héritier pré^ somptif; ses grandes espérances du côté de Lady Sara Sadleir et de Lady Betty- Lawrence , qui avec son oncle souhaiteroient vivement de le voir marié , attendu qu'il est le dernier de leur ligne. " Un V si bel hcnime ! ô sa chère Clary ! ?? Car elle étoit alors prête à m'aimer tendrement , dans la surabondance de la bonne humeur que lui avoit donné cette visite... «< Mais il n'est que trop bel homm.e pour >? elle ! Que n étoit - elle aussi aimabre t> que certaine personne de sa connois- » sance ! elle auroit pu alors espéref » de conserver son affection ; car elle n avoit entendu dire qu'il étoit vdage ; f> oui , fort volage , très-léger , aimant w les intrigues. Mais il étoit yeone : iî

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f5 étoit homme d'esprit : il reconnoîtroit fy ses erreurs , pourvu qu'elle eût la » patience de supporter ses foiblesses , 7y si môme il n'en étoit pas guéri par ?) le mariage. » Après s'être ainsi livrée à toutes ses idées , elle finit par désirer que je visse cet homme charmant ; c'est le nom qu'elle lui donna ; et ensuite elle en revint à ses craintes : " qu'elle ne f) fût pas assez belle pour lui ; avec une 9) réflexion , combien il étoit fâcheux » qu'un homme eût de ce côté l'avan- }) tage sur sa femme ! y> mais alors , s'avançant près d'une glace , elle se complimenta elle-même , et se trouva assez bien : " il y avoit mille femmes , réputées 7) passables , qui ne la valoienî pas. On 7? avoit toujours jugé sa figure agréable ; >? et l'agrément , elle vouloit bien me » l'apprendre , n'ayant pas tant à perdre 7) que la beauté , duroit encore après 7) que celle-ci étoit fanée ou évanouie, f> Et après tout , en se tournant encore 7) vers le miroir, il n'y avoit certaine- 7) ment rien d'irrégulier dans ses traits ; » ses yeux n'étoient pas mal. y) Je me rappelle en effet qu'ils étoient en ce moment plus brillans qu'à l'ordinaire. Enfin , elle u'avoit aucun défaut , quoique peusétre , craignoit-elle , elle n'eût rien d'extrêmement engageant ; " qu'en dites - vous ^ f) Clary ? « Excusez »- moi , ma clière , il ne m'est

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jamais arrivé de révéler ces petites minn* ties , jamais , pas même à vous. Et je ne parlerois pas aujourd'hui si librement d'une sœur , si elle ne se faisoit pas un mérite auprès de mon frère de nier qu'elle ait jamais eu du goût pour M. Lovelace: je vous rendrai compte de cela dans la suite : et puis vous voulez toujours du détail dans mes descriptions , et vous n'entendez pas que je passe rien, l'air, le ton dont les choses sont prononcées ; d'après votre observation , très - juste , que souvent l'air et le ton sont plus expressifs que les paroles.

Je lui fis compliment sur ses espérances ; elle le reçut avec un grand retour de complaisance sur elle^meme^ Elle fut encore puis charmée de M.

Lovelace à sa seconde visite , et cependant il n'eut avec elle aucun entretien particulier y quoiqu'on lui en eût ménagé l'occasion ; on en fut étonné , d'autant pins que mon oncle , en Pintroduisant dans notre maison , avoit déclaré que ses visites étoient pour ma sœur. Mais toutes les fois que nous sommes contentes de nous , nous excusons facilement les négligences même volontaires de ceux dont nous désirons captiver l'estime , et ma sœur ne manqua pas de trouver une raison fort à l'avantage de M. Lovelace , pour expliquer son silence dans une si belle occasion : c'étoit de sa

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part pure timidité : de la timidité dans M. Lovelace , ma chère î je conviendrai bien , qu'avec toute sa gaieté , tout son enjouement , il n'a pas l'air d'un homme impudent : mais je crois qu'il s'est passé beaucoup , beaucoup d'années , depuis le tems où il étoit timide.

Cependant , voilà comment ma sœur expîiquoit l'énigme : en honneur , disoiteîle , M. Lovelace ne méritoit pas la mauvaise réputation qu'on lui faisoit sur le compte des femmes. C'étoit . suivant elle , un homme modeste : il auroit bien désiré s'expliquer avec elle , à ce qu'elle croyoit : mais une ou deux fois , qu'il eut i'air de vouloir le faire , il fut retenu par une si agréable confusion ; il parut montrer un si profond respect pour elle !

C'étoit , à son avis , la preuve de sa parfaite vénération : elle aimoiî singulièrement qu'un homme qui veut faire sa cour , témoignât un grand respect pour sa maîtresse.

Nous l'aimons toutes comme elle , à ce que je pense , et avec raison , puisque si j'en puis juger par ce que j'ai vu dansplusieurs familles , on en montre si peu après le mariage. — Et elle dit à ma tante Hervey , qAi'elle se promettoit d'être mu peu moins réservée à la première fois que M. Lovelace reviendroit. " Elle n'étoitpasy non , elle n'étoit pas de ces folles , quit se plaisent à désoler un honime qui mérite

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d'être bien traité ; c'étoit le chagriner d'autant plus que son estime pour nous étoit plus grande. » Je souhaite qu'elle n'eût pas alors en vue quelqu'un {*) que j'aime tendrement.

A la îroisièm.e visite , Beîla (**) se conduisit d'après ce principe si raisonnable et si humain , de sorte que , suivant son propre récit, M. Lovelace auroit pu sVxpliquer ; — mais il resta toujours timide ^ îl ne put jamais surmonter ce respect si hors de saison : et cette visite n'avança pas plus les choses que la première.

Alors elle commença à être mécontente de lui : elle compara son caractère général avec cette conduite particulière qu'il tenoit avec elle ; et elle avoua , que n'ayant jamais été courtisée auparavant , elle étoit vraiment em.barrassée sur celle qu'elle devoit tenir avec un amant si bizarre. ^< Car enfin quelles pourroient être ses vues , disoit-elle ? Son oncle ne ]'avoit-il pas présenté comme un homme qui aspiroit à sa main ? ce ne pouvoit pas être timidité de sa part , à présent qu'elle y pensoit ; puisqu'il auroit pu s'ouvrir à son oncle , supposé qu'il n'eitJ: pas îa force de s'expliquer en face avec elle. Non pas que d'ailleurs elle se souciât

(*) Cette allusion regarde la conduite de Miss Hovve à l'égard de M. Hiçkman.

C*) Bella ; diminutif d'ArabelIa,

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autrement de l'homme : mais il étoit sûrement bien juste qu'une femme sût de bonne heure à quoi s'en tenir sur les vues d'un homme en pareil cas , et l'apprît de sa propre bouche . . . mais , qu'au vrai , elle commençoit k croire qu'il songeoit moins à cultiver son estime , que celle de

sa mère. Tout le monde , en effet ,

admiroit avec raison la conversation de sa mère : pourtant il se trompoit , s'il croyoit qu'il lui suffit de montrer beaucoup d'égards à la mère , pour avancer ses aiTaires avec la fille ; il devroit donc , pour son propre intérêt , la m.ettre à portée d'avoir des bontés pour lui , s'il parvenoit à lui faire agréer ses prétentions. Elle ne pouvoit s'empêcher de dire que cet excès de réserve étoit d'autant plus extraordinaire , qu^il continuoit ses visites, et qu'il se disoit extrêmement jaloux de cultiver l'amitié de toute la famille ; et comme elle ne pouvoit pas douter de son esprit , elle pouvoit dire , s'il lui étoit permis de joindre son suffrage à l'opinion générale qu'on avoit de lui , qu'il avoit très - bien remarqué et admiré quantité d'assez bonnes choses qui étoient sorties de sa bouche. Les réserves , elle étoit forcé de le dire , coûtoient beaucoup aux caractères ouverts et francs comme le sien ; et pourtant elle étoit bien - aise d'assurer ma tante ( à qui tout ce discours étoit adressé ) qu'elle n'oublieroit jamais

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ce qu'elle devoit à son sexe et à ellemême , M. Lovelace fût-il aussi irréprochable dans ses mœurs que dans sa figure , et mît -il toute l'ardeur imaginable dans sa poursuite. ?^

Je n'étois pas de son conseil : j'étois encore absente ; il fut arrêté entre ma tante et eWe , qu'elle montreroit de la froideur et le sérieux le plus auguste à la première visite , si rien ne lui annonçoit une ouverture plus particulière. Mais il me semble que ma sœur n'y avoit pas bien réfléchi. Ce n'étoit pas là , et Tévénement l'a fait voir , la méthode qu'il falloir employer avec un homme de la pénétration de M. Lovelace , sur des points de pure omission , ni même avec tout autre homme : si l'amour n'a pas jeté dans ur^ cœur des racines assez proforfdes pour produire une déclaration à la première occasion favorable , il ne faut pas s'attendre que le souffle violent de la colère ou du ressentiment puisse la faire éclore. D'ailleurs ma chère sœur n'est pas naturellement douée d'une trop belle humeur : c'est une vérité si connue y que je tenterois en vain de la cacher , surtout à vous. Elle doit donc , je le crains bien , s'être montrée sous un jour bien désavantageux , quand elle a affecté plus d'humeur encore qu'elle n'en a habituellement. Comment les choses se passèrent dans cette conversation , c'est ce que

DE Clarisse Harlowe. (>'y j'ignore ; à en juger par son issue on seroit tenté de croire que M. Lovelace fut assez peu généreux ( * ) pour saisir l'occasion qu'on lui offroit d'irriter encore cette humeur. Cependant il jugea aussi à propos de toucher la question : mais ce ne fut , dit-elle , qu'après l'avoir conduite par'* degrés d'une façon ou d'une autre ( elle ne se rapeloit pas bien comment ) à un ^4:el excès d'humeur et de mécontentement contre lui , qu'il lui fiit impossible de se remettre dans le mom.ent : néanmoins il reprit sa proposition en homme qui attendoit une réponse décisive, sans lui laisser le temps de se calmer , et sans rien faire pour l'adoucir ; en sorte qu'elle se trouva dans la nécessité de persister <^ans son refus, et, malgré tout, elle lui donna lieu de croire qu'elle ne desapprouvoit pas sa recherche , mais seulement ia manière de s'y prendre , faisant plus sa cour à sa mère qu'à elle-même , comme s'il eût été sûr de son consentement dans tous les cas.

Une forme de refus , qui est plutôt un encouragement , il faut l'avouer ; et tout le reste de sa réponse étoit sur le même ton : " elle ne se sentoit pas de penchant à changer d'état : çtVi^ étoit souverainement heureuse : elle ne pouvoit jamais

(*) Voyez h Lettre de M. Lovelace , n. ^i , où il exphque îe motif de sa conduite dans celte ©ccasion.

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l'être davantage ; et d'autres pareilles nëga* tives , que je puis bien appeler un consentement , sans aucune intention maligne pour ma sœur : car y dans ces circonstances, que peut dire une jeune fille , lorsqu'elle n'est pas bien sûre qu'un trop long consentement ne l'exposera pas au mépris d'un sexe , qui , en général , ne mesure le prix de sa conquête que sur le plus ou moins de difficultés qu'il lui en coûte pour l'obtenir. La réponse de Miss Bidulph à quelques vers d'un homme qui reprochoit à notre sexe d'aimer la dissimulation et le déguisement , n'est pas mauvaise , quoiqu'elle puisse peut-être vous paroître un peu trop libre , trop franche dans la bouche d'une femme. "

Sexe peu généreux , qui nous méprise s'il nous trouve faciles , et qui nous blâme si nous nous montrons sévères :

voulez - vous nous encourager à vous dévoiler notre cœur ? commencez vous-même par jeter le masque , et soyez sincère. Vous parlez de coquetterie ! C'est votre cœur faux qui force notre sexe à la dissimulation (*).

Je suis obligée de quitter ici la plume , mais je la reprendrai bientôt.

(*) Traduction de six vers angîois.

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