‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 8 sur 47 · LETTRE I I L · texte numérisé non relu

LETTRE I I L

Miss Clarisse H arlov/e à Miss Howe;

13 cf 14 Janvier»

iT telle fut la réponse de ma sœur S M. Lovelace , qui la prit comme il le jugea -à propos. C'étoit avec le plus grand regret , disoit-il, (et je crains bien , ma chère , que cet homme ne soit un franc hypocrite ) qu'il se rendit à ses raisons^ « Un parti si décidé ; une si noble ferf9 meté dans ma sœur , qu'il n'y avoit py pas le moindre espoir de faire changer » des sentimens qu'elle n'avoit adoptés 9) qu'après une mûre délibération. >;> Il soupira , nous dit Bella , en prenant congé d'elle : il soupira profondément ; il saisit sa main , et la baisa avec tant d ardeur l Il se retira d'un air si sérieux , si respectueux î Elle le voyoit encore ; et il s'en fallut peu , malgré toute l'humeur qu'il lui avoit donnée , qu'elle n'eût vraiment pitié de lui au fond de son cœur. Bonne preuve de ses intentions , bonne disposition à l'amour , que cette pitié ! car alors elle ne prévoyoit guère qu'il ne dût ja-. mais lui renouveler ses offres.

Après avoir quitté Bella , il alla trouver ma mère , et lui rendit compte de son

*]o ^ Histoire mauvais succès ; mais dans à^s termes sî respectueux , si plein d'égards pour ma soeur et pour toute la famille , et montrant tant de chagrin d'être forcé de renoncer à son alliance , qu^il laissa dans tous les esprits des impressions avantageuses , et l'idée que cette aftàire ne manqueroit pas de se renouer. Je vous ai dit que mon frère étoit alors en Ecosse. Mais M. Loveîace , en nous quittant partit aussi-tôt pour Londres , où il resta quinze jours entiers. Il y rencontra mon oncle Antonin , auquel il répéta son regret delà cruelle résolution que sa nièce avoit prise de ne pas changer d'état. Alors on vit bien que c'étoit une affaire tout-àfait rompue. Ma sœur ne se manqua point à elle - même dans cette occasion. Elle se lit une vertu de la nécessité , et riiomme fut tout-à-fait changé à ses yeux. Un personnage plein de vanité , qui senîoit trop ses avantages ; lesquels pourtant étoient loin de répondre à Fidée qu'elle ^ s'en étoit d'abord formée ! Froid et chaud par accès et par caprice : un amoureux intermittent comme la fièvre ! Un caractère solide , un homme de vertu , un homme de bonnes mœurs valoit mille de ces partis inconséquens et dissipés. Sa sœur Clary , peut-être , pourroit regarder comme une entreprise digne d'elle , d'essayer de fixer un homme de cette espèce : elle étoit patiente ; elle avoit le don de la persuasion , et , pour lui rendre toute

DE Clarisse Hariowe. jt la justice qui lui étoit due , eîie avoit certain air , quelque chose d'une beauté ; mais , pour elle , il ne lui falloit pas un homme sur le cœur duquel elle ne pouvoit pas compter un moment : non , elle n'en voudroit pas pour tout Por du monde , et elle se sentoit une joie bien sincère de l'avoir rejeté.

Lorsque M. Loveîace fut revenu à îa campagne , il jugea à propos de faire une visite :\ mon père et à ma mère , espérant , leur dit-il , que , malgré le malheur qu'il avoit eu d'être refusé dans une alliance qu'il avoit vivement désirée , il lui seroit permis d'entretenir la connoissance et l'amitié d'une famille pour laquelle il auroit toujours le plus grand respect ; et ce jour Ici , malheureusement pourrois-je dire, je me trouvois au logis et présente à son arrivée : on observa sur-le-champ que son attention se fixa sur moi.

Dès qu'il fiit parti , ma sœur déclara ^ par une sorte de bravade , que s'il s'adressoit à moi , elle favoriseroit volontiers sa recherche. Ma tante Hervey se trouvoit avec nous ; elle eut la bonté de dire que nous ferions le plus beau couple de l'Angleterre ... si ma sœur n'y mettoit aucune opposition. — Un non , en vérité y aîccompagné d'un geste dédaigneux , fut la réponse de ma sœur. 11 seroit , en effet , bien étrange qu'elle y mît obstacle , après son ïclus si mûrement réfléchi. — Ma mère

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déclara que la seule chose qui la dëgoûtok de son alliance avec Tune ou l'autre de ses deux filles , étoit la mauvaise réputation qu'il avoit sur l'article des mœurs. Mon oncle Harlowedit que sa lilîe Clary, c'est le nom qu'il a pris plaisir à me donner depuis mon enfance , le réformeroit, s'il y avoit femme au monde qui pût le réformer. Mon oncle Antonin donna hautement son approbation ; m.ais en la soumettant, comme ma tante avoit fait, aux vues de ma sœur. Ma sœur répéta ses marques de mépris pour lui, et déclara que, quand il ne resteroitque lui d'homme dans toute l'Angleterre , elle n'en voudroit pas encore ; et que , tout au contraire , elle pouvoit bien les assurer qu'elle étoit prête à résigner par écrit toutes ses prétentions^ si Miss Cîary étoit éblouie de son clinquant , et si tout le monde approuvoit les vues qu'il avoit sur elle.

Mon père , qui depuis long -temps gardoit le silence , pressé par mon oncle Antonin de dire son sentiment , répondit ; qu'il avoit reçu une lettre de son fils , qui étoit informé des visites de M. Lovelace à sa fille Arabelle , qu'il n'avoit montré cette lettre à personne qu'à ma mère ; que dans cette lettre , son fils marquoit une grande aversion pour une alliance avec M. Lovelace , à cause de ses mauvaises mœurs : que lui , à la vérité , n'ig noroît pas qu'ils étoient mal ensemble depuis long-temps ;

mais

DE Clarisse Harlowe. 73 mais que , voulant prévenir toute occasion de mésintelligence et d'animosité dans sa famille , il suspertdoit la déclaration de ses sentimens jusqu'à l'arrivée de son fils , dont il vouloit entendre plus en détail les objections : qu^il étoit d'autant plus porté à cette condescendance pour lui , qu'en général la réputation de M. Lovelace ne motivoit que trop le dégoût de son fils ; ajoutant qu'il avoit ouï dire*, ce que tout le monde , à ce qu'il croyoit, avoit entendu dire comme lui, que c'étoit un homme sans principes et sans conduite ; qu'il avoit contracté des dettes dans ses voyages ; et en effet , lui plut-il d'ajotiter , il a tout l'air d'im dissipateur. Je tiens ces détails en partie de ma tante Hervey , en partie de ma sœur ; car on m'avoit dit de me retirer aussi-tôt qu'il fut question de cet objet. Quand je rentrai , mon oncle Antonin me demanda comment je goûtois M. Lovelace ; tout le monde s'étant apperçu , dit-il , que j'avois fait sa conquête. Je répondis sur-le-champ que je n'avois nul goût pour lui , et que , quelle que fût la femme qu'il auroit , il paroissoit avoir trop bonne opinion de sa personne et de ses qualités , pour être jamais capable de beaucoup d'attention pour elle. Ma sœur , en particulier , fut satisfaite de cette réponse , et en confirma la justesse avec un compliment adressé à mon jugement : — il s'accordoit avec le sien. Mais , dès le Tome I, D

74 . Histoire jour suivant , on vit arriver Milord M..J au château d'Harlowe. J'ëtois absente alors, et il fit ia demande dans les formes ; déclarant que l'ambition de sa famille étoit de s'allier avec la nôrre , et qu'il se flattoit que son parent recevroitde la cadette une réponse plus favorable que celle qu'il avoit reçue de l'ainée. En un mot , les visites de M. Lovelace furent admises comme celles d'un homme qui n'avoit pas m.érité que notre famille manquât d'égards pour lui : mais, quant k ses vues sur moi , mon père se réserva toujours à se déterminer après l'arrivée de son fils. Pour le reste y. on s'en reposa sur ma discrétion , car mes objections contre lui subsistoient toujours , et même , lorsque le temps nous rendit plus familiers, jamais je ne voulus entendre de lui que des discours généraux, ne lui donnant aucune occasion de m'entretenir en particulier.

H supporta cette réserve avec une résignation qu'on n'avôit pas lieu d'attendre d'un homme de son caractère , qui passe généralement pour vif et impatient ; apparemment qu'il n'a jamais été contrarié depuis son enfance ; et c'est ce qui n'est que trop ordinaire dans les familles oii iî n'y a qu'un fils unique , car sa mère n'a poiut eu d'autre enfant. Mais , comme je vous l'ai déjà dit , j'entrevoyois aisément , à travers cette patience, qu'il avoit une trop bonne opinion de lui-même , pour ae

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pas douter que les agrémens de sa personne etson mérite neparvinssent insensiblement à faire impression sur moi , et quand une fois il auroit ce bonheur , il avoit tout lieu d'espérer , disoit-il à ma tante , que cette impression seroit durable. Ma sœur donnoit à sa modération une interprétation toute différente , qui auroit peut - être trouvé plus de crédit si elle étoit partie d'une personne moins prévenue. " Elle prétendoit qu'il ne se soucioit nullement du mariage ; qu^il pourroit peut-être aimer à avoir vingt maîtresses , et que ce délai convenoit également à son humeur errante et volage , et au rôle d'indifférence que je jouois parfaitement : » ce fut son obli-, géante expression.

Quel que pût être son motif pour se soumettre à une patience qui paroissoit à tout le monde si opposée à son caractère naturel , sur- tout lorsque l'objet supposé de ses vœux étoit un parti assez considérable du côté de la fortune pour enflammer sa poursuite , toujours est - il certain que cette conduite lui sauva quantité de mortifications ; car tandis que mon père suspendoit son aveu jusqu'à l'arrivée de mon frère , M. Lovelace reçut de tout le monde les civilités dues à sa naissance : et comme , quoiqu'il nous revînt de temps en temps des rapports assez désavantageifx sur ses mœurs , nous ne pouvions le questionner là-dessus , sans lui donner plus

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d'avantage que ne le permettoit la prudence dans la position où il étoit avec nous , puisqu'il y avoit beaucoup plus d''apparence que sa demande seroit refusée qu'acceptée , il se trouva par-là à-peu-près îe maître du ton qu'il voulut prendre dans notre famille. Mes parens qui ne voyoient rien dans sa conduite qui ne fût extrêmement respectueux , et qui n'avoient à se plaindre d'aucune importunité trop pressante de sa part, paroissoient prendre beaucoup de goût à sa conversation : Et moi je ne voyois rien de plus en lui qu'une société ordinaire ; et je ne me croyois pas plus intéressée dans ses visites que toute autre personne de la famille , en le voyant entrer ou sortir.

Cependant cette indifférence de ma part lui procura un fort grand avantage ; elle servit de motif et de fondement à cette correspondance par lettres , qui suivit bientôt ; si elle n'eût pas été commencée lorsque les animosités vinrent à éclater , je ne m'y serois pas engagée. >Voici quelle en fut l'occasion.

Mon oncle Hervey est tuteur d'un jeune îiomme de qualité , qu'il se propose d'en^ voyer dans un ou deux ans d'ici , faire comme on dit son tour d'Europe ; trouvant que M. Lovelace étoit en état de donner d'excellentes instructions sur ce qui devoit attirer l'attention d'un voyageur 5 il l^^ria de4ui faire par écrit une

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description des eoiirs et des pays qu'il avoit visités , avec une notice de ce qu'il y avoit vu de plus curieux à observer. M. Lovelace y consentit, à condition que je me chargerois de l'ordre et de l'arrangement de ce qu'il appeloit les sujets»

On avoit entendu vanter son style ^ et l'on jugea que ses narrations pourroient être un amusement agréable pendant les soirées d'hiver , sans lui fournir aucune occasion de m'adresser à moi rien de particulier , puisqu'avant d'être remises au jeune yoyageur , elles dévoient être lues en pleine assemblée. Je ne me fis aucun scrupule d'écrire , de faire mes observations , et de proposer des questions sur lesquelles nous demandions des éclaircissemens pouî: notre instruction commune. J'en fis peutêtre d'autant moins que j'aime à écrire , et ceux qui ont ce goût saisissent , vous le savez , avec empressement les occasions d'exercer leur plume. Ainsi , munie du consentement général , et empressée de satisfaire le désir qu'avoit mon oncle Hervey que je me chargeasse de cette correspondance, je crus que si je faisois seule la scrupuleuse , ce seroit une affectation de singularité que cet homme rusé pourroit interpréter à son avantage , et qui ne njanqueroit pas d'attirer les réflexions

de ma sœur.

Vous avez vu quelques - unes de ces lettres. Ses notes sur les personnes, sur

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les lieux , snr les objets de curiosité vous ont fait plaisir , et nous avons jugé toutes deux que M. Loveîace étoit un observateur au-dessus du commun. Ma sœur avoue elle-même qu'il avoit quelque talent pour écrire et pour les descriptions ; et mon père , qui a voyagé dans sa jeunesse, disoit que ses remarques étoient curieuses et annonçoient un homme qui avoit de la lecture , du jugement et du goût. Ainsi commença avec l'approbation générale une espèce de correspondance entre nous deux , tandis qu'on ne cessoit de s'étonner et de s'applaudir de sa patiente vénération peur moi ; c'est ainsi qu'on la nommoir. Cependant on ne doutoit pas qu'il ne devînt Mentôt plus pressant , en voyant ses visites devenir plus fréquentes ; et il svoua à ma tante Hervey qu'il sentoiî pour moi une passion accompagnée , disoitj] , d'une crainte respectueuse qu'il n'avoit jamais connue : et c'étoit à cette crainte qu^il attribua ce qu'il nommoit son appa^ rente soumission aux volontés de mon père , et la distance où je le tenois de moi. Mais , ma chère , ce pourroit bien être sa méthode ordinaire avec notre sexe ; car ma sœur n'avoit-elle pas eu auparavant tout son respect ? En même - temps mon père , qui s'attendoit à ses instances , tenoit en réserve et tout prêts dinerens rapports qu'on lui avoit faits à son désavantage , pour les opposer comme autant d'objec-

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tîons à ses vues. J'étois très-charmée de cette résolution de mon père ; et pouvois-je ne pas l'être ? Celle qui avoit rejeté M.: Wierley pour la trop grande liberté de ses opinions , auroit été bien inexcusable de souffrir les soins d'un autre , dont la conduite montroit encore plus de licence. Mais je dois avouer que dans les lettres qu'il niMcrivoit sur le sujet général , il enferma plus d'une fois un billet particulier , où il me déclaroit les sentimens passionnés de son estime pour moi , et se plaignoit avec assez de chaleur de ma réserve ; mais je n'en faisois pas la plus légère mention dans mes réponses^Comme je ne lui avois jamais écrit- que des lettres qui roMÎoîent uniquement sur des matières géîiérales , je crus devoir passer sur ce qu'il m'écrivoit de particulier , comme si je n'en avois jamais rien vu ; d'autant plus que , d'après les applaudissemens unanimes qu'on donnoit à ses lettres , Je n'aurois pas eu la liberté de rompre mn correspondance avec lui , sans expliquer i]ion motif particulier pour le faire : d'ailleurs, au travers de ses respectueuses assiduités , il étoit aisé de s'appercevoir > quand on n'en auroit pas été averti par sa réputation , qu'il étoit naturellement hautain et violent ; et j'ai trop vu de ce caractère intraitable dans mon frère , pour pouvoir le goAtcr dans un homme qui prétendoît s'unir avec moi d'un lien encore plus étroit. D4

»0 HlSTOIP. E

J'eus un petit essai de cette humeur dans Foccasion même dont je vous parlois, au troisièm.e billet qu'il avoit enfermé dans la lettre commune : il me demanda , la première fois qu'il vint à la maison , si je ne Tavois pas reçu. Je lui dis que je ne répondrois jamais à une lettre de cette nature ; et que j'avois attendu pour l'en avertir l'occasion qu'il me fournissoit. Je le priai de ne plus m'adresser de pareils billets , en l'assurant que s'il le faisoit je lui renverrois sur-le-champ les deux lettres , et qu'il n'auroit plus une ligne de moi.

Vous n'imaginez pas Pair d'arrogance qui se peignit dans ses yeux , comme s'il eût été à la fois étonné et compromis de n'avoir pas fait sur moi une plus vive impression ; et lorsqu'il se fut remis , ce qu'il fit sur-le-champ , quel violent eflort âl lui en coûta pour passer de cet air hautain à un air plus doux ! Mais je ne fis pas semblant de m'être apperçue de ces difFérens mouvemens : je crus qu'il valoit mieux le convaincre , par. la calme indifférence dont je réprimai ses espérances trop hâtives , sans toutefois affecter d'orgueil ni de vanité , qu'il n'étoit pas assez important à mes yeux pour me trouver si susceptible et si prompte à m'oifenser de son air ou de ses discours : ou , ce qui revient au même , que je ne l'estimois pas assez pour m'explîquer familièrement avec

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lui par des signes de mécontentement ou de joie. Il avoit été assez rusé pour me donner comme par hasard une instruction qui m'avoit appris à me tenir sur mes gardes. Un jour en conversation iJ avoit dit , que si un homme , en faisant sa cour à une femme , n' avoit pu l'amener à lui faire d'elle-même l'aveu qu'il lui plaisoit , il lui restoit un moyen et souvent plus sûr , c'étoit d'exciter sa colère contre lui.

Je suis obligée de m'interrompre ici : je reprendrai le sujet à la première occasion.

Cl. Harlowe.

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