LIBRAIRIE ERNEST FLAMMARION
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Tous les jours de la semaine se ressemblent, du commencernent à la fin.
Le soir, on entend sonner sept heures, doucement, et aussitôt, tumultueusement, la cloche. Je ferme le registre, j'essuie et je pose ma plume. Je prends mon cache-nez et mon chapeau, après un coup d'oeil à la glace qui me montre
I l'ovale régulier de mon visage, mes cheveux lustrés et ma fine moustache (on voit que je suis plus qu'un ouvrier). J'éteins la lampe, je descends de mon petit bureau vitré. Je
1 traverse la salle des chaudières, pris dans l'épaisse cohue toute retentissante encore du coup de cloche qui l'a délivrée. Quelques voix, parmi cette sombre foule pressée qui se
J propage dans les corridors et roule dans les escaliers comme un nuage, me crient en passant : c Bonsoir, monsieur Simon », ou, moins familières : « Bonsoir, monsieur Paulin. » Je réponds çà et là, je me laisse emporter par tout le monde.
Dehors, au seuil du porche qui s'ouvre sur la plaine nue aux horizons blafards, on voit se profiler comme de
s CLARTÉ
noirs décors gigantesques, les formes rectangulaires et triangulaires de l'usine, ainsi que la^haute cheminée éteinte, et qui n'est plus couronnée que par le nuage de la nuit qui croule. La lourde ruée, obscurément, m'entraîne. Dans l'ombre, un rideau de fenunes, plantées au pied du mur qui fait face au porche, attend; on entrevoit leurs pâles figures moutonnières. On se reconnaît, dans le tas, en se penchant et en s'appelant. Les couples s'accrochent un à un, vite. On suit des yeux la mêlée des travailleurs qui s'enfuit le long de l'avenue fantôme.
C'est une piste blême tracée en pleins champs. Son cours est indiqué dans l'étendue par des alignements d'arbres malingres, fuligineux comme des chandelles soufflées, par des poteaux télégraphiques et leurs longues toiles d'araignée, par des buissons» ou bien par des palissades qui font comme des squelettes de buissons. Quelques maisons. Là-haut, une bande de ciel est encore pâle et jaune par-dessus le faubourg clairsemé où rampe la foule boueuse détachée de l'usine. Le vent d'ouest fait frissonner des blouses bleuâtres, noirâtres ou couleur de terre, agite des bouts de laine flottants autour des cous, et des odeurs fauves, assaille nos figures invisibles et noyées tout en bas du ciel.
Des cabarets appellent çà et là l'attention. Les portes en sont closes; mais aux devantures et au-dessus des portes, les vitres semblent en or. Entre les cabarets, s'élèvent de vieilles façades basses, inhabitées, creuses; d'autres, en décombres, ébrèchent d'un trou de ciel cette sombre vallée d'habitations. Tout autour de moi, les pieds ferrés traînent sur la chaussée en terre battue un sourd roulement de tambour, puis font sur les pavés du trottoir un bruit de chaînes. J'ai beau marcher tète basse, je n'entends pas le bruit de mes pas tellement il est mêlé aux autres.
Comme tous les soirs, on se hâte. A l'endroit où, dans le paysage d'encre, un. grand arbre tordu se débat comme s'il avait une âme, on commence tout à coup à descendre, le pied plonge en avant. On aperçoit, là-bas, scintiller les feux de Viviers. Les hommes dont la journée est usée marchent v«rs ces étoiles qui sont par terre; les espoirs se ressemblant