‹ Clarté; romanChapitre 3 sur 32 · MOI S · texte numérisé non relu

MOI S

dans l60 soirs, autant qus les fatigues : nous sommos tous les mdmes. Moi aussi, je vais vers ma lumière, comme tous lee autres, et comme tous les soirs.

Nous descendons longtemps, puis la pente eesse, l'avenue s'aplanit comme un fleuve, et pénètre, en s'élargissant, dans la ville. A travers les ramures des vieux platanes qui sont là, encore nus dans ce dernier jour de mars, on entrevoit les maisons ouvrières dressées dans l'espace, fantastiques échiquiers brumeux où sont posés par places des carrés de clarté. Ces falaises rectilignes absorbent notre fourmillement. Les gen3, se dispersant parmi la colonnade crépusculaire des arbres, vont s'ensevelir dans -les logements et les chambres accumulés : ils confluent aux trous des portes, s'enfoncent dans les maisons, puis, vaguement, s'y changent en lumières.

Je continue à marcher, encadré de quelques compagnons, contremaîtres et employés, car je ne fraye pas avec les ouvriers. Puis je serre des mains, et je marche seul.

De confus passants s'éclipsent; les bruits des serrures et les tapements des volets s'espacent; les maisons se sont refermées, la ville nocturne devient un désert approfondi. Je n'entends plus que mon pas sur la terre.

Viviers se divise en deux parties, comme beaucoup de villes sans doute; la ville riche : la Grande Rue, où sont le Grand Café, les hôtels de luxe, les maisons sculptées, l'église, puis le château sur sa colline. L'autre partie est le quartier bas, dans lequel je m'engage. Le réseau de ces rues forme le prolongement de l'avenue que bordent les casernes ouvrières et qui mcîlite jusqu'au plateau de l'usine. Tel est le chemin que, depuis six ans que je suis employé chez MM. Gozlaii, j'ai l'habitude de gravir le matin, et de descendre lorsque la lumière est finie. Je suis encore enraciné dans le quartier; je voudrais vivre un jour là-bas. Mais il y a entre les deux moitiés de la ville une séparation, une sorte dé frontière, qui a toujours été et qui sera toujours.

4 OBÂRTE

Ru6 Verte, je ne rencontre qu'un réverbère, puis une petite fille gris souris qui sort des ombres et y rentre sans me voir, occupée à serrer sur son cœur, comme une poupée, le pain de trois livres qu'on l'a envoyée acheter. La rue de l'Etape: ma rue. Dans la demi-obscurité, la boutique du coiffeur est peuplée d'un remuement lumineux qui se silhouette sur l'écran embué de la glace. La porte translucide, à l'inscription cintrée, s'ouvre à l'instant où je passe, et sous le plat à barbe chevelu qui appelle les passants en cliquetant, M. Justin Pocard lui-même appafâît en même temps qu'une bouffée grasse de clarté parfumée; il prend congé d'un client et prononce à cette occasion quelques paroles; et j'ai eu le temps de voir le client, persuadé, faire oui de la tête, et M. Pocard, l'oracle, caresser, avec la lueur de sa main, sa barbe blonde éternellement neuve.

Je contourne l'ex-ferblanterie aux murs lézardés, courbes et poussiéreux, aux vitres feutrées, et, par endroits, trouées et étoUées de noir. Il m'a semblé apercevoir, quelques pas plus loin, l'ombre enfantine de la petite Antoinette, qui a mal aux yeux et qu'on n'arrive pas à guérir, mais je n'en suis pas assez sûr pour aller jusque-là, et je rentre dans ma cour, comme tous les soirs.

M. Grillon, à la porte de son échoppe qui est au fond de la cour et où il s'acharne tout le jour à de menus travaux, se trouve devant mes pas, chaque soir, tel une borne. A ma vue, le bon géant hoche sa grande face rasée surmontée d'un ^bonnet carré, membrée d'un nez énorme et de vastes oreilles. 11 tape sur son tablier de cuir dur comme une planche. Il m'entraîne au bord delà rue, m'adosse au pilastre du porche, et me dit à voix basse, avec une ardente conviction :

— Ce Pétrarque, c'est vraiment une mauvaise nature.

11 retire son bonnet, et a\ec un hochement grandissant de sa tête hérissée qui balaie le soir, il ajoute :

— J'y ai raccommodé son porte-monnaie. Il était devenu inserviable. J'y ai mis une pression qui m'a coûté trente centimes, pas? et recousu le tour en tresse, et tout. C'est dépensif, ces travails-là. Eh bien, quand j 'l'ouvre pour y

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