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Et cependant, on a continué à lire.
Mais quelque chose d'étrange peu à peu s'agrandit, et noas étonne désespérément, et nous étreint : Toutes les lettres parlent d'avenir.
Marie a beau me dire :
— Après..; Une autre... Plus tard.
Chaque lettre disait : « Plus tard, comme nous nous aimerons lorsque nos heures seront communes... Comme tu seras belle quand tu seras touj0iirs;là... Plus tard, nous referons ce pèlerinage, plu» tard nous réaliserons ce projet, plus tard... »
— Nous ne savions dire que cela !
Un peu avant le mariage, on disait qu'on gaspillait ses jours loin l'un de l'autre, et qu'on était malheureux.
— - Ah ! fit Marie avec une sorte de terreur, on a écrit celât Et après, après...
Après, la lettre dont on attendait tout, disait :
a Bientôt nous ne nous quitterons plus. Enfin, nous vivrons 1 «; et on parlait de paradis, de vie future. . .
— Et après?
— Après, il n'y a plus riea : c^est la dernière lettre.
U n'y a plus rien. C'est ccamnie mk coup de théâtre qm montre la vérité. Il n'y a rien entre le paradis rêvé et le paradis perdu. Il n'y a rien, puisqu'on vewt toujours ce qu'on n'a pas. On espère, puis on regrette, Oa. e^èré l'avenir, puis on.se tourne vers le passé, et on se met doucement, éperdûment, à espérer le passé I Les deux sentiments les plus intenses et les plus durables, l'espoir et le regret, s'appuient tous deux snr du néant. Demander, demander, n'avoir pas l L'humanité est la même chose, exactement, que la pauvreté. Le bonheur n'a pas le temps de vivre; on n'a vraiment pas le temps de profiter de ce qu'on est.
Le bonheur, cette chose qui n'est jamais — et qiii, pourtant un jour, n'est plus!
Je la vois respirer, palpiter, blessée à mort, affaissée sur
la chaise.
Je lui prends la main comme l'autre jour. Je lui parle, un peu timidement et au hasard : l'amour charnel n'est pas tout l'amour.
— C'est L'amour ! répond Marie.
Je ne réponds pas.
— Ah ! dit-elle, on essaye de jouer sur les mots, mais on ne peut pas se cacher de la vérité.
— La vérité !..• Je vais te dire ce que j'ai été vraiment,
moi..»
Je n'ai pas pu m'empêcher de dire cela, de crier cela à voix haute et tremblante, penché sur elle. Depuis quelques instants se deèsinait en moi la forme tragique de ce cri qui a fini par Sortir. C'est comme une folie de sincérité, <le simplicité, qui m'a saisi.
Et je lui dévoile ma vie, qui s'est écoulée pourtant à côté de la sienne, toute ma vie, avec ses défaillances et ses grossièretés. Je me montre à elle dans mes désirs, dans mes besoins, dans mes entrailles.
Jamais dn n'a jeté une confession plus complète. Oui, dans les destinées que portent ensemble les hommes et les femmes, il faut être presque fou pour ne pas mentir. J'énumère mon passé, la suite d'aventures multipliées l'une par l'autre, et avortées. J'ai été un homme ordinaire, ni meilleur, ni pire qu'un autre, eh bien, me voici, voici Thomme, voici l'amant.
Je la vois qui s'est à demi dressée, dans la petite chambre qui n'a plus de couleur. Elle a peur de la vérité! Elle me regarde parler comme on regarde un blasphémateur. Mais la vérité m'a pris et ne peut plus me laisser. Et j'évoque ce qui fut : et celle-ci, et celle-là, et toutes celles
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•que j'ai aimées sans jamais daigner savoir ce qu'elles m'apportaient en apportant leurs corps, et l'égoîsme féroce que rien n'épuisait, et toute la sauvagerie de ma vie à côté d'elle. Je dis tout cela, ne sachant même pas éviter les coups des détails brutaux, ainsi qu'un rude devoir accompli jusqu^au bout.
A des moments, elle a murmuré comme un soupir : « Je le savais. » A d'autres, elle a dit, presque comme un sanglot : « C'est vrai. » Elle a ébauché aussi une confuse protestation, un reproche. Puis, bientôt, elle a écouté plus haut. Il semble qu'elle soit dépassée par la grandeur de mon aveu ; et je vois peu à peu se taire la femme éclairée encore dans le côté adorable de la chambre et qui reçoit sur ses cheveux, sur son cou et sur ses mains quelques, miettes de ciel.
... Et ce dont j'ai le plus honte, c'est en ces jours passtai où j'étais afiolé par le soudain trésor des étrangères, de leur avoir parlé de û^élité étemelle, et aussi d'attirances surhomaines, d'exaltations divines, de destinées sacrées qui doivent se joindre à travers tout, d'êtres qui s'attendent depuis toujours et sont faits l'un pour l'autre, et tout ce qu'on peut dire — presque sincèrement parfois, hélas — pour réussir ! Tout cela, je le confesse, je le jette de moi comme si je me débarrassais enfin du mensonge fait ^: elle, et à toutes, «t à moi-même. L'instinct est l'instinct; qu'il règne comme une force de la nature ; maûs ce qui déflore, c'est le mensonge.
Je sens monter de moi une sorte d'anathème contre cette dévotion aveugle dont on revêt les choses de la chair,, parce qu'elles sont fortes, et dont j'ai été le jouet, comme* tout le monde, comme toujours et conmie partout... Non, deux amants sensuels ne sont pas deux amis. Ce sont bien plutôt deux ennemis attachés étroitement l'un à l'autre.- Je le sais» je le sais t U y a sans doute des couples parfaits — la perfection existe toujours quelque part — mais nous autres, nous tous, les gens ordinaires l Je sais! la. véritable qualité de l'être, la délicatesse nuancée de3 rêves, ie doux mystère compliqué des pex^onnalités, ^ is amants*
s'en moquent bien l''u& et l'autre 1 Ce sont deux égcâsnes <]tii se confrontent et s'a,chaxnent. Ils se sacnÊeitt ensemble, totalement, à un éclair de plaisir, n est des moments où on se saisirait de iopoe de la joie s'il ne scfilsait que d'un crinxe pour cela. Je le &ax8, je le sais, ^r tontes oelles dont j'ai eu successivement besoin, et que j'ai mépdsées en fermant les yeux sur elles, — même celles qui ne valaient pas mieux que moi.
£t ce besoin de nouveauté, qui rend Tamour des sens aussi, changeant que rapace, qui fait chercher le même frisson dans d'autses corps qu'on rejette à mesure qu'ils sont déchus, transforme l'existence en une suite infernale de désillusions, de rancunes, de mépris, et c'est cela surtout qui nous livre en proie à l'espoir irréalisable et au regret irréparable . Les amants qui persistent à rester ensemble se supplicient ; le nom de leur mort commune qui était d'abord : Tabs^oe, devient i îa^ jwésence ; le véritable abandonné, ce a/est pas celui qui revient tout «eul comme Olympio ; ceux qui restent ensemble sont mieux séparés.
De quel droit l'amour des corps, dît -il : je suie aussi les •cœurs et les âmes, et nous sommes indjbsohibleset j 'entraîne tout date mes coups dé gloire et de défaite. Je suis l'aasîour ! Ce n'est pas vrai, ce n'est pas^ vrai. Il ne se saisit dé toute la prisée que par la violence, et les poètes et les amants, aussi ignorants et éblouis les uns que les autres, le parent <i'une grandeur et d'une pix^fondeur qu'il n'a pas. Le cœur est fort et beau, mais il est fou et il est menteur. Dans des faces transfigurées, des bouches humides murmurent : « C'est suWîme d'être fou ! » Non ; On n'érige pas l'égarenaent en Méâl, et l'erreur est toujours une tache, -quel que soit le nom qu'on lui prête.
Dans l'encoignure du mur, près du rideau,- debotit, immobile, je parle à voix basse, mais il me semble -que je crie et <iue je me débats, .
Quand j'ai ainsi parlé, nous ne sommes plus les mêmes, parce qu'il n'y a plus de mensonge.
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Après ua silence, Marie lève sa ûgure de naufragée dont on lie voit pas vivre les yeux et demande :
— MsÀs si oet axstoar est use illusion, que reste-t41?
Je m'approdie d^elle et j« la regarde pour lui répondre. Je regarde à coatfé*jour du ciel encore pâle de la fenêtre, ses chev^ixai^entés d'une lu«ur lunaire et sa âgure voilée de soir. Je fdgazde de px^ Sa part de sublime qu 'elle porte sur son visage, et je pense que je suis infiniment attaché à cette femme et que ce n>st pas vrai de dire qu'elle est nK>ins importante pour moi parce que kdésir ne me jette pas sur elle comme aaatreloii. L'babitode? Non^ pas cela seulement. X/'habitade qui met partout sa ioix» douce, est peut-être entre nous auiBSii Mats il y a plus. Il n'y a pas, pour nous rapprocher, que l'étroitesse des chambres. Il y a plus, il y a plus 1 Je lui éis :
~ Il y a toi*
•"-^ Moi« je ne suis rien, ditMelle.
— Si, tu es tout, taa es tout pour moi.
Elle s'est levée. Elle balbutie ; elle met ses bras autour de mon cou, mais elle tombe d^aillante sur ma p€»trine, se cramponne à moi, et je la porte comme un eiaiant sur le vieux fauteuil qui est au fond de la chambre.
Toute ma force m^est revenue. Je ne suis plue blessé, malade. Je la porte dans mes bras. C'est un labeur diâi'cile de porter dans ses bras un être ég^ à soi. Si fort que Ton soit, on y snCElt à poone. Et ce que je dis en la i?egaxdant et en la voyant, je le dis parce <}ue je suis fort et non pas parce que je suis faible :
— Tues toutpourmcnpavoequelw estoi,etjet'aimetoute.
Et nous pe&sons ensemble, sosame si eÛe m'éooutait parfer :
Tu es uise créature vivante, tu es une personne humaine, tu es l'inûni qu'on est, et tout ce que tu es m'unit à toi. Tes souffî!anc3es dé tout à l'heure, tes regiets sur les débris âe la jeunesse et les fantômes des caresses, tcmtes ces choses m'unissent à toi, puisque je les ressens, puisque je les partage. Telle que tu es et tel que je suis, je puis te dire enfin : « Je t'aime, • "
Je t'aime, toi qui m'apparais vraiment, et qui doubles vraiment ma vie. Nous n'avons à nous détourner de rien pour être ensemble. Toutes tes pensées, tous tes goûts, tes idées, tes préférences, ont une place que je sens en moi, et je comprends qu'elles ont raison même si les miennes ne sont pas pareilles (car la liberté de chacun fait partie de sa valeur), et j'ai l'impression que je te mens toutes les fois que je ne te parle pas.
Je ne fais que continuer ma pensée en disant tout haut :
— Je donnerais ma vie pour toi, et je te pardonne d'avance tout ce que tu pourrais jamais faire pour être heureuse.
Elle me serre doucement dans ses bras et je sens ses larmes qui murmurent et ses paroles qui chantonnent semblables aux miennes.
Il me semble que dans notre petite chambre, la vérité a repris sa place et s'est incamée, et que s'avoue là, entre nous, le plus grand attachement qui puisse lier deux êtres^ le grand attachement que nous ne savions pas et qui est tout le salut :
— Autrefois je t'aimais pour moi ; aujourd'hui, je t'aime pour toi.
Quand on regarde droit, on unit par voir l'immense événement : la mort. Il n'y a qu'une chose qui signifie réellement toute notre vie, c'est notre mort. C'est à cette lumière terrible que ceux qui mourront un jour peuvent juger leur cœur. Je sais bien qu'en moi la mort de Marie égalerait la mienne, et il me semble aussi qu'il n'y a qu'en elle au monde que vive toute mon image. Nous n'avons pas peur de la sincérité trop grande qui va jusqu'à ces choses, et nous en parlons, à propos du lit, qui est là à attendre l'inévitable, et qui est fait aussi pour qu'on ne s'y réveille pas. Nous nous disons :
— Il y aura un jour où je commencerai quelque chose que je ne finirai pas... Ce sera une promenade, ou une lettre^ ou une phrase, ou un rêve...
Je me penche sur ses yeux bleus. J'ai évoqué, en ce moment, la fenêtre noire ouverte devant moi, au loin, la
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nuit où je suis presque mort. Je regarde ces yeux clairs, longuement, et je vois que je plonge dans le seul tom« beau que j'aurais eu. Ce n'est pas une illusion ni une charitéi que d'admirer la beauté presque incroyable de ces yeux.
Qu'y a-t'-il en nous ce soir? Qu'est-ce que c'est que ces coups d'ailes? Est-ce que nos yeux s'ouvrent à mesure que la nuit tombe? Avant, nous avions pour le néant l'horreur animale des amants ; mais maintenant la plus simple' et la plus somptueuse preuve de notre amour, c'est que pour nous, mourir, c'est surtout nous quitter.
Et le lien de la chair, nous n'avons pas peur non plus d'y penser et d'en parler, pour dire que nous fûmes ainsi attachés, que ^ou^ nous connaissioi^ tout entiers, que nos corps se sont fouillés. Ce souvenir, cette marque dans les chairs a one valeur profonde, let la prédilection qui embellit réciproquement deux êtres comme nous, est faite avec tout c9 qu'ils ont et tout ce qu'ils avaient. : '
Je me tiens debout devant Marie déjà presque con« vçrtie, et je palpite et je chancelle, tellement mon cœur est maître de moi ;
Tu vois, la vérité est plus belle que le rêve.
Ce qui est venu à notre secours, c'est simplement la vérité. C'rst la vérité qui nous a donné la vie. La tendresse e$t le plus grand des sentiments humains parce qu'il est fait de respect, de lucidité et de lumière. Comprendre, s'égaler à la vérité, c'est tout, et aimer, c'^st la mém^ çbpse quo connaître et comprendre. La tendresse, que j'appelle aussi la pitié parce qye je p^ vom pas de difîé* i«^ce «ntie §Uei^. d<mne tout & cause do ^ clairvoyance. Ce sentiment Qui est iwnens^ cemme ^% i^i fou* et ^ui eet Mge« c'est la seule chose bomaina qui eoii parfaites II n'y a pae de vaste setitiinen*i»qi^i vé>iimaa9>^iXfPw»^
entre les bras.édeil»' pJftJ)62i;ot eb âiv £l aa&h & ap'up U&q
Comprendre-la vie et l'aimer jusqu'au fond dans un être,
voilà la t&che d'un être, et voilàBâQûoOhidiid^Qduvre; et
chacun ne peut guère s'occuper aussi grandement que d'un seul ; on n'a qu'un vrai voisin ici-bas.
Vivre, c'est être heureux de vivre. L'utilité de la vie... Son épanouissement n'a pas les formes mystiques qu'on rêve vainement quand on est paralysé par la jeunesse. H a plutôt une forme d'inquiétude, de frémissement, de souffrance et de gloire. Le cœur n'est pas fait pour la formule abstraite du bonheur, puisque la vérité des choses n'est pas faite non plus pour cela. Il bat pour l'émotion et non pour la paix. Telle est la gravité de la vérité.
— Tu as bien fait de dire tout cela ! Oui, il est toujours facile de mentir un instant. On aurait pu mentir, mais cela aurait été pire en se réveillant du mensonge... C'est une récompense de parler. C'est peut-être la seule récompense qui soit.
Elle a dit cela profondément, jusqu'au fond de mon cœur. Elle m'aide maintenant, et nous avons ensemble ces grands tâtonnements qu'on a quand on a trop raison. Le consentement de Marie est si complet qu'il est inattendu et tragique.
— J'étais comme une statue à cause de l'oubli et du regret. Tu m'as animée ; tu m'as changée en ferame.
«Je m'étais tournée vers l'église. On ne croit guère en Dieu tant qu'on n'en a pas besoin. Quand tout vous manque, on sait bien y croire. Mais maintenant, je ne veux plus. »
Ainsi parle Marie... Il n'y a que les idolâtres et les faibles qui ont besoin de l'illusion comme d'un remède. Les autres n'ont besoin que de voir et de parler.
Elle sourit, vague comme un ange, flottant dans la pureté du soir entre la lumière et la profondeur. Je suis si près d'elle qu'il me faut m'agenouiller pour être plus près. J'embrasse sa figure mouillée et sa tendre bouche, en tenant sa main entre mes deux mains jointes. ^ *ï $î«rjjyi..ay.i ,a. une divinité, dont il ne faut jamais se 4éif&^P3fWiPQSUii&tiéai liipamease^vie- intérieure, et aussi la part qu'on a dans la vie de tousècii&d tBéiMé*s<&icf zoi ou^w
•:ij liJiyuS^ji^âxiisheiigi^^/ J^ tJ'iJv> ^a/b -qù^jÙ^ ^ iliov