‹ ClartésChapitre 1 sur 22 · DEDICACE · texte numérisé non relu

DEDICACE

Dédicace. 11

A EMILE VEUHAErxEy.

Au temps farouche des épopées

les grands guerriers chevelus, bondissant,

framée au poing ou haut l'épée,

fendant la plaine, écrasant les cépées

au galop d'étalons indomptables erraient,

beaux de leur force adolescente.

Chevauchant, marchant à travers les forêts ils étaient venus vers les villes où de longs vieillards aux mains pâles chargeaient nonchalamment de fleurs épanouies le marbre des dalles stériles.

12 à Emile Vcrhaercn.

C'étaient les derniers nés des suprêmes vigiles, fils d'un peuple où jadis le héros et le mâle parurent, et frappant du pied la dure argile imposèrent au sol leur trace indélébile.

Mais inclinant leurs tronts au passé dévolus, ces hommes las sentaient à leur tempe débile trembler l'ancien laurier des dieux qui ne sont plus. En longue robe, vains et nobles, lents et dignes, ils allaient gravement selon un rythme égal, harmonieux et blancs comme glissent les cygnes ;

et jamais, quand les mers du couchant triomphal déferlent sur les monts leurs vagues de métal, — jamais, lorsque la teiTe opulente de vignes parsème au vin futur l'ardeur des fenaisons, — ils n'avaient dépassé le rempart rectiligne qui devant eux dressait les murs de l'horizon.

Or, lassés par l'ennui de l'antique prison,

des enfants, parfois,

levaient languissamment les y eux vers la plaine.

Sous les dômes de l'ombre, au long des hivers,

ils parlaient de pays perdus, d'étranges mers,

et d'aubes suspendues sur des plages incertaines.

Dédicace.

Et, quand parurent les grands cavaliers rouges,

les jugeant beaux et forts en leur âme ingénue,

ils s'en coururent, les mains unies,

vers ces hommes venus de si loin, qui passaient.

Riant et chantant, s'étonnant des merveilles,

ils se montraient les statures guerrières,

le feu des armes, le triomphe des trompettes,

et le tumulte des chevaux dans la poussière.

Et tandis que déjà vers de nouveaux soleils l'immense armée mouvait sa rumeur insolite, épiant sous la joie le regret qu'elle irrite ils mêlèrent leurs vœux à ces hautes bannières qu'ils voyaient osciller là bas, dans la campagne;

et leur songe, à travers des mondes sans limites suivit, hanté par un mystérieux désir, ces hommes qui marchaient de montagne en montagne vers les conquêtes à venir.

Ainsi vers toi, frère d'une autre race,

qui vins avec tes beaux chevaux cabrés,

quand tu passais, fougueux et fort, devant nos villes,

j'ai levé mes mains étonnées.

14 à Emile Yerhaeren.

Là bas, aux courbes doucement déclives

où glisse une onduleuse rêverie d'avrillée,

parmi le rire léger des ramures

il semblait, parfois, à nos fronts juvéniles,

qu'un souffle lAns libre naissait aux feuillées ;

et nous disions les voix indociles des brises,

l'âme de l'enfance évasive,

l'eau qui se joue, ou le vol délié d'une aile

qui monte par delà les voûtes des forêts

dans la limpidité sans rives de Tazur,

Alors tu es venu, avec ton regard fier et sûi-,

menant de front, de val en plaine,

les bonds indomptables de mille étalons.

De vivantes fureurs agitaient leurs crinières ;

leurs pieds mordaient le sol tout hérissé de glaives,

et dans les cris, au choc du fer contre le fer,

les trompettes de bronze, Léroïques et graves,

propagèrent soudain le vent de la victoire

en un grand souffle par l'espace.

Et nous, sans nous mêler à ta bande de guerre, nous écoutions, haletants d'ivresse,

Dcdicare.

ta force errante sonner sa fanfare ; et nos vœux, tout à coup séduits par surprise, t'acclamèrent, héros magnifique et barbare, lorsque tu clievaucliais aux territoires sans limites.

Et par les plaines, par les forêts,

vers les mers aux lignes infinies,

vers les villes, là-bas, dont tu vainquis les murs,

nos yeux se sont taris à suivre sous Tazur

tes hordes d'or parmi les bannières de flamme

dont la gloire marchait de montagne en montagne

à la rencontre du Futur.

Page 1