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16i CLASSIFIGATIOI!) DES SCIENCES.

à nous que lorsqu'un changement de circonstances ou de conditions les a rendues susceptibles d'être perçues. Mais, sans entrer dans de plus longs détails, il suffit d'examiner les recherches dont s'occupent maintenant le physicien, le chimiste, le physiologiste, pour voir que la science n'a avancé et ne continue d'avancer qu'en allant des phénomènes qui sont les plus fmppants aux phénomènes qui le sont moins.

Si nous comparons entre eux certains faits biologiques, nous voyons jusqu'à quel point la fréquence absolue d'une relation avance ou retarde la reconnaissance de son uniformité. Le rapport entre la mort et les blessures, rapport constant non-seulement en ce qui concerne les hommes, mais encore en ce qui concerne les êtres inférieurs, était reconnu comme l'effet d'une cause naturelle lorsque les morts causées par les maladies étaient encore regardées comme surnaturelles. Parmi les maladies elles-mêmes, il est à remarquer que les plus rares étaient attribuées à une influence diabolique, à l'époque où lès plus communes étaient attribuées à des

causes naturelles, fait qui trouve son pendant dans nos campagnes, où le paysan, dans sa croyance aux charmes, montre en ce qui concerne les maladies rares un reste de superstition, dont il a su se dépouiller par rapport aux maladies fréquentes, comme les rhumes, ^i nous empruntons nos exemples à l|i physique, nous voyons que, même dans la période historique, les tourbillons étaient expliqués par l'intervention des esprits des eaux; mais nous ne voyons pas que, à la même époque, l'évaporation de l'eau exposée au soleil ou à une chaleur artificielle ait été expliquée de la même manière; cependant ce dernier phénomène est plus merveilleux et beaucoup plus complexe que l'autre ; mais, parce qu'il se répète fréquemment, il a été de bonne heure mis au nombre des phénomènes naturels. Les arcs-en-ciel et les comètes, font à peu près la même impression sur les sens, et l'arc-en-ciel est de sa nature le phénomène le plus compliqué ; mais, principalement parce qu'ils sont beaucoup plus communs, les arcsén-ciel ont été regardés comme dépendant di-

16d CLASSIFICATION DES SGIKNCES.

rectement du sdeil et de la pluie, tandis que les comètes étaient encore regardées comme le§ signes de la colère divine-

Les peuplades qui vivent dans llntérieûr des terres doivent être restée longtemps dans rignorance des phénomènes journaliers et mensuels des marées, et les habitants des tropiques n'ont' pas pu de bonne heure se faire une idée des hivers du Nord. Ces deux exemples prouvent ce que peut la fréquence relative des phénomènes sur la découverte des lois. Les animaux qui, dans les pays où ils naissent, n'excitent aucune surprise par leurs formes ou par leurs habitudes, excitent, au contraire, dans les pays où ils n'ont jamais été vus, un étonnement qui approche de la terreur, et sont même regardés comme des monstres ; ce fait peut nous en suggérer beaucoup d'autres, qui montrent que la présence ou l'éloignement des phénomènes déterminent en partie l'ordre dans lequel ils sont rapportés à leurs lois. Toutefois, les progrès de la généralisation dépendent non-seuleinent de la place que les phénomènes occupent dans

Tespacè, mais encore de la place qu'ils occupent dans lé temps. Des faits qui ne se produisent que rarement ou presque» jamais à une époque deviennent très-fréquents à une autre époque, uniquement à cause des progrés de la civilisation. Le levier, dont lès propriétés se montrent dans Tusage des bàtoiis et dés armés, est vaguement compris par chaque sauvage : en l'appliquant à certains travaux, il prévoit sans se tromper certains effets; mais la roue et l'essieu, la poulie et la vis ne peuvent révéler leurs propriétés, soit à Texpérience, soit à la raison, avant que le progrès des arts les ait rendues plus ou moins familières. Par ces divers moyens d'observation que nous avons reçus de nos pères et que nous avons multipliés nous-mêmes, nous avons acquis la connaissance d'un grand nombre de propriétés chimiques qui n'existaient pour ainsi dire pas pour l'homme primitif. Les différents genres d'industrie, en se développant, nous ont fait découvrir des substances et des propriétés nouvelles, et par là une multitude de lois que nos ancêtres n'auraient pu trouver.

Ces exemples et d'autres semblables qui se présenteront au lecteur prouvent que les matériaux accumulés, les procédés et les produits qui ne se rencontrent que dans les sociétés avancées en civilisation, augmentent beaucoup la possibilité de découvrir de nouveaux groupes de relations, et la facilité de les généraliser en les rendant plus accessibles à l'expérience, et relativement plus fréquentes. De plus, diverses classes de phénomènes présentés par la société elle-même, comme ceux de l'économie politique, par exemple, deviennent, dans les États avancés, relativement fréquents, et par conséquent susceptibles d'être connus; tandis que, dans les États moins avancés, ces phénomènes se manifestent trop rarement pour que leurs rapports soient perçus, ou, comme dans les États les moins avancés, ne se manifestent jamais.

Il est évident que, partout où n'intervient aucune autre circonstance, l'ordre dans lequel les lois se constatent et s'établissent varie suivant la complexité des phénomènes. En géométrie, les

propriétés des lignes droites ont été comprises avant les propriétés des lignes courbes ; les propriétés du cercle l'ont été avant celles de l'ellipse, de la parabole et de l'hyperbole; et les équations des courbes simples ont été déterminées avant celles des courbes doubles. La trigonométrie plane, en raison de sa simplicité, a précédé la trigonométrie sphérique, et la mensuration des surfaces et des solides plans a précédé la mensuration des surfaces et des solides courbes. La même chose a eu lieu pour la mécanique : les lois du mouvement simple ont été connues avant les lois du mouvement composé, et celles du mouvement rectiligne avant celles / du mouvement circulaire. Les propriétés des leviers à plateaux et à bras égaux ont été comprises avant les propriétés des leviers à bras inégaux, et la loi du plan incliné a été formulée avant celle de la vis, dans laquelle elle est appliquée. En chimie, le progrès a été des corps simples aux corps composés, des composés inorganiques aux composés organiques. Et partout où, comme dans les sciences plus élevées,

les conditions de l'observation sont plus compliquées, nous pouvons encore voir clairement que la complexité relative, toutes choses égales d'ailleurs, détermine l'ordre des découvertes.

Il est également évident que l'esprit va des relations concrètes aux relations abstraites, et des moins abstraites aux plus abstraites. La numération qui, sous sa forme primitive, s'appliquait seulement aux unités concrètes, a devancé la simple arithmétique dont les règles s'appliquent aux nombres abstraits. L'arithmétique, bornée dans sa sphère aux rapports numériques concrets, est également plus ancienne et moins abstraite que l'algèbre, qui s'occupe des rapports entre ces mêmes rapports. Et pareillement le calcul des opérations vient après l'algèbre, tant dans l'ordre d'évolution que dans l'ordre d'abstraction. En mécanique, les relations plus concrètes des forces, telles qu'elles se déploient dans le levier, le plan incliné, etc., furent découvertes avant les relations plus abstraites formulées dans les lois de l'analyse et de la composition des forces, et plus tard que les

(I trois lois abstraites du mouvement formulées m: par Newton fut découverte la loi plus abstraite f encore de l'inertie. La même chose est arrivée s. en physique et en chimie. Là aussi on est allé I é des vérités mêlées à toutes les circonstances des N faits particuliers et des classes particulières de f faits à des vérités dégagées de toutes les circonsi[ tances qui les accompagnaient et qui les dégui- !e saient, c'est-à-dire à des vérités d'un plus haut fc degré d'abstraction;

i Si rapide et si grossière qu'elle soit, cette I ébauche d'un développement intellectuel quia i^ été long et compliqué démontre par les faits t; mêmes, j'ose le croire, le principe posé a priori : • que Tordre dans lequel les différents groupes de I lois sont reconnus et formés dépend non d'une I seule circonstance, mais de plusieurs circonstances. Nous généralisons successivement les différentes classes de relations,' non-seulement parce qu'il existe entre elles une certaine différence de nature, mais aussi parce qu'elles sont diversement placées dans le temps et dans l'espace, diversement accessibles à l'observation,

et parce qu'elles affectent diversement noire propre constitution : ce sont là les différentes circonstances qui, se combinant à l'infini, influent sur la manière dont nous acquérons la connaissance des lois. Les différents d^és d'importance, de visibilité, de fréquence absolue, de fréquence relative, de simplicité, d'existence concrète, doivent être considérés comme autant de facteurs ; de leur action et de leui-s combinaisons, en proportions toujours variables, résulte un procédé très-complexe d'évolution mentale. Mais, s'il est évident que les causes prochaines de l'ordre successif dans lequel les relations se réduisent en lois sont nombreuses et compliquées, il est évident aussi qu'il existe une seule cause dernière, à laquelle ces causes prochaines sont subordonnées. Comme les différentes circonstances qui déterminent la découverte prompte ou tardive des lois ou des relations uniformes sont les circonstances qui déterminent le nombre et la force des impressions que ces relations font sur notre esprit, i\ s'ensuit que la marche progressive de la gêné-

ralisation est soumise à un principe fondamental de psychologie. Aussi la méthode «^ posteriori,. comme la méthode a priori^ nous amène à conclure que l'ordre dans lequel nous généralisons les relations dépend de la fréquence plus ou moins grande et de l'impression plus ou moins vive avec laquelle elles se présentent à nos sens et à notre conscience.

Après ce coup d'œil rapide sur la marche de l'esprit humain dans le passé, profitons de la lumière ainsi jetée sur le présent pour voir ce qui peut la diriger dans l'avenir.

Remarquons d'abord que la tendance à croire à l'universalité de la loi est devenue d'âge ep âge de plus en. plus forte. Au milieu de cette n^ultitude infinie de phénomènes successifs ou sitnultanés qui Jes envirofineat, les hommes ont toujours été occupés à en £eûre passer quelcpiâMins des groupes dont la loi était encore ignorée dans les groupes dont la loi était déjà reconnue. Et par conséquent, plus le nombre des relations qui ne sont pas encore rapportées à leur loi diminue, plus la probabilité que, parmi elles, il

n'en est aucune qui ne soit pas soumise à une loi, augmente. S'il est permis d'avoir ici recours aux nombres, il .est clair que, si, parmi les phénomènes qui nous entourent, cent de différentes espèces se sont produits dans un ordre constant, il se forme en nous une légère présomption que tous les phénomènes se produisent dans un ordre également constant. Lorsque la constance et l'uniformité ont été constatées dans mille phénomènes, plus variés dans leurs espèces, la présomption devient plus grande. Et lorsque les phénomènes reconnus camme uniformes s'élèvent à des myriades qui en renferment plusieurs de chaque espèce, on est ordinairement porté à induire que l'uniformité existe partout.

L'expérience a conduit les hommes à cette conclusion d'une manière lente et insensible. Ce qui a fait arriver les esprits à cette croyance à la constance des phénomènes, soit simultanés, soit successifs,- ce n'est pas riiilùitiori claire des raisons que nous venons de donner, mais une habitude de penser que ces raisons formulent et justifient. En se familiarisant avec des unifor-

mités concrètes, on a conçu l'idée abstraite ^ ii'uniformité, l'idée de loi, et dans la suite des téfiQtgs x^tte idée a gagné peu à peu de la fixité et de la c%té. Il en a été ainsi spécialement pour ceux qui ont la connaissance la plus étendue des phénohiènes naturels, pour les hommes de science, te mathématicien, le physicien, Tastro-: nome, le chimiste, Méritant chacun de son côté des connaissances accumulées par leurs prédécesseurs, faisant eux-mêmes de nouvelles découvertes ou vérifiant les anciennes, finissent par croire à la loi beaucojip plus fermement que le commun des hommes. Chez eux, cette croyance, cessant d'être purement passive, devient un puissant mobile qui les portera à de nouvelles investigations. Partout où il existe des phénomènes dont la cause n'est pas encore connue, ces psprits cultivés, poussés par la conviction que, là- comme ailleurs, règne un ordre invariable, se mettent à observer, à comparer et à expérimenter. Et lorsqu'ils sont parvenus à découvrir la loi qui régit les phénomènes, leur croyance générale à l'universalité de la loi ac-

quiert une force nouvelle. Tel est l'empire de ^ l'évidence, tel est le pouvoir de la science, que, IHmr celui qui est déjà avancé dans l'étude de la nature, il est devenu impossible, je ne dirai pas de croire, mais presque de concevoir qu'il y ait des phénomènes sans loi.

Cette habitude de reconnaître partout une loi, liabitude qui déjà distingue les penseurs modernes des penseurs anciens, ne peut manquer de se répandre parmi les hommes en général.

L'accomplissement des prédictions qu'on peut faire à chaque découverte nouvelle, et l'empire de plus en plus grand que l'on acquiert sur les forces de la nature, prouvent à ceux qui ne sont pas encore initiés la valeur des généralisations scientifiques et des connaissances qu'elles résument. L'instruction, en s'étendant, répand chaque jour dans les masses cette connaissance des lois qui n'a appartenu jusqu'à présent qu'au petit nombre ; et, à mesure que cette diffusion des connaissances augmentera, les croyances des savants deviendront les croyances du genre humain tout entier.

La conclusion que la loi est universelle deviendra d'une évidence irrésistible lorsque Ton aura compris que le progrès dam la découverte des lois est lui-même soumis à une loi, et que par là même on aura compris pourquoi certains gi'oupes de phénomènes ont été rapportés à leur loi, tandis que d'autres groupes ne Font pas encore été. Quand on aura vu que Tordre dans lequel les lois sont reconnues doit d^endre de la fréquence avec laquelle les phénomènes se renouvellent sous nos yeux, et de l'impression plus ou moins vive qu'ils font sur nos sens et sur notre conscience ; quand on aura, vu qu'en fait les phénomènes les plus communs, les plus importants, les plus remarquables, les plus concrets et les plus simples, sont ceux dont les lois ont été les premières reconnues, parce qu'ils se sont offerts le plus souvent et le plus distinctement à l'observation, on en conclura que, longtemps après que la grande masse des phénomènes aura été rapportée à ses lois, il restera toujours des phénomènes dont la loi ne sera point connue, parce qu'ils sont rares, ou peu

remarquables, pu peu importants en apparence, ou complexes, ou abstraits. Ainsi, l'on trouvera la solution d'une difficulté que l'on soulève quelquefois. Quand on demandera pourquoi Tunivcrsalité de la loi n'est pas encore complètement établie, on pourra répondre que les phénomènes auxquels on ne l'a pas encore étendue sont ceux

auxquels on ne pourra l'étendi^e qu'en dernier lieu. L'état de choses dont. nous pouvons prédire le retour est précisément l'état de choses que nous voyons exister maintenant. Si les phénomènes simultanés ou successifs de la biologie et de la sociologie n'ont pas encore été rapportés à leurs lois, il faut en conclure non que ces lois n'existent pas, mais que jusqu'à présent elles ont échappé à nos moyens d'analyse. Ayant depuis longtemps constaté l'uniformité qui règne dans les groupes inférieurs de phénomènes, et ayant constaté la même uniformité dans les groupes supérieurs, si nous n'avons pas encore réussi à découvrir les lois des phénomènes de l'ordi'e le plus élevé, nous n'avons pas le droit de nier l'existence de ces lois; mais nous pouvons

conclure que la faiblesse de nos facultés nous a seule empêchés de les découvrir; et, à moins qu'on ne pousse l'absurdité jusqu'à prétendre que le procédé de la généralisation, dont la rapidité devient de plus en plus grande, ait maintenant atteint ses limites, et doive s'arrêter tout d'un coup, nous devons inférer que le genre humain finira par découvrir un ordre constant de manifestation jusque dans les phénomènes les plus complexes et les plus obscurs.

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