PROPOSITIONS PROPOSITIONS
DE H. COMTE. QUE JE LEUft
«... Chacune de nos Le fnpèê de nos conceptions et de conceptions principateft* dMHfae branche de nos connaissances chaque brancUe ée mfS est, du commencement à la fin, intrinsèconnaisMHKCf, passent quement le même. II n'est pas vrai qu'il suceemrement par trois y ait trois méthodes philosophiques radiétats théoriques . diffé- calement opposées ; il n'y a qu'une seule rents: l'état théologique méthode qui reste toujours essentielleou fictif; rétat métaphy- ment identique avec elle-même. Depuis sique ou abstrait; l'état le commencement jusqu'à la fin, nos conscientifique ou positif, ceptions des causes des phénomènes ont En d'autres termes, l'es- un degré de généralité qui correspond à prit humain, par «a na- l'étendue des généralisations que les exture, emploie successi- périences déterminent; et nos gcnéralivementdans chacune de "Sations changent à mesure que les expéses recherches trois mé- riences s'accumulent. L'intégration des thodes de philosopher, causes, regardées dans le principe comme dont le caractère est es- multiples et locales, mais finalement resentiellement différent gardées comme unes et universelles, est et même radicalement un procédé qui implique, il est vrai, le opposé : d'abord la mé- passage par tous les degrés intermédiaithode thcologique, en- res entre ses deux extrêmes; mais s'imasuite la méthode meta- giner que les pas que l'on fait de l'un à physique, et enfin la mé- l'autre sont des degrés par lesquels on thode positive. » (P. 3.) s'élève, ne peut être que l'effet de l'illusion. Les causes que nous supposons d'abord concrètes et individuelles s'identifient dans l'esprit à mesure que les phénomènes semblables se forment en groupes. En s'identifiant et en s'étendant à un nombre de plus en plus grand de phénomènes, les causes deviennent de moins en moins distinctes dans leur individualité; si l'identification continue, elles deviennent par degrés diffuses et indéfinies
112 CLASSIFICATION DES SCIENCES. f^
dans la . pensée ; et parfois, sansvqu'fl y ait aucun changement dans la natbœ du procédé, l'esprit acquiert la conscience d'une cause universelle, qui ne peut être conçue (1).
« Le système théolo- De même que la marche de la pen^e gique est parvenu à la est une, de même son point d'arrivée est plus haute perfection un. Il n'y a point trois conceptions derdont il soit susceptible nières possibles; mais il n'y a qu'une quandilasubstituél'ac- seule conception dernière. Lorsque l'idée tion providentielle d'un théoLogique de l'action providentielle d'un être unique au jeu varié seul être, remplaçant toutes les causes sedes nombreuses divini- condes ind^endantes, s'est développée tés indépendantes qui avec toute la netteté qu'elle comporte, avaient été imaginées elle devient la conception d'un être dont primitivement. De mê- la puissance toujours agissante se luame, le dernier terme du nifeste sous tous les phénomènes; la consystème métaphysique ception, en prenant cette forme définitive, consiste à concevoir, au fait disparaître dans la pensée tous ces lieu des différentes en- attributs anthropomorphiques qui distintités particulières, une giiaient l'idée primitive. Le prétendu derseule grande entité gé- nier terme du système métaphysique, — nérale, la nature^ envi- la conception d'une seule grande entité sagée comme la source générale, la nature, envisagée comme la unique de tous les phé- source de tous ' les phénomènes, — est nomènes. Pareillement, une conception identique avec la pre- '
(1) Une explication très-claire de ce procédé nous est fournie par l'intégration que l'on a faite récemment de la chaleur, de la lumière, de l'électricité, etc., comme modes du mouvement moléculaire. Si nous faisons un pas en arrière, nous voyons que la con ception moderne de Télectricité résultait de l'intégration dans l'esprit des deux formes sous lesquelles elle se présentait dans la batterie galvanique et dans la machine électrique. Si nous remontons à une époque plus ancienne, nous voyons comment la conception de l'électricité statique est résultée de l'identification dans la pensée des forces qui s'étaient d'abord manifestées séparément
POURQUOI JE ME SÉPARE D'àUG. COMTE. 113
la perfection fKisyMème positif, yen laopieUe il tend sans cesse, gubiqu'il soit très-probable qu'il ne doive jamais l'atteindre , serait de pouvoir se représenter tous les divers phénomènes observables comme des cas particuliers d'un seul fait général, tel que celui de la gravitation, par exemple. » (P. 5.)
« Considérant comme absolument inaccessible, et vide de sens pour nous, la recherche de ce qu'on appelle les causes^ soit premières, soit finales. (P. lU-)*,
mière : l'idée d'une seule cause qui, en nous apparaissant comme universelle, cesse d'être regardée comme concevable, qui ne diffère que par le nom de l'idée d'un seul être se manifestant dans tous les phénomènes. Et pareillement ce qu'on nous décrit comœe la perfection idéale de la science, c'est-à-dire le pouvoir de se représenter tous les phénomènes observables comme des cas particuliers d'un seul fait général, implique l'idée de quelque existence dernière à laquelle on rapporte ce fait unique, et la croyance à cette existence dernière constitue un état de la conscience identique avec les deux autres.
Quoique' nos généralisations, en s'étendant, réduisent pour nous le nombre des causes, et rendent les conceptions que nous en avons de plus en plus indéfinies, quoique les causes multiples, en se réduisant à une cause universelle, cessent de pouvoir être représentées à l'esprit, pour lequel elles sont supposées n'être plus compréhensibles, cependant ridée de cause reste à la fin comme au commencement dominante et indestructible dans la pensée. Le sentiment et l'idée de cause ne peuvent être détruits qu'en détruisant la conscience elle-même (1).
(Premiers principes, § 26, p. 526.)
dans l'ambre et le verre frottés et dans la foudre. Après de tels exemples, personne, je crois, ne doutera que le procédé n'ait toujours été le même depuis le commencement.
(1) On dira peut-être que M. Comte lui-même admet que ce qu'il appelle la perfection du système positif ne sera probablement jamais atteint, et que ce qu'il condamne est la recherche de la na-
114 GLASSIFIGATfON DES SCIENGfiS.
« ... Ce n'est pas aux Les idées ne f^uvernent ni ne boulelecteurs de cet ouvrage versent le monde : le monde -est gouque je croirai jamais vemé ou bouleversé par les sentiments devoir prouver que les auxquels les idées servent seulement de idées gouvernent et bou- ^Ides. Le mécanisme social ne repose leversent le monde, ou, pas finalement sur des opinions, mais en d'autres termes, qua presque entièrement sur le caractère. Ce toutle mécanisme social n*est pas l'anarchie intellectuelle, mais repose finalement sur l'antagonisme moral, qui est la cause des des opinions. Ils savent crises politiques. Tous, les phénomènes surtout que la grande sociaux sont produits par l'ensemble des crise politique et morale sentiments et des croyances Immaines : des sociétés actuelles les sentiments sont en grande partie .détient, en dernière ana- terminés d'avance, tandis que les croyanlyse, à l'anarchie intel- ces le sont généralement après. Les paslectuelle. » (P. ttè) (1). sions deft hommes sont avant tout héré-
ture des causes et non la croyance générale à une cause. A la première allégation je réponds que, suivant ma manière d'entendre M. Comte, l'obstacle à la parfaite réalisation de la philosophie positive est l'impossibilité de porter les généralisations assez loin pour réduire tous les faits particuliers à un seul fait général, non l'impossibilité de détruire Pidée de cause. Et à la seconde allégation, je réponds que le principe fondamental de sa philosophie est la profession d'ignorance touchant la cause en général. Car, s'il n'en est pas ainsi, que devient la prétendue différence entre la perfeeiiùn du système positif et la perfection du système métaphysique f Et qu'il me soit permis de faire observer ici qu'en affirmant tout le contraire de ce que M. Comte affirme, je suis exclu de l'école positive. S'il faut admettre sa propre définition du positivisme, comme, suivant moi, ce qu'il appelle positivisme est d'une impossibilité absolue, il est clair que je ne puis pas être ce qu'il appelle un positiviste.
(1) Un critique m'objecte amicalement que M. Comte n'est pas loyalement représenté par cette citation, et qu'il est blâmé par son biographe, M. Littrc, pour avoir trop Insisté sur le sentiment, considc^i'f^ cnmmo mobilo do l'humanité. Si, dans sa Politique positire.
POURQUOI JE ME SÉPARE d'AUG. COMTE. 115
ditaires; mais leurs croyances sont en général acquises, et dépendent des circonstances où ils se trouvent placés. Or, parmi ces circonstances, les plus importantes dépendent de l'état social, qui luimême dépend des passions dominantes.
L'état social, à n'importe quelle époque, est la résultante des ambitions, des intérêts, des craintes, des colères, des sympathies, de tous les citoyens qui ont vécu et de ceux qui vivent encore. Les idées qui ont cours dans cet état social doivent, en moyenne, s'accorder avec les sentiments des citoyens, et, par conséquent, s'accorder en moyenne avec l'état social que ces sentiments ont produit. Des idées entiôr rement étrangères à l'état social ne peuvent se développer, et si elles sont introduites du dehors, elles ne peuvent être acceptées, ou, si elles sont acceptées, elles disparaissent lorsque les sentiments qui les ont fait accepter disparaissent eux-mêmes. Par conséquent, quoique les idées avancées, une fois établies, influent sur la société et sur ses progrès ultérieurs, cependant l'établissement de telles idées dépend de l'aptitude de la société à les recevoir. Dans la pratique, le caractère national et l'état social déterminent les idées qui doivent avoir cours ; ce ne
à laquelle je présume qu'on fait ici allusion, M. Comte abandonne les principes qu'il a émis d'abord, tant mieux. Mais je parle ici de ce qui est connu comme Philosophie positive ; et ce qui prouve que le passage cité plus haut représente telle qu'elle est la doctrine de M. Comte, c'est le fait que cette doctrine est reproduite au commenraent de la Sociologie.
sont point les idées qui ont cours qui déterminent l'état social et le caractère national. La modification de la nature morale des hommes, produite graduellement par l'action continue de la discipline de la vie sociale, est la principale cause immédiate du progrès des sociétés. {Statique sociale, ch. xxx.) « Je ne dois pas né- L'ordre dans lequel les généralisations gliger d'indiquer d'à- de la science ont lieu est déterminé par vance, comme une pro- la fréquence et la force avec lesquelles priété essentielle de l'é- différentes classes de relations se répèchelle encyclopédique tent pour notre expérience consciente; que je vais proposer, et cela dépend : en partie des rapports sa conformité générale plus ou moins directs de ces phénomènes avec l'ensemble de l'his- avec notre bienrêtre personnel^ en partie toire scientifique, en ce de l'importance de l'un ou de l'autre des sens que, malgré la si- deux phénomènes entre lesquels notis permultanéité réelle et con- cevons un rapport; en partie de la frétinue du développement qtience absolue, en partie de la fréquence des différentes sciences, relative avec laquelle les phénomènes se celles qui seront clas- présentent; en partie de leur degré de sées comme antérieures simplicité et eti partie de leur degré d'absseront, en' effet, plus traction. (Premiers principes, l'o éd., anciennes et constam- § 36, faisant suite à cette brochure.) ment plus avancées que celles présentées comme postérieures. » (P. 84.) « ...Cet ordre est déterminé par le degré de simplicité, ou, ce qui revient au même, par le degré de généralité des phénomènes. (P. 87.)
« En résultat défini- L'ordre dans lequel les sciences sont tif, la mathématique, rangées par M. Comte n'est pas logiquel'astronomie, la phy- ment conforme à la hiérarchie naturelle sique, la chimie, la phy- et invariable des phénomènes, et il n'y h .
siolo^ie et la physique point d'ordre sériaire,quel qu*il soit, dans
sociale : telle est la lequel elles puissent être placées, qui
formule encyclopédique représenté la dépendance logique, soit
qui, parmi le très-grand des connaissances, soit des phénomènes.
nombre de classifica- (Voyez la Genèse de la science et Fessai
tionsquecomportentles précédent.) six sciences fondamentales, est seule logiquement conforme à la hiérarchie naturelle et invariable des phénomènes. » (P. 115.)
« On conçoit, en effet. Le développement historique des scien-
que rétude rationnelle ces n'a pas eu lieu dans cet ordre sériaire,
de chaque science fon- ni dans tout autre ordre sériaire; il n'y a
damentale, exigeant la point de vcnfa6/c/î/m<ion des sciences. Dès
culture préalable de le principe, les sciences abstraites-concrè-
toutes celles qui la pré- tes et les sciences concrètes ont progressé
cèdent dans notre hié- ensemble : les premières résolvant les
rarchieencyclopédiqucf problèmes présentés par les secondes et
n'a pu faire de progrès les troisièmes, et se développant seulement
réels et prendre son par la solution des problèmes; les secon-
véritable caractère qu'a- des se développant aussi en concourant
près un grand dévelop- avec les premières à la solution des pro-
penient des sciences an- blêmes présentés par les troisièmes. Pen-
térieures, relatives à des dant toute la durée de leur progrès il y
phénomènes plus génc- a eu action et réaction continue entre les
raux, plus abstraits, trois grandes classes qu'elles forment, —
moins compliqués et in- progrès des faits concrets aux faits abs-
dépendants des autres, traits, et ensuite application des faits
C'est donc dans cet or- abstraits à l'analyse de nouvelles classes
dre que la progression, de faits concrets. (Voyez la Genèse de la
quoique simultanée, a science.)
dû avoir lieu. • (P. 100.)
Tels sont les principes qui ont servi à M. Comte pour l'organisation de sa philosophie. Abstraction faite de ces vérités générales, qui étaient reconnues avant lui, et qui sont la propriété commune de tous les penseurs modernes, il ne reste que ces doctrineè générales qui distinguent et caractérisent son système. Sur chacune d'elles je suis en désaccord avec lui. A chaque proposition j'oppose ou une proposition tout à fait différente, ou une négation directe; et ce que je fais maintenant, je l'ai toujours fait à partir de l'époque où j'ai pris .connaissance de ses écrits. Le fait de rejeter ainsi ses principes fondamentaux devrait suffire, je crois; mais il est un grand nombre d'autres vues, formant une partie essentielle de son. système, que je rejette également. Indiquons-les en courant.
L'origine des êtres or- Cette question peut être résolue, selon paniques est une ques- mollet elle le sera tôt ou tard. La partie tion que M. Comte met de la biologie qui traite de l'origine des au nombre des spécula- espèces me parait la partie la plus importions oiseuses, car il tante, et celle à laquelle toutes les au'^ pose réellement en fait très sont subordonnées. Car de la solution que les espèces sont que la biologie donnera de ce problème immuables. doit dépendre entièrement notre conception de la nature humaine, considérée
POURQUOI JE ME SÉPARE d'AUG. COMTE. 119
dans le passé, dans le présent et dans, l'avenir, doit dépendre notre théorie de l'inteUigence et notre théorie de la société.
La plus importante Dans mon ouvrage intitulé Principes de toutes les parties de de Psychologie, dont la moitié est subjecla psychologie, celle tive, i*ai exprimé ayec force ma croyance qui consiste dans l'ana- à une science subjective de l'esprit. lyse subjective de nos idées, est regardée par M. Comte comme absolument impossible.
D'après M. Comte, Selon moi, au contraire, l'idéal vers lela société la plus par- quel nous marchons est une société où faite est celle où le le gouvernement sera amoindri autant gouvernement a atteint qu'il peut l'être, et la liberté augmentée son plus grand dévelop- autant qu'elle peut l'être; où la natuic pement; — oùlesfonc- humaine sera, par la discipline sociale, lions distinctes sont, façonnée à la vie civile de manière à renbeaucoup plus qu'elles dre inutile toute répression extérieure, ne le sont maintenant^ et à laisser chacun maître de lui-même; où soumises à une régie- le citoyen ne souffrira aucune entrave à mentation publique ; -^ sa liberté, excepté celle qui est nécesoù }a hiérarchie fort&- saire pour assurer aux autres une liberté ment organisée et ar- égale; où la coopération spontanée qui a mée d'une autorité re- développé notre système industriel, et qui connue dirigera toute continue de le développer avec une rapichose ; — où la vie in- dite toujours croissante, aura créé des dividuelle sera subor- agences pour l'exercice de presque toutes donnée en grande partie les fonctions sociales, et n'aura laissé pour à la vie sociale. tâche à l'action gouvernementale d'autre-
fois que celle de sauvegarder la liberté et de rendre possible cette coopération spontanée ; où le développement de la vie individuelle n'aura d'autres limites que celles qui lui sont posées par la vie sociale, et où la vie sociale n'aura d'autre but que celui d'assurer le libre développement de la vie individuelle.
-M. Comte n'admet- Je conçois, au contraire, que l'objet du
tant point dans sa phi- sentiment religieux continuera d'être ce
losophie l'idée et le sen- qu'il a toujours été, la source inconnue
timent d'une cause qui des choses. Tandis que les formes sous
se manifeste à nous sous lesquelles les hommes ont conscience de
tous les phénomènes, la cause inconnue des choses changent et
et cependant reconnais- disparaissent, la substance qui est au fond
sant la nécessité d'une de ce phénomène de conscience reste tou-
religion, ayant un objet jours la même. Débutant par la concep-
propre,donne pour objet tion d'agents imparfaitement connus, pas-
à cette dernière l'hu- sant ensuite à la conception d'agents de
manité. Cette vie ' col- moins en moins connus et de moins en
lective (de la société) moins susceptibles d'être connus, et arri-
est dans le système de vant enfin à la conception d'une caase
M. Comte Y Être su- universelle reconnue comme absolument
prême, le seul être que incognoscible, le sentiment religieux a
nous puissions connaî- atteint l'objet dont il ne doit jamais ces-
tre, et, par conséquent, ser de s'occuper. Parvenu, à la fin de ses
le seul que nous puis- évoIutions,à l'Infini Incognoscible, comme
sions adorer. objet de contemplation, ce sentiment ne
peut plus (à moins de rétrograder) reprendre pour objet de contemplation un Fini Cognoscible, comme l'humanité.
Voilà donc plusieurs autres points, tous importants, les deux derniers importants au suprême degré, sur lesquels mes idées sont diamétralement opposées à celles de M. Comte; et, si l'espace me le permettait, je pourrais en ajouter beaucoup d'autres. Étant ainsi radicalement en désaccord avec lui sur tout ce qui distingue sa philosophie, et ayant exprimé mon dis-
sentiment d'une manière invariable, en public et en particulier, à partir de l'époque où je pris connaissance de ses écrits, quel ne dut pas être mon étonnement lorsque je me vis rangé au nombre de ses disciples? Je comprends que ceux qui n'ont lu que les Premiers Principes aient été induits en erreur de la manière indiquée plus haut par l'ambiguïté des termes philosophie positive. Mais que ceux qui connaissent mes ouvrages précédents supposent qu'outre le parti pris de préférer en tout les faits prouvés aux simples croyances ou aux superstitions, il y a entre la doctrine de M. Comte et la mienne une ressemblance générale, c'est ce qui me surprend et m'étonne.
Il est vrai que, tout en m'ecartant de M. Comte en ce qui concerne les principes fondamentaux qui caractérisent son système, je me rapproche de lui sur beaucoup de points d'une importance secondaire. J'ai invoqué son autorité lorsque j'ai essayé de démontrer par de nouvelles preuves la doctrine d'après laquelle l'éducation de l'individu doit s'accorder, dans
son objet et dans sa marche, avec l'éducation du genre humain considéré historiquement. Je partage entièrement son opinion sur la nécessité d'une nouvelle classe de savants dont la fonction sera de coordonner les résultats auxquels les autres sont arrivés. C'est à lui que je suis redevable de la conception d'un consensifs social; et, lorsque le temps viendra d'approfondir cette conception, je lui en témoignerai ma reconnaissance. J'adopte le mot Sociologie^ qu'il a inventé. Il y a, en outre, dans la partie de ses ouvrages que j'ai lue, bon nombre d'observations accessoires d'une grande profondeur et d'une grande fécondité, et je ne doute pas que, si je lisais un plus grand nombre de ses écrits, je n'en trouvasse beaucoup d'autres (1). Il est très-probable aussi (puisqu'on me l'assure) que
(1) C'est en 1853 que j'ai lu l'exposition de M. Comte dans Tori- {ifinal ; et en deux ou trois autres endroits j'ai consulté l'original pour avoir ses expressions exactes. Quant à la Physique Inorganique et au premier chapitre de la Biologie, je les ai lus dans la traduction abrégée de mademoiselle Martineau, lors de son apparition. Le reste des vues de M. Comte ne m'est connu que par l'analyse de M. Lewes et par des renseignements recueillis çà et là.
POURQUOI JE ME SÉPARE d'aUG. COMTE. 123
j'ai dit certaines choses que M. Comte Q,\mi dites avant moi. Il serait, je crois, très-difficile de trouver deux hommes qui n'eussent point des opinions communes. Et il serait extrêmement étrange que deux hommes, parlant* des mêmes doctrines générales établies par la science moderne, pussent traverser en partie les mêmes champs d'investigation, sans jamais se rencontrer. Mais qu'importe que l'on s'accorde sur les points secondaires lorsqu'on est en désaccord sur les principes fondamentaux ? Si l'on excepte ces vérités générales que nous possédons en commun avec les savants et les penseurs de notre temps, les différences entre nous sont essentielles, tandis que les ressemblances ne le sont pas. Or j'ose penser que la parenté s'établit sur des caractères essentiels et non sur des qualités accessoires (1).
(1) Dans son ouvrage récemment publié, Auguste Comte et la philosophie positive, M. Littré, défendant la classification des sciences de M. Comte contre les critiques que j'en ai faites dans la Genèse de la science, me traite tout à fait en adversaire. Au commencement du chapitre qu*il consacre à sa réponse, il me place en opposition directe avec les disciples anglais de M. Comte, nommés dans le chapitre précédent.
Outre la signification équivoque de la phrase « philosophie positive », qui fait mettre au nombre des disciples de M. Comte beaucoup de penseurs qui ignorent ou qui rejettent ses principes, il est une circonstance particulière qui a contribué à me faire ranger aussi dans la même catégorie. Ce qui a fait supposer qu'il y a quelque rapport entre M. Comte et moi, c'est incontestablement le titre que je donnai à mon premier ouvrage, Statique sociale. Lorsque ce livre fut publié, j'ignorais que ce titre avait déjà été employé; si je l'avais su, j'en aurais certainement employé un autre que j'avais en vue (1).
(1) J'ai cru, à cette époque, et j'ai toujours cru jusqu'à présent, que le choix de ce titre avait un sens tout à fait différent de celui que lui avait donné M. Comte. Pendant que j'écrivais ces lignes, j'ai trouvé des raisons de penser le contraire. En relisant la Statiqtie wdah^ pour voir quelles étaient mes vues sur VévolutUm sociale, en 1850, alors que M. Comte ne m'était encore connu que de nom, je tombai sur la phrase suivante : « La philosophie sociale peut très-bien (comme l'économie politique) se diviser en deux parties : la statique et la dynamique. » (P. 409.) Je me rappelai que c'était une allusion à une division que j'avais vue dans l'Economie politique de M. Mill. Mais pourquoi n'avais-je pas cité le nom de M. Mill? En relisant la première édition de son ouvrage je trouvai, au commencement du livre IV, cette phrase : « Les trois parties précédentes embrassent, aussi détaillée que le permettent les limites de ce traité, une vue de ce qui, par une heureuse généra-
POURQUOI JE ME SÉPARE d'AUG. COMTE. 125
Cependant, si, au lieu du titre, on considère l'ouvrage lui-même, on verra assez clairement qu'il n'a point de rapports avec la philosophie de M. Comte. Il existe sur ce point un témoignage décisif. Dans la Revue britannique du Nord du mois d'août 1851, un écrivain qui rend compte de la Statique sociale s'exprime ainsi :
« Le titre de cet ouvrage, cependant, est tout à fait impropre. D'après toutes les analogies, les mots Statique sociale ne devraient être employés que dans le sens où, comme nous l'avons déjà expliqué, ils l'ont été par M. Comte, c'est-à-dire pour désigner cette bran-
lisation d'une formule mathématique, a été appelé la statique du sujet. » Là était la solution de la qu'estion. Cette division n'avait pas été faite par M. Mill, mais, comme je le supposais, par quelque écrivain sur l'économie politique, que lui ne nommait pas et que je ly connaissais pas moi-même. Néanmoins, il est évident maintenant que, quand je croyais donner plus d'étendue à cette division, je ne l'employais que dans le sens restreint que lui avait donné M. Mill. Il est une autre chose qui, je crois, est assez manifeste : comme je désirais évidemment reconnaître mes obligations à quelque économiste inconnu, dont je croyais étendre la division, je l'aurais nommé si je l'avais connu. Et, dans ce cas, je n'aurais pas donné cette extension de la division comme nouvelle.
126 CLASSlFiCATKm DES SCIENCES.
che de recherches qui a pour but de découvrir les lois de l'équilibre ou de Tordre social, en tant que ces lois se distinguent dans la pensée de celles du mouvement ou du progrès social. Voilà ce dont M. Spencer semble n'avoir pas eu la moindre idée, car il paraît n'avoir donné ce titre à son ouvrage que pour indiquer vaguement qu'il se proposait de traiter des affaires sociales d'une manière scientifique. » (P. 321.)
Maintenant que je comprends l'application que M. Comte a faite des mots statique et dynamique aux phénomènes sociaux, je me contenterai de dire que, tout en comprenant parfaitement comment, par une extension légitime du sens qu'ils ont en mathématiques, l'un peut être employé pour indiquer les fonctions sociales en équilibre^ et l'autre pour indiquer les fonctions d'un état hors d'équilibre^ je suis tout à fait incapable de comprendre comment les phénomènes de structure peuvent être impliqués dans l'un plutôt que dans l'autre. Mais deux choses m'importent ici : la première, de constater que
je n'avais pas « la moindre idée » de donner aux mots statique sociale le sens que leur a donné M. Comte ; la seconde, d'expliquer le sens que je leur ai donné. Les unités de tout agrégat matériel sont en équilibre lorsque toutes agissent et réagissent les unes sur les autres de tous côtés et avec des forces égales. Un changement dans leur état implique dans les unes Faction de certaines forces qui ne sont pas contre-balancées par des forces égales dans les autres. L'état de repos implique entre elles l'équilibre des forces : — implique, si elles sont homogènes, l'égalité de distances entre elles; — implique que toutes se maintiennent dans leurs sphères respectives de mouvement moléculaire. Pareillement entre les unités qui composent une société, la principale condition d'équilibre consiste* dans la pondération des forces qu'elles s'opposent les unes aux autres. Si les sphères d'action de quelques unités sont diminuées par l'extension des sphères d'action d'autres unités, il en résulte nécessairement une perturbation qui tend à produire un changement politique dans les relations des in-
dividus; et la tendance au changement ne p^t cesser que lorsque les individus cessent, chacun de son côté, d'empiéter les uns sur les autres, — lorsque chacun obsei^ve la loi qui garantit à tous une liberté égale, loi que la statique sociale avait pour but d'étudier dans sa nature et dans toutes ses conséquences. Outre cette différence dans la conception générale de ce qui constitue la statique sociale, l'ouvrage auquel j'ai donné ce titre est presque en toute chose radicalement opposé aux doctrines de M. Comte. Loin de prétendre, comme M. Comte, que la réorganisation, sociale doit avoir lieu par la philosophie, on y prétend que cette réorganisation n'aura lieu que par les effets accumulés de l'habitude sm* le caractère; on y prétend qu'il faut non étendre, mais restreindre le contrôle de l'autorité sur le . citoyen, et que l'idéal auquel il faut tendre, est, non un nationalisme, mais un individualisme plus prononcé. Ma croyance politique est si profondément différente de celle de M. Comte, qu'elle a été, si je ne me trompe, signalée par un des principaux disciples anglais de M. Comte,
^ " POUROUOt-^ ME SÉPARE d'AUG. COMTE. 129
cojnrrfê' la feroyance pour laquelle il a la plus grande aversion. Il est cependant un point sur lequel no«ê cous rapprochons : l'analogie entre Forganisme individuel et l'organisme social, entrevue par Platon et par Hobbes, est reconnue dans la Statique sociale, comme dans la Sociologie de M. Comte. Conformément à ses vues, M. Comte a fait de cette analogie l'idée fondamentale de cette division de sa philosophie.
Dans la Statique sociale^ dont le but est essentiellement moral, cette analogie n'est indiquée qu'en passant, pour donner plus de force à certaines considérations morales, et y est évidemment amenée en partie par la définition de la vie que Coleridge a empruntée à Schelling, et en partie par les généralisations des physiologistes, auxquelles on renvoie (ch. xxx, § 12, 13, 16). A l'exception de cette ressemblance, tout à fait insignifiante, le contenu de la Statique sociale est tellement différent de la philosophie de M. Comte, que, sans le titre, mon ouvrage n'aurait jamais, je crois, fait penser au sien, à moins que ce ne fût par un effet de cette loi
.de rassociation des idées qui réunit les contraires (1).
Et maintenant qu'il me soit permis d'indiquer
ce qui a réellement exercé une profonde influence sur la marche de ma pensée. La vérité,
entrevue obscurément par Harvey dans ses Recherches embryologiques, perçue dans- la suite plus clairement par Wolf, et enfin définitivement formulée par von Baer, — la vérité que tout développement organique consiste dans le
(1) Qu'on me permette d'ajouter que la conception développée dans la Statiqtie sociale est postérieure à une série de lettres sur la « Sphèfe propre du Gouvernement », publiées dans le Nonconformiste ^ dans la dernière moitié de 18/i2, et réimprimées comme brochure en ISk^. On trouvera dans ces lettres, au milieu de beaucoup de pensées indigestes : la même croyance à des lois invariables régissant les phénomènes sociaux; la môme croyance, au progrès de l'humanité déterminé par ces lois; la même croyance à la modification morale des hommes produite par la discipline sociale ; la même croyance à la tendance des différentes formes do gouvernement « à se constituer d'elles-mêmes à l'état d'équilibre stable » ; la même condamnation du contrôle autoritaire dans les diverses sphères de la vie sociale ; les mêmes bornes posées à l'action de l'État, réduite à la seule fonction d'assurer le respect de la justice et de l'équité dans les relations des citoyens entre eux. La Statique sociale n'a été écrite que dans le but de reconstruire sur un fondement plus solide les doctrines exposées dans les lettres : dans la première partie, on a dégagé les principes d'où elles se dfr duisent ; dans la seconde, on leur a donné plus de force et de clarté.
POURQUOI JK ME SÉPARE d'aUG. COMTE. 131
passage de l'état d'homogénéité à l'état d'hétérogénéité, est le principe d'où j'ai tiré indirectement les conclusions auxquelles je me suis définitivement arrêté. Partout dans la Statique sociale se manifeste une croyance dominante aux évolutions de l'homme et de la société.
Partout aussi se manifeste la croyance que, pour l'un et pour l'autre, ces évolutions sont déterminées par l'influence deis conditions incidentes et par l'action des circonstances. A cette croyance s'ajoute, dans le même ouvrage, la reconnaissance de ce fait que les évolutions organiques et sociales obéissent à la même loi. En confirmant ma croyance à des évolutions d'ordres différents, et partout déterminées par des causes naturelles (évolutions signalées d'ailleurs dans la Théorie de la population et dans les Principes de psychologie)^ la formule de von Baer m'a servi de principe organisateur. Je l'ai étendue à d'autres phénomènes que ceux de l'organisation individuelle et sociale ; je l'ai appliquée dans le dernier paragraphe d'un essai sur la Philosophie du style^ publié en octobre 1852 ;
dans un essai sur les Manières et la Mode, publié en avril 1854 ; plus tard, et avec plus de hardiesse, dans un essai sur le Progrès : ses lois et ses causes^ publié en avril 1857. Dans la suite, je reconnus la nécessite de restreindre encore ce principe; j'étudiai alors ces lois générales de la force, d'où résulte nécessairement cette transformation universelle ; je ramenai alors toutes ces lois à une loi unique : celle de la persistance de la force; je découvris ensuite, manifeste partout, une loi de dissolution, complément de la loi d'évolution ; et enfin, je déterminai les conditions (spécifiées dans l'essai précédent), sous lesquelles l'évolution et la dissolution ont respectivement lieu. La filiation de ces résultats est, je crois, assez manifeste. Le procédé a eu un développement continu, et il est devenu ce qu'il est par l'application de la loi de von Baer combinée avec certaines idées qui étaient en harmonie avec elle, l'application de la loi de von Baer aux phénomènes divers qu'elle peut expliquer. Si ma pensée a subi d'autres influences, c'est, je l'assure, tout à fait à mon insu.
(il.
POURQUOI JE ME SÉPARE d'AUG. COMTE. 133
Il est possible, cependant, que des influences que j'ignore aient agi sur mon esprit; et, parmi celles-ci, se trouve peut-être mon opposition même à la doctrine de M. Comte : c'est souvent dans la connaissance d'un système contraire, qu'un penseur trouve l'occasion de donner à ses propres idées une netteté plus grande et un développement plus suivi. Il est probable que les doctrines exposées dans l'essai sur la Genèse de la science n'auraient jamais eu l'occasion de se produire, si mon opposition décidée au système de M. Comte ne m'avait poussé à en poursuivre le .développement, et que, sans cette circonstance, je ne serais jamais arrivé à la classification des sciences, présentée dans l'essai qui précède. Il est très-possible que sur d'autres points ma répugnance pour les vues de M. Comte m'ait aidé dans l'élaboration de mes propres idées; mais, s'il en est ainsi, je l'ignore complètement.
Qu'on se garde bien de supposer, par tout ce que je viens de dire, que je ne considère pas les spéculations de M. Comte comme étant d'une
grande valeur. Vrai ou faux, son système, dans son ensemble, a produit dans les idées de beaucoup de paasairs d'importantes et salutaires révolutions, et il n'est pas douteux qu'il n'exerce cette influencé sur beaucoup Vautres. Il n'est pas douteux non plus que pour beaucoi^âle^ ceux qui rejettent ses principes généraux, la connaissance même de ces principes n'ait été un stimulant énergique et salutaire. L'ensemble de son système et de sa méthode scientifique, bien ou mal coordonné, ne peut avoir manqué d'agrandir les conceptions de la plupart de ses lecteurs. Il a d'ailleurs rendu un service singulier en familiarisant les honunes avec l'idée d'une science sociale, fondée sur les autres sciences. Outre ces services, qui résultent du cai'act^e général et du but de sa philosophie, je crois qu'il a semé partout, dans ses page^ beaucoup d'idées larges, non-seulement capables d'en faire naître d'autres, mais encore remarquables par leur vérité propre.
C'a été pour moi une tâche fort peu agréable que d'avoir eu à m'occuper d'une question
POURQUOI JE ME SÉPARE^ d'AUG. COMTE. 135
personnelle; mais c'est une tâche que jai cru ne pouvoir décliner. Professant des idées radicalement opposées à celles de M. Comte, sur toutes les doctrines fondamentales, excepté celles que nous héritons en commun du passé, j'ai cru nécessaire de ne pas laisser subsister l'opimoa que je suis d'accord avec lui, nécessaire de rftontrer qu'une gi^ande partie de ce qui est connu généralement sous le nom de t philosophie positive > n'est pas la < philosophie positive » en ce sens qu'elle soit la philosophie particulière de M, Comte, et enfin de montrer que je rejette tout, dans ce qu'on appelle t philosophie positive >, excepté ce qui ne lui appartient pas en propre.
Qu'il me soit permis, en finissant, comme en commençant, de dire combien je regrette que ces explications aient été provoquées par les crititiques d'un écrivain qui m'a traité si libéralement. Rien, je le crains, n'empêchera ces pages de paraître une réponse fort peu gracieuse aux sympathiques observations de M. Laugel ; il ne me reste qu'un espoir, c'est q\ie l'importance
de la question, en tant qu'elle me concerne puisse me servir d'excuse, sinon d'apologie suffisante.
Reconnaître des lois, c'est reconnaître Tuniformité des rapports entre les phénomènes ; il suit de là que l'ordre dans lequel lesi différents groupes de phénomènes sont rapportés à des
(1) Le chapitre suivant fut imprimé dans la première édition des Premier» Principes. Je le retranchai de la seconde édition refondue, parce qu'il avait cessé d'en former une partie essentielle. Comme on y renvoie dans les pages précédentes, et que les matières qu'il renferme se rapportent à celles que nous touchons maintenant, j'ai cru qu'il ne serait pas inutile de le mettre ici sous forme d'appendice. De plus, bien que j'espère l'incorporer plus tard à cette division des Principes de Sociologie qui traite du progrès intellectuel, cependant, comme il peut s'écouler beaucoup de temps avant qu'il reparaisse à la place qui lui convient, et, comme dans le cas où je ne pourrais achever mon entreprise, il peut se faire qu'il ne reparaisse jamais, il me parait convenable d'en rendre la lecture plus accessible qu'elle ne l'est maintenant. Les premières et les dernières sections, qui servaient à le relier au sujet de l'ouvrage auquel il appartenait d'abord, ont été omises ici. Le reste a été revu avec soin, et dans quelques parties considérablement modifié.
lois doit dépendre de la fréquence avec laquelle les rapports uniformes qu'il manifestent chacun à part sont perçus distinctement. A quelque degré que l'on soit arrivé dans la connaissance de ces rapports uniformes, les mieux connus sont ceux qui ont frappé l'esprit le plus souvent et le plus fortement. La constance et la régularité que nous supposerons entre les phénomènes successifs seront proportionnées en partie au nombre de fois qu'une relation se sera présentée non-seulement à nos sens, mais encore à notre conscience, en partie à la vivacité de l'impression que les deux termes de la relation auront faite sur nous.
Tel est le principe qui dirige l'esprit dans la découverte des lois. De ce principe général dérivent certains principes secondaires auxquels cette succession doit se conformer d'une manière plus immédiate et plus évidente. — En premier lieu, l'influence plm ou moins directe des phénomènes sur notre bien-être personnel Tandis que, dans ce qui nous entoure, beaucoup de choses n'exercent sur nous aucune influence
appréciable, d'autres, à différents degrés, produisent en nous des plaisirs ou des peines : il est évident que les phénomènes dont Faction sur nos organes, soit en bien, soit en mal, est la plus forte seront les premiers dont les lois seront constatées et reconnues. — En second lieu, révidence des deux phénomènes entre lesquels un rapport peut être perçuy ou du moins de lun d'eux. Parmi les phénomènes, les uns sont tellement cachés qu'ils ne peuvent être découverts que par une observation très-attentive; les autres ont trop peu d'importance pour être remarqués; d'autres ne sollicitent que médiocrement notre attention; d'autres enfin ont tiant d'importance et d'éclat qu'ils s'imposent d'eux-mêmes à notre observation ; il n'est pas douteux que, les conditions étant supposées les mêmes, ces derniers seront parmi ceux dont les lois seront reconnues les premières. — En troisième lieu, la fréquence absolue avec laquelle les relations se présentent. Il y a bien des degrés dans la manière dont les phénomènes se manifestent à nous, soit dans leur simultanéité, soit dans leur succession : les
l&O . CLASSIFICATION DES SCIENCES.
uns sont de longue durée ou constamment sous nos regards, les autres ne durent qu'un instant ou ne se montrent que très-rarement; il est évident que les derniers ne seront pas rapportés à leurs lois aussi promptement que les premiers. — En quatrième lieu, la fréquence relative des phénomènes. Beaucoup de phénomènes n'ont lieu qu'en certains temps et en certains lieux; or, comme un rapport qui n'est pas à la portée d'un observatpur ne peut être perçu, fût-il d'ailleurs un fait très-commun sur d'autres points de l'espace et du temps, nous devons tenir compte des circonstances physiques environnantes, aussi bien que de l'état de la société, des arts et des sciences, car tout cela influe sur la fréquence avec laquelle certains groupes de phénomènes se manifestent. — Le cinquième principe secondaire que nous devons prendre en considération, c'est que la découverte des lois dépend en partie de la simplicité des phénomènes qu'elles régissent. Les phénomènes complexes dans leurs causes ou leurs conditions nous dérobent tellement leurs relations essentielles
DES LOIS EN GÉNÉRAL. lAl
qu'il faut des expériences souvent répétées pour découvrir le lien véritable qui unit les antécédents aux conséquents. Il ressort de là que, toutes choses égales d'ailleurs, la généralisation doit aller du simple au composé, et c'est là ce que M. Comte a regardé bien à tort comme le seul principe régulateur de la généralisation. — En dernier lieu, vient le degré d'abstraction : les relations concrètes sont les premières connues. C'est plus tard nécessairement que l'on a recours à l'analyse pour séparer les connexions essentielles de toutes les circonstances qui les déguisent. C'est alors qu'il devient possible de décomposer en leurs éléments les rapports, toujours plus ou moins complexes, qui lient les phénomènes entre eux. Ainsi procède la généralisation, jusqu'à ce qu'elle ait atteint les vérités les plus hautes et les plus abstraites.
Tels sont les divers principes secondaires. La fréquence et l'impression plus ou moins vive avec laquelle les relations invariables frappent l'observation interne et externe déterminent la
reconnaissance de leur uniformité, et 6ette fréquence et cette vivacité d'impressions dépendant des conditions indiquées plus haut, il en résulte que Tordre dans lequel les faits se groupent et se généralisent doit dépendre de la réalisation phis ou moins complète des conditions susdites. Voyons comment les faits justifient cette conclusion, en examinant d'abord ceux qui mettent en lumière le principe général, et puis ceux qui démontrent les principes particuliers qui en découlent.
Les relations reconnues les premières comme uniformes sont celles qui existent entre les propriétés communes de la matière : tangibilité, visibilité, cohésion, pesanteur, etc. Nous n'avons jamais supposé ni qu'il fût un temps où la résistance offerte par un objet fût regardée par nous comme causée par la volonté de l'objet, ni qu'il fût un temps où la pression d'un corps sur la main qui le. tient fût attribuée à l'action d'un être vivant. Aussi sont-ce là les relations dont nous avons le plus souvent conscience, ces relations étant objectivement fréquentes, remarqua-
DES LOIS EN GëNËUAL. 1A3
bles,,^imples, concrètes, et nous affectant d'une manïêrfe immédiate.
Il en est de même des phénomènes ordinaires du mouvement. La chute d'un corps aussitôt qu'il est, privé de son appui est un fait qui nous affecte directement, un fait évident, simple, concret Qt très-souvent répété. Aussi est-ce un fait qui * a été reconnu comme loi antérieurement à toute tradition. Nous ignorons s'il fut une époque où les mouvements produits par la gravitation terrestre furent attribués à une volition. Si quelquefois on a recours à l'intervention d'un agçnt libre, c'est seulement lorsqu'il s'agit d'une relation obscure ou d'un fait dont l'antécédent n'est pas perçu, comme la chute d'un aérolithe. — D'un autre côté, des mouvements de même nature que celui d'une pierre qui tombe, les mouvements des corps célestes, restent longtemps sans être généralisés, et, jusqu'à ce que leur uniformité soit reconnue, sont considérés comme les effets d'une volonté libre. Cette différence ne tient pas évidemment au degré de complexité ou d'abstraction, puisque le moùve-
ment elliptique d'une planète est un phénomène aussi simple et aus*si concret que le mouvement d'une flèche qui décrit une parabole. Maïs les antécédents ne se laissent pas apercevoir; les successions sont de longue durée et ne sont pas souvent répétées. Voilà pourquoi on a tardé à réduire ces phénomènes en lois; ce qui le prouve, c'est qu'ils ont été successivement généralisés d'après leurs degrés de fréquence et d'évidence : le cycle mensuel de la lune d'abord; puis le mouvement annuel du soleil; plus tard, les périodes des planètes inférieures, et enfin les périodes des planètes supérieures.
A l'époque où les phénomènes astronomiques étaient encore, attribués à une volonté, certains phénomènes terrestres d'un ordre différent, mais d'une simplicité égale pour quelques-uns, étaient interprétés de la même manière. La solidification de l'eau à une basse température est un phénomène simple, concret et qui nous touche de près; mais il n'est ni aussi fréquent que les phénomènes que nous voyons généralisés plus tôt, ni aussi fecile à connaître dans son antécé-
dent. Quoique tous les climats, excepté sous les tropiques, nous offrent assez régulièrement en hiver le rapport qui existe entre le froid et la glace, cependant, au printemps et en automne, les gelées accidentelles du matin n'ont pas des rapports bien évidents avec le degré de température. La sensation n'offrant pas une règle d'appréciation très-sûre, il est impossible pour un sauvage de percevoir le rapport exact qui existe entre une température de 32 degrés Fahr, et la congélation de l'eau. Voilà pourquoi on a
pendant longtemps attribué c^e phénomène à une cause personnelle. La même chose a eu lieu par rapport aux vents et pour des raisons plus gi'andes encore. Leur irrégularité et l'obscurité où se cachent leure antécédents ont permis aux explications mythologiques de subsister pendant de longues années.
A l'époque où l'uniformité de beaucoup de relations inorganiques tout à fait simples n'avait pas encore été reconnue, certaiiîes relations organiques, très-compliquées et tout à fait spéciales, étaient converties en lois. L'union cousspencer.
m^mmmmm^mmm^jr^B^fm<^^mim^
14(5 CLASî^IFlCATION DES SCIENCES.
tante de plumes et d'un bec, de quatre pattes et d'un système osseux interne est un fait avec lecjuçl tous les sauvages ont toujours été et sont encore familiarisés. Si un sauvage trouvait un oiseau avec des dents ou un mammifère couvert de plumes, il serait aussi surpris que le plus savant naturaliste. Or, ces phénomènes organiques, dont l'uniformité a été reconnue de si bonne heure, sont absolument de la même nature que ces phénomènes plus nombreux dont la constance a été reconnue plus tard par la biologie. L'union constante de glandes mammaires avec deux condyles occipitaux, de vertèbres avec des dents logées dans des alvéoles, de cornes frontales avec l'habitude de ruminer, sont des généralisations purement empiriques cojnme celles qui sont connues du chasseur des temps primitifs. Le botaniste est incapable de comprendre le rapport mystérieux qui existe entre des fleurs papilionacées et des semences renfermées dans des gousses aplaties : il connaît ces rapports et d'autres semblables comme de simples faits et de la même manière que le bar-
Des lois en général. 1A7
bare connaît les rapports qui existent entre certaines feuilles particulières et certaines espèces particulières de bois. Mais, si un grand nombre de ces relations unifoiines, dont l'ensemble forme en grahde partie les sciences organiques, ont été connues de très-bonne heure, cela tient à l'impression vive et à la répétition fréquente avec lesquelles elles se sont présentées à l'expérience. Quoiqu'il soit très-difiRcile de découvrir un rapport entre le cri particulier d'un oiseau et de la chair bonne à manger, cependant les deux termes de la relation sont frappants, se présentent souvent à l'observation, et la connaissance du lien qui les unit intéresse directement notre bien-être personnel. D'autre part, des relations innombrables de même ordre, et qui même s'offrent à nous plus fréquemment dans les plantes et dans les animaux, restent ignorées pendant des siècles, si elles sont peu frappantes ou sans importance manifeste.
Si, passant de cet état primitif à un état plus avancé, nous recherchons l'époque de la découverte de ces lois moins connues qui forment
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principalement ce qu'on nomme la science, nous trouvons que Tordre dans lequel elles sont découvertes est déterminé par les mêmes causes. Pour s'en convaincre, il suffit d'exanViner à part rinfluence de chacun des principes secondaires indiqués plus haut.
Que les lois qui ont un rapport direct à la conservation de la vie soient, toutes choses égales d'ailleurs, découvertes avant celles qui ne nous intéressent qu'indirectement, c'est un fait partout attesté dans l'histoire de la science. Les habitudes des tribus encore barbares qui fixent les temps par les phases de la lune, et qui, dans leurs échanges, donnent un certain nombre d'articles pour un nombre égal d'autres articles, prouvent que les conceptions d'égalité et de nombre qui ont donné naissance aux sciences mathématiques se sont développées sous l'influence des besoins personnels; et il n'est pas douteux que ces rapports généraux des nombres entre eux, qui font partie des règles de l'arithmétique, se sont révélés pour la première fois à. l'esprit dans la pratique des échanges. II
enta 'été de même de la géométrie. L'étymolognb'du mot. montre que cette science ne con^kfait, dins le principe, que dans un certain noniBre de règles nécessaires pour le partage des terres et la construction des habitations. Les propriétés de la balance et du levier, qui renferment le premier principe de la mécanique, furent généralisées de bonne heure sous l'influence des besdins du commerce et de l'architecture. La nécessité de fixer l'époque des fêtes religieuses et des travaux de l'agriculture a fait inventer aux hommes les périodes astronomiques les plus simples. Les premières connaissances en chimie, telles qu'on les retrouve dans la métallurgie ancienne, ont certainement pris naissance dans les recherches que l'ont fut obligé de faire pour perfectioniier lés outils et les- instruments. L'alchimie des temps postérieurs nous montre ce qu'a pu, pour la découverte d'un certain nombre de lois, le désir ardent de se procurer des avantages personnels. Notre âge n'est pas non plus dépourvu d'exemples de cette nature. « Ici, dit Humboldt, lors-
■pi
quH voyageait en Guyane, ici comme dans heaucoup de contrées de l'Europe, les sciences ne sont jugées dignes d'occuper l'esprit qu'en tant qu'elles peuvept contribuer immédiatement au bien-être de Ja société » . < Gomment croire, lui disait un missionnaire^ que vous ayez quitté votre pays pour venir sur les bords de cette rivière vous exposer à être dévoré par les MosquitoS) et pour mesurer des terres qui ne vous appartienn^t pas ? » Nos côtes fournissent des ex^nples pareils. Sur les bords de la mer, il n'est point de naturaliste qui ne sache avec quel mépris le& pêcheurs regardent les collections qui 8(Hit laites p(mr le microscope ou l'aquarium. Telle est leur incrédulité «ur la valeur qu'elles peuvent avoir qu'on parvient à peine, même par l'appât du gain, à leur faire conserver le rebut de leurs filets. Mais pojirquoi chercher loin de nous des preuves qui nous sont fournies par les entretiens journaliers de ceux avec lesquels nous vivons. Le désir que
l'on exprime de posséder c une science pratique » , une science qui puisse servir aux besoins
de la vie, joint au ridicule que Ton jette or4inairement sur les recherches scientificpias^^i ne sont pas d'une application immédiate, suffît pour montrer que Tordre suivant lequel les lois se découvrent dépend en grande partie de l'infliience plus ou moins directe qu'elles peuvent exercer sur notre bien-être.
Que, toutes choses égales d'ailleurs, les phénomènes imposants soient rapportés à leurs lois avant les phénomènes peu remarquables, c'est une vérité si évidente qu'elle n'exige presque aucune preuve. Si l'on admet que par l'homme primitif, comme par l'enfant, les propriétés des grands objets de la nature sont remarquées avant celles des objets petits, et que les relations externes des corps sont généralisées avant les relations internes, il faut admettre aussi que, dans les progrès subséquents, l'importance ou la grandeur des relations a déterminé en grande partie l'ordre dans lequel elles ont été reconnues comme uniformes. De là il est arrivé qu'après avoir constaté d'abord ces phénomènes trèsfrappants qui constituent une lunaison, puis ces
phénomènes moins frappants qui marquent l'année, et enfin ces phénomènes encore moins frappants qui marquent les périodes planétaires, l'astronomie s'est occupée de phénctoiènes beaucoup moins remarquables, de ceux, par exemple, qui se répètent dans le cycle des éclipses de la lune, et de ceux qui ont suggéré la théorie des épicycles et des cercles excentriques. Quant à l'astronomie moderne, elle s'occupe de phénomènes beaucoup moins frappants encore ; et cependant, parmi ces phénomènes, quelques-uns, comme k rotation des planètes^ sont les plus simples que nous présente le cieL En physique, l'usage que l'on apprit de bonne heure à faire des canots impliquait la connaissance empirique de certains phénomènes hydrostatiques, intrinsèquement plus complexes que beaucoup de phénomènes statiques que l'expérience seule n'a pu révéler; mais ces phénomènes hydrostatiques s'imposaient d'eux-mêmes à l'observation. Si nous comparons la solution du problème de la gravité spécifique par Archimède avec la découverte de la pression atmosphérique par Torri-
celli (deux phénomènes de nature identicfue), nous comprenons que l'une a précédé l'autre, non à cause d'une différence dans les rapports des deux phénomènes avec notre bien-être per- <sonnel, ni à cause d'une différence au point de vue de leurs manifestations plus ou moins fréquentes, ni à cause de leur simplicité relative, mais parce que, dans le premier cas, le rapport entre l'antécédent et le conséquent est beaucoup plus frappant que dans le second. Entre autres exemples pris au hasard, on peut faire remarquer que les rapports entre l'éclair et le tonnerre, et entre la pluie et les nuages, furent reconnus longtemps avant d'autres rapports du même ordre, simplement parce qu'ils s'imposaient d'eux-mêmes à l'attention. La découverte si tardive des formes microscopiques de la vie et de tous les phénomènes qu'elles présentent peut être citée comme pouvant servir à montrer clairement que certains groupes de relations ordinairement imperceptibles, bien que sous d'autres points de vue semblables à d'autres relations connues depuis longtemps, ne peuvent se révéler