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Classiques et romantiques

Notre époque a tant de conseillers et de si divers qu'elle ne sait auquel entendre : certains de nos maîtres d'histoire assurent avec une modestie désabusée que l'histoire « ne sert à rien ». Ils l'écrivirent naguère, et ne semblent point, que je crois, prêts à se rétracter... Un maître éminent de l'histoire de nos Lettres, comme on le priait de répondre à une récente enquête sur la critique littéraire, hasarda tout de go que la critique ne l'intéressait point, et que l'activité des critiques lui paraissait superflue. Notez qu'il n'entendait point dénoncer l'insipide verbiage auquel la lâcheté d'un temps d'universelle complaisance et d'audacieux sabotage accorde, sans nul droit, le beau nom de critique. Ce savant maître condamne par principe la critique et les critiques.

Je prie que l'on veuille bien considérer ces faits.

N'allez point avoir là l'effet d'un détachement à la Renan, une ironie élégante, une attitude philosophique ; nos maîtres sont fort sérieux — entendez qu'ils s'interdisent les vues trop générales, et répudient les captieuses élégances de l'incertitude ; rendons-leur cette justice qu'ils ne se piquent point d'avoir le sourire... Non, ils affirment gravement ce qu'ils croient être la vérité, avec je ne sais quelle obstination découragée, je ne sais quel sombre accent de pessimisme vérécondieux ; ils affirment, ils tranchent... Un secret pressentiment leur murmure-t-il que leurs paroles, mal comprises, pourraient bien être blasphématoires, et que leur négation serait aisément un attentat à la vie de l'esprit?

Pourtant ils nous apportent leur vérité, dont nous ne saurions faire fi. Elle n'est, en effet, néfaste que parce qu'elle est incomplète. Telle quelle, elle ajoute un élément de trouble au désordre intellectuel où s'épuisent tant de nos contemporains ; elle ajoute au singulier désarroi où aboutissent les idées — combien vagues et confuses, — du public touchant la critique.

La critique, nul ne sait plus au juste ce qu'elle est, ce qu'elle doit être, ce qu'il importe plus que jamais qu'elle soit.

Nous connûmes tant de sortes de critiques, sans compter celles qui usurpèrent une étiquette imméritée ! critique érudite, critique légère, critiqué ironique, critique enthousiaste, critique des défauts — combien rare ! — critique des beautés — naïve, ou trop bonne fille ; — critique universitaire, honnête, un peu lente, et sauf exception que tout le monde connaît, peu au fait des nouveautés; critique journalistique, si spirituelle souvent, mais envahie par les gâte-métiers, et pervertie par la réclame ; critique des idées ; critique morahsante, vieille bavarde qui scrute les mœurs avec des yeux fripons, moralise, édifie, pontifie, et n'intéresse personne; critique ésotérique; critique acrobatique ; critique théorique, ou si vous préférez, systématique; critique anarchiste; critique nonchalante, véhémente...

J'admire les geùs qui vont déplorant la disparition de la critique. Déchéance, peut-être — encore fâudrail-il préciser ce qu'on entend par là, et montrer que cette déchéance s'accompagne d'un déploiement singulier de talents ingénieux, brillants

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et séduisants. Décadence plutôt, s'il demeure vrai que ce qui manque le plus à la critique c'est... l'autorité. Sans autorité la critique ne vit que d'une vie diminuée, languissante, inopérante; sans autorité, elle ne remplit point sa mission; elle manque à sa raison d'être, et se manque à elle-même; elle est en décadence...

Mais, qu'on ne s'émerveille pas de ce déluge de critique, de ce pullulement de critiques dont notre temps nous inflige le spectacle, voilà de quoi surprendre — ou plutôt rien ne révèle davantage à quel point nous ignorons les exigences, les titres, les devoirs et les droits de la critique. A la vérité, tout le monde s'en mêle : nous vivons sous le régime de la cohue : critiques, romanciers ou poètes, notre sort est commun ; il faut en prendre notre parti.

La critique ne s'en porterait ni mieux ni plus mal si ceux qui ont accepté la tâche d'en faire triompher une définition ample et nette, généreuse et haute, et digne de sa mission, s'étaient mieux appliqués à leur rôle; la critique peut bien être galvaudée par les soins tenaces d'une foule d'écrivailleurs ; subissant le destin de l'art et des lettres, rien n'importerait moins si le public était vigoureusement invité à sauvegarder la notion d'un infrangible idéal.

Nous voici, je crois bien, au centre du problème.

Causes secondaires, et généralement négligeables de la confusion des idées en matière de critique, que ces causes dont on nous rebat les oreilles ! progrès de la grande (!) presse, progrès colossal de la publicité, démocratisation de Tari, avilissement de la critique par une nuée de subalternes... Une critique forte trouve en elle-même tant de ressources qu'elle peut et doit triompher du mauvais vouloir des uns, des complaisances des autres, de la médiocrité de ceux-ci, de la vénalité de ceux-là, de tous les vices et de tous les pièges des mœurs littéraires et sociales. Qu'elle soit seulement, elle a partie gagnée, car ils sont nombreux, ceux qui vivent de sa force, et ceux qui lui doivent une aide précieuse ; car elle apporte à tous de l'ordre, de la clarté; chaleureuse, elle favorise la vie; on l'aime pour son ardeur, et cette fierté dont elle stimule et encourage les nobles joies et les plaisirs désintéressés.

Cette critique-là n'existe pas, et j'en demande bien pardon à plusieurs de mes confrères dont j'estime infiniment la science, Pesprit, le talent.

Esprit, science, talent, il me semble que certains critiques dépensent tout cela avec quelque hâte inconsidérée, et peut-être libéralement, mais non point de la manière qui serait la plus utile et répondrait le mieux au devoir primordial de leur état. Et certes je n'interdis à personne de cultiver

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un domaine étroit de la critique, de s'y enfermer jalousement, ou bien encore de tenter de lointaines reconnaissances, de suivre son caprice, et d'obéir à toutes les intuitions de son génie personnel ; nous connaissons plusieurs sortes de critiques savoureuses, en quelque sorte excentriques, très précieuses ; il y a aussi les critiques spéciales, ou si vous préférez techniques... Mais à poursuivre tant d'objets divers et charmants, et peut-être nécessaires, n'a-t-on point perdu de vue une plus urgente, sinon plus haute nécessité?

Certains furent entraînés par leur talent, et l'on n'aura pas le courage de leur en tenir rigueur ; d'autres par une discipline particulière ou une habitude professionnelle... Or, parler au nom d'une fantaisie individuelle, ou encore au nom d'une discipline spéciale et exclusive, ce n'est point ofTrir un titre suffisant pour être entendu d'un grand nombre de lecteurs ; parmi tant d'augures, le public choisit mal ou ne choisit pas ; à aucun il n'accorde cette confiance équitable qui engendre l'autorité ; la cacophonie de tant de vérités fragmentaires retentit en lui douloureusement; celles qu'il adopte, il les déforme monstrueusement; l'individualisme de notre temps, si favorable au développement des personnalités vigoureuses, condamne le plus grand nombre à l'incohérence, c'est-à-dire à l'inculture...

Il est temps de réagir : le public ne peut atten-

dre de secours que d'une critique ardente et résolue ; il n'écoutera ni les spécialistes des diverses éruditions ou de la phi'losophie, ni les esthètes, non plus que les impressionnistes ou les dilettantes — à ses yeux, et je crois qu'il a raison, la critique est le contraire du dilettantisme — mais il ira au-devant de quiconque, invoquant tour à tour la science des uns, les intuitions des autres, témoignera de la plus large audience ; de quiconque, embrassant le plus grand nombre possible d'expériences, tentera de se dérober aux partialités et aux aveuglements ; de quiconque lui apportera, non point sans doute des certitudes, mais, selon l'expression de Henri Ghéon, des directions, c'està-dire, encore une fois, de Tordre, des points d'appui inébranlables et des excitants de méditation.

Cette critique-là sera vivante ; elle sera préoccupée de justesse et de justice, elle ne méprisera ni le fait, ni la méthode, mais saura quand il le faudra s'en affranchir... Elle sera surtout préoccupée de découvrir et de suivre les manifestations de la vie ; elle recherchera passionnément, dans les œuvres contemporaines et celles du passé, les éléments de vie, les signes impérissables de l'activité de l'esprit, ces ferments indestructibles, ce feu la-

lent qui peuvent pn^longer et répandre parmi nous léternel miracle. Elle s'efforcera d'entrer et de rester en communication avec la vie profonde des œuvres et des hommes; elle recherchera pour s'y fixer le confluent des grands courants de la vie contemporaine : la vie — et non les systèmes — sera son idéal, sa norme, son critère.

Quel autre gage de fécondité exiger d'elle ?

Car cette critique sera féconde — mérite-t-elle d'être appelée critique, celle qui est uniquement négative ? — cette critique sera féconde, et j'ose* le dire, créatrice, puisque son sang, sa substance, toutes ses forces, elle les vouera au bienfaisant Moloch, puisqu'elle aussi nourrira de sa chair le grand incendie, et contribuera à créer de nouvelles valeurs brillantes et réconfortantes.

Et c'est ce que je prie, très humblement, MM. les érudits de vouloir bien considérer.

Nous accordons à l'érudition un grand crédit: prenons garde qu'elle ne nous égare : qu'est-elle sinon l'abdication de l'esprit devant la méthode? Reconnaissons l'abnégation, souvent méritoire, des érudits, mais ne l'imitons pas. L'érudition semble nous conseiller non pas seulement la prudence, mais le renoncement devant les plus magnifiques richesses : l'érudit extrait des ténèbres profondes maints diamants qu'il ne sait ni ne doit dégager de leur gangue et lancer dans la circulation; il est

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trop évident que le fait en soi, le fait brut, n'a qu'une importance secondaire, et pour ainsi dire un intérêt latent ; ce qui importe, c'est l'activité de l'esprit à propos de ce fait. L'érudit semble nous conseiller la paresse d'esprit; ne suivons point un tel conseil ; admirons sa probité, emparons-nous de ses trésors, multiplions autour de ses froides enquêtes les démarches d'une insatiable et chaleureuse curiosité ; et tandis qu'il oublie son temps pour explorer le passé, soyons des hommes d'aujourdhui, anxieux de tisser entre les morts et nous un réseau de relations nombreuses et opportunes. Jugeons enfin hardiment, puisque juger, c'est prendre de soi-même une plus nette conscience; affirmons-nous en nous enrichissant.

Que l'érudit proclame lui-même la stérilité de son labeur, il n'a qu'à demi-raison ; stérile, l'érudition l'est assurément quand elle demeure réduite à ses seules forces, confinée en sa méthode, ses préoccupations, son isolement du monde et de la vie; source éternellement jaillissante de fécondités quand elle sollicite le concours de l'esprit... Et c'est là qu'intervient la critique. Plusieurs maîtres de l'érudition le savent bien, qui sont des critiques éminents.

Puisse leur exemple n'être point perdu. Il devra inspirer cette critique que j'appelle de mes vœux, dont j'essaie d'esquisser la tâche et le caractère,

les devoirs de cette critique sont multiples ; elle transgresserait l'un des plus évidents si elle négligeait le passé : car elle doit, infatigable, franchir toutes les frontières et explorer tous les siècles ; le temps non moins que l'espace est nécessaire au discernement des proportions et des perspectives . . . Et d'abord elle ne devra jamais perdredevue notre propre passé, nos classiques, nos ancêtres, leur art, leurs mœurs, etenfin et toujours leur vie. Elle sera largement rétrospective, pour être mieux assurée de demeurer dans la vérité de notre existence contemporaine.

J'oserai même l'affirmer, elle ne sera tout à fait elle-même que dans cet efîort rétrospectif : ici nul ménagement : sur les hommes aussi bien que sur les œuvres elle peut tout dire... Mais alors qu'elle dise tout ; qu'elle ne se borne pas à des jugements strictement littéraires : qu'elle fasse revivre tantôt la société, tantôt l'individu, et parfois un chefd'œuvre, et parfois un acte ou une existence. Elle ne sera jamais trop largement accueillante ; qu'elle accepte tous les concours, mais ne s'asservisse à aucun : car elle est d'abord l'effort de l'esprit pour pénétrer et s'assimiler la vie, elle doit être un effort obstiné, patient, multiforme, savant et indiscipliné, modeste, respectueux, prudent, enthousiaste..; un tel effort ne saurait être enfermé dans la prison d'une formule: sa raison d'être est d'abord d'échap-

per à toutes les contraintes et de nous être une leçon d'affranchissement, d'indépendance et de vie

Formuler un tel idéal en offrant au public quelques essais rétrospectifs, ce n'est pas se flatter de l'avoir réalisé, ni même approché : on n'a point cette ridicule prétention; on n'a d'autre prétention que de signaler un ordre d'inquiétudes d'où ce volume tire — on le croit fermement — son unité ; du moins, ces inquiétudes, s'est-on efforcé de ne les point repousser, et bien au contraire de les constamment accueillir sans atténuations ni vains ménagements, ni lâches concessions.

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