DIX-SEPTIEME SIECLE
Ce fut certes une étrange aventure : une mystique visionnaire, une prophétesse, une détraquée, demi sainte, demi folle, s'éprend des théories d'un théologien d'outre-Pyrénées ; ses extases, ses crises, la conviction qui frémit dans ses paroles et ses gestes, les surprenants hasards de sa vie errante et mouvementée, les « persécutions » qu'elle subit, bien plus que ses écrits servent sa renommée : sa réputation ne souffre point de circonstances d'apparence fâcheuse dont nul n'a jamais pénétré le mystère : que furent ces relations avec ce barnabite au sujet duquel elle écrit : « après que Notre-Seigneur nous eût bien fait souf-
frir, le père La Combe et moi, dans notre union, afin de l'éprouver entièrement, elle devint si parfaite que ce n'était plus qu'une entière unité, et cela de manière que je ne puis plus le distinguer de Dieu ». Le père La Combe, convaincu de molinisme, fut emprisonné, condamné en cour de Rome, et mourut fou à Cliarenton. Mme Guyon, dont la folie parut moins redoutable, fut retenue huit mois à la Visitation, puis relâchée grâce à l'intervention de Mme de Maintenon... Il est dans sa vie des circonstances obscures ; il en est d'inquiétantes et peut-être de trop significatives ; voyez comme la peint le père Paulin d'Aumale :
« Depuis ce temps-là, Mme Guyon me vint voir encore une fois d'une manière assez surprenante; et sans beaucoup de discours elle me dit d'un air et d'un ton fort passionné, les lèvres toutes tremblantes et comme livides, le visage enflammé et le corps tout ému, qu'elle cherchoit et vouloit des cœurs ; ce qu'elle répéta plusieurs fois sans me dire autre chose. »
Et sans doute ne prodigue-t-elle point ces airs de pythonisse chez les pieuses dames et les dévots grands seigneurs qui recherchent les directions de sa tumultueuse éloquence ; certaine scène cependant, chez la duchesse de Charost, à Beynes, où il fallut la délacer parce qu'elle « mourait de plénitude», eût ouvert les yeux à des admirateurs moins prévenus : « ... mon corps creva. Je sentis alors comme une rivière qui, trouvant une digue, surmonte du côté de sa source ».
Cette hystérique rencontre l'élégant abbé que ses succès oratoires, son talent de plaire et l'amitié de Bossuet désignent aux égards attentifs de tous les ambitieux. Des amis communs leur ménagent une en-
FÉNELON ET MADAME GUYON g
trevue, un long tête-à-tête dans une berline de voyage : Mme Guyon parle abondamment; sa parole entre-t-elle dans le cerveau de l'abbé ? « Gela y entre, répond-il, par la porte cochère. » Gela y entrait bien mieux que ne pensait l'aimable gascon. — Fénelon conquis, les initiés de la petite Eglise se groupent autour des gendres de Golbert, les ducs de Beauvilliers et de Glievreuse; de Beynes, Mme Guyon va à Versailles « conférer mystiquement » avec les duchesses de Beam^Uiers, de Ghevreuse, de Mortemart... conventicules délicieusement aristocratiques, où bientôt pénètre l'austère et puissante dame, toujours en quête du fin du fin en fait de dévotion, qui règne sur la Cour et ïe roi. Mme de Maintenon installe presque officiellement Mme Guyon à Saint- Gyr.
« Presque toute la maison devient quiétiste sans le savoir, écrit la mère du Péron; on ne parlait plus que d'amour pur de Dieu, d'abandon, de sainte indifférence, de simplicité ; cette dernière vertu servait de voile à la recherche de toutes les petites satisfactions personnelles... on prenait ses aises et ses cwiimodités avec la sainte liberté des enfants de r>ioii; on ne s'embarrassait de rien, pas même de son salut. »
Mme Guyon est riche : sa fille épouse le fils du surintendant Fouquet. Beauvilliers devient gouverneur, Fénelon précepteur du duc de Bourgogne. Là cabale grandit : le complot mystique s'organise ; Mme Guyon est l'initiatrice, la femme visitée de Dieu, Fén(.'lon l'élu du Seigneur, le prédestiné par qui s'accomplira la rénovation religieuse de la France et du monde. Mme Guyon dénomme son armée l'ordrcs des Michelin» : Fénelon en est le g-énéral : la hiérarchie
i VIES ET ŒUVRES D AUTREFOIS
micheline comprend deux assistants, un secmtaire, un aumônier, un maître des novices, un geôlier, un portefaix, une bouquetière, une portière, une sacristine, une intendante des récréations, d'autres officiers et « officières » de rang subalterne. Les enfants du Petit Maitre fonderont l'empire d'union ; le duc de Bourgogne sera leur chef : la sainte l'a prédit ; n'écritelle pas à Fénelon : « Dieu a des desseins sur ce prince d'une miséricorde singulière : je suis certaine qu'il en fera un saint. » Certes l'empire d'union triomphera : « ce sera lui (le duc de Bourgogne) qui le fera fleurir, il en sera le chef comme mon saint (saint Michel) sera son protecteur spécial. »... Effusions, oraisons, élans de pure piété, aspirations au détachement suprême, ambitions douteuses, appétits très profanes, foi enfantine, intrigues puériles, entreprise redoutable, est-ce donc la première fois que la religion et la politique s'associaient pour établir leur domination sur les âmes ?
Le réveil fut terrible : Nicole publie une réfutation du Moyen court : le livre de Mme Guyon est condamné par l'inquisition romaine. Godet-Desmarais suggère à Mme de Maintenon de tardifs scrupules. Les conférences d'Issy prévinrent le scandale : la question religieuse semble réglée ; la vraie lutte éclate : voici aux prises l'archevêque de Cambrai et l'évêque de Meaux, deux théologies, deux méthodes, deux tempéraments; la Sorbonne incertaine, la ville et la cour divisées, les consciences inquiètes, douloureusement assaillies par des appels auxquels nul ne saurait se dérober, le débat s'étend implacablement; l'Eglise et l'Etat, la religion, la morale sont intéressés à son
issue : des deux parts on manisfeste une furie exaspérée : d'une « espèce » insignifiante la passion française a fait surgir une de ces « affaires » qui ébranlent toute une époque, et dont il semble que nous ayons le monopole — ou le privilège.
L'affaire du quiétisme est si vaste qu'elle semble avoir découragé les historiens; critiques etéruditsse sont enfoncés dans le détail; les uns ont approfondi les doctrines, d'autres les campagnes de la diplomatie laïque ou ecclésiastique; certains n'ont voulu discerner ({ue la conduite de tel protagoniste; aussi les nombreux récits que nous possédons de ce grand conflit d'idées et d'intérêts sont-ils tous incomplets par quelque côté, incomplets, donc partiaux. Quel historien soucieux de A'éi'ité objective et intégrale, et ambitieux d'art, restituera dans son impressionnant ensemble la « tragédie théologique » où se passionnèrent les contemporains du grand roi ?
L'ambition de M. Maurice Masson^, pour justifiée et opportune qu'elle soit, est moins haute : son livre jette quelque lumière sur l'épisode fondamental, et le moins expliqué, de toute cette histoire : M. ^Maurice Masson s'attache au « roman mystique » de Fénelon.
De ce roman mystique nous connaissions les plus apparentes péripéties, la conclusion : nous n'ignorions point que Fénelon fut le disciple singulièrement docile de ]\Ime Guyon : le guyonisme est à la base des Maximes des saints : la rude polémique de Bossuet