‹ Classiques et romantiquesChapitre 11 sur 27 · UN AMI DE MADAME DE STAËL MATHIEU DE MONTMORENCY · texte numérisé non relu

UN AMI DE MADAME DE STAËL MATHIEU DE MONTMORENCY

Ce n'est point parce qu'il fut quelque temps ministre des Affaires étrangères et président du Conseil, que la postérité se souviendra de Mathieu-Félicité, duc de Montmorency; l'élégant officier, le loyal conspirateur, l'homme d'État bien intentionné, le parfait académicien, que fut tour à tour Montmorency, ne requièrent point la curiosité de l'historien ; son nom vivra parce qu'il fut l'ami de Mme de Staël — et quel ami !

Ardente de son vivant à aiguillonner l'ambition de ceux qu'elle chérissait, à pousser au pouvoir un Talleyrand, à orienter vers la gloire littéraire un Constant, à hisser vers les charges et la notoriété de plus humbles seigneurs, Corinne continue par

1. Paul Gautier, Mathieu de Montmorency et Mme de Staël (daprès les lettres inédites de M. de Montmorency à Mme Necker de Saussure). — Le Cahier rouge de Benjamin Constant, publié par L. Constant de Bebecque. — Henkik ScHiiCK, M. och Mme de Staël, en âktenskapshistoria i bref (Stockholm).

delà la raort à solliciter pour elle et ceux de son entourage l'attention des hommes ; cette muse encombrante du noble enthousiasme et de l'ingénieuse réclame s'impose à nous comme à ses contemporains, et nous impose un cortège singulièrement mêlé, de Narbonne et du délicieux Périgord au beau et stupide Rocca. Certes, Mme de Staël n'eut point de secret pour son temps ; elle n'en a point pour nous ; elle a fait en sorte que nous ne puissions rien ignorer de sa vie intellectuelle et de ses expériences sentimentales; prêtresse de la passion, elle n'entend point qu'on l'excuse ; elle prit soin ellemême de glorifier ses enthousiasmes successifs et ses multiples amours... On a parfois l'impression que certaines mémoires sont comme profanées par le zèle indiscret des enquêtes rétrospectives ; cette impression, nul ne la ressentira en parcourant les ouvrages où nous est révélée, jusque dans le détail, une existence prodigieusement agitée, tout entière dominée par un souci de retentissante publicité.

Après tant de violentes passions, voici l'histoire d'une douce amitié ; cette amitié n'est point une révélation ; on en connaissait la longue durée ; Sainte- Beuve ne l'oubliait point, quand il félicitait Mathieu de Montmorency d'avoir mérité d'autres dévouements féminins, et ajoutait : « Dans les générations modernes, ceux qui auront quelque souci encore de ces choses, pourront dorénavant se faire une idée de ce dernier homme de bien des grandes races, de ce dernier des prud'hommes (comme on disait du temps de saint Louis), dont la renommée de vertu avait été jusqu'ici renfermée dans un cercle aristocratique tout exclusif. » Le témoignage d'une Réca-

mier — Sainte-Beuve fait ici allusion aux Souvenirs et Correspondances tirés des papiers de Mme Bécamier — c'est bien ! la déposition irrécusable, abondamment développée d'une Staël, c'est mieux... Après les amants tumultueux, affolés ou singulièrement las, voici venir l'ami ; en vérité, c'était son tour ; avouons qu'il ne nous déplaît pas de saluer la tardive apparition de cet aimable homme, et que si nous fûmes tentés parfois d'estimer surabondantes certaines confidences exagérément romantiques, nous sommes prêts à goûter le charme et la reposante sincérité d'une honnête aventure.

Honnête certes, encore qu'au début... Est-ce point un axiome familier aux moralistes qu'il n'est point, d'homme à femme, d'amitié sans amour ? ils s'aiment ou se sont aimés ou encore s'aimeront. Mathieu de Montmorency et Mme de Staël commencèrent par s'aimer, M. Paul Gautier apporte sur ce point des précisions.

Jusqu'où alla cet amour? Sainte-Beuve affirme, d'après Mme Récamier, que Mathieu ne fut pas écouté, parce que Mme de Staël avait alors « son goût déclaré pour M. de Narbonne » [Causeries du Lundi, t. XI, p. 438). Sainte-Beuve s'avance beaucoup. Mme de Staël n'était pas exclusive ; elle ne le fut jamais. Un homme portant un des plus beaux noms de l'aristocratie française, jeune, aimable, éloquent, passionné, avait bien du pouvoir sur elle. Certes, Sainte-Beuve, d'ordinaire

moins crédule, s'avaiK e beaucoup ; et Ton pourrait ajouter que le témoignage de Mme Récamier est au moins suspect. Et puis, il y a la phrase connue : « Les trois hommes que j'aimai le mieux dans ma jeunesse, Talleyrand, Narbonne, Mathieu. . . » M. Paul Gautier la commente judicieusement : « Eût-elle mis M. de Montmorency dans la société des deux premiers, s'il n'avait pas eu les mêmes droits sur son cœur?... » Au total, on ne peut rien affirmer; j'avoue que j'en prends mon parti, allègrement, et que j'approuve fort la conclusion pleine de sagesse de M. Paul Gautier : « D'ailleurs faut-il attacher à ce point plus d'importance que Mme de Staël n'en attachait elle-même. » En vérité, en vérité, ne soyons pas plus royalistes que le roi.

Donc Mathieu de Montmorency et Mme de Staël commencèrent par s'aimer d'amour ; très vite Mme de Staël, sollicitée par ailleurs, aima moins, aima autrement; elle voua à Mathieu de Montmorency une affection profonde, inaltérable encore que clairvoyante, impérieuse, exigeante, et d'autant plus que le bon Mathieu affirmait un dévouement plus humble, une plus révérente soumission, plus d'indulgence, et toujours plus d'abnégation... Il n'est point sûr que le bon Mathieu ait aussi vite cessé d'aimer; on peut penser qu'il aima longtemps, qu'il aima toujours... S'avouait-il à lui-même le secret d'une amoureuse amitié ? Il ne se plaignit point : des scrupules religieux lui interdisaient le culte de la passion ; il fut gravement malade, sentit grandir ses scrupules ; il sera désormais le dévot Mathieu, l'ami pieux qui songe au salut des âmes chères ; il sera l'amant assagi de qui la religion n'est ni se-

vère, ni grondeuse, mais au contraire charitable, en cline à la pitié, avec d'étonnantes complaisances.

Mathieu de Montmorency fut le meilleur ami de Mme de Staël, qui en eut beaucoup : le meilleur, j'entends le plus désintéressé, le plus fidèle, le plus délicatement secourable aux heures où Corinne, excédée du brillant décor dont elle aimait s'entourer, s'avouait mélancolique, lasse de sa vie désordonnée, le cœur déçu; entre beaucoup d'autres, ce « parangon de l'amitié fidèle » n'eut point d'amie plus chère. « La direction des consciences féminines, écrit M. Paul Gautier, fut toujours pour lui pleine d'attraits. » Sans doute, sans doute; ce directeur de conscience était toutefois fort incapable de diriger; il ne dirigea point sa femme, qui ne cessa de lui témoigner une assez mortifiante froideur ; nul ne croira que ses avis aient déterminé la vertu de Mme Récamier; et l'on ne voit pas qu'il ait jamais été pour Mme de Staël un guide heureux ou même écouté : le bon Mathieu n'était point de ceux à qui la fermeté de leur jugement et la vigueur de leurs conseils assurent un impérieux ascendant : il prévoyait assez bien les effets des écarts de conduite où s'obstinait sa fougueuse amie, il les déplorait, et vainement, timidement se lamentait; il ne se hasardait guère aux remontrances.

Il excellait à consoler, à réconforter ; directeur de conscience non pas, mais plutôt confesseur, de ceux qui accueillent les belles pécheresses, compatissent aux aimables fautes, et dispensent avec joie un pardon attendri. En vérité, le bon Mathieu comprenait les femmes — la sienne exceptée — il les rom-

prenait au point de ne contrarier jamais leurs volontés ou leurs caprices. C'est de quoi elles lui furent reconnaissantes, et c'est de quoi, vingt-sept années durant, la plus tyrannique des amantes et des amies lui témoigna une constante gratitude.

L'incomparable ami ! « parangon des amitiés fidèles », « prud'homme » des temps chevaleresques attardé dans la France de Napoléon... Mathieu, le bon Mathieu est un héros — héros modeste, mais émouvant — d'aucuns diront une victime de l'amitié. Héros ou victime ? qui prononce héroïsme sous-entend sacrifice : Mathieu se voit infliger par son amie de cruelles épreuves; il les subit d'une âme égale, en patient résigné, tels ces croyants satisfaits des caprices de leur divinité.

Les caprices de Corinne étaient déconcertants : elle s'éprend de Ribbing, elle s'éprend de Benjamin Constant : Mathieu se désole; ce n'est point dépit ; il s'en explique dans une lettre à Mme Necker de Saussure :

«... N'avez-voiis pas cru voir autre chose que l'amitié là où elle est seule, mais vive, inaltérable et comme inhérente à ma propre existence ? Je ne récuse pas sa première origine, dont il peut rester toujours quelques bonnes traces : mais soyez bien sûre que je ne me trompe pas sur mon état; j'ai des indices du changement opéré en moi par l'un de ces traits caractéristiques, que vous avez si finement observés sur vous-même. Il m'est arrivé aussi d'avoir de la peine à concilier quelques détails avec l'image complète que je m'étais formée de votre étonnante cou-

sine; et ce jour-là, f ai eu la ceiiiludc que je n étais plus amoureux. *

Partagerons-nous cette certitude ? Le bon Mathieu semble bien excité contre Benjamin Constant :

« Je vous dirai que pendant ce dernier voyage à Paris, il s'est présenté à moi dans certains moments de ses dérèglements de tête, de ses fureurs politiques, qui ne semblent avoir aucune racine dans son cœur, ni dans sa conviction; tout cela, joint à quelques circonstances minutieuses, mais qui ne sont pas sans effet, telles que sa ligure, son costume et ses espèces de manie, tout cela me laissait comme stupéfait dans la pensée du sentiment qu'il pouvait inspirer... »

Mathieu est stupéfait, si douloureusement blessé dans sa grande affection qu'il sollicite une explication :

« Elle ma promettait de ne pas faire un pas en avant, et de me montrer son cœur encore plus à découvert dans de longues conversations. J'avais la certitude de le sonder, et il ne m'était pas interdit de songer à le guérir, si bien qu'il m'en était resté une grande et trop grande sécurité. »

Hélas ! Benjamin Constant n'a qu'à reparaître : il triomphe : désespoir de Mathieu.

«... 11 y a peu de malheurs qui puissent m'affecter aussi sensiblement. Je m'en sens accablé jusqu'au fond de l'âme ; j'aimerais encore mieux qu'elle vînt braver un autre genre de risques; et peut-être que ses pensées absorbées par ce dernier intérêt, son cœur ému par le rapprochement de ses amis se laisseraient distraire d'un choix aussi inexplicable. Non, ne désespérons pas encore

qu'une amie comme vous ne puisse sauver un cœur comme le sien de ce qui n'est pas même une passion, de ca qui n'est qu'une erreur de l'imagination... »

Le bon Mathieu se trompe; une grande passion est au cœur de son amie... L'admirable est qu'il oublie très vite sa douleur, sa vertueuse indignation, et bientôt accepte de vivre à Hérivaux entre Constant et Mme de Staël : et voici sans doute la preuve la plus certaine qu'il a tué en lui l'amour jaloux, mais voici un irrécusable témoignage de la faiblesse de ce conseiller si prompt à absoudre l'erreur commise; Mathieu n'a point changé d'opinions sur le compte de Constant : que ne pardonnerait-il à l'amie ? « Celui, écrit-il, qui a pris une si grande part dans sa vie actuelle, me devient sacré sou» ce rapport, sans que j'aie ni plus d'inclination pour son caractère, ni moins d'estime pour son esprit ».

Et ce sera ainsi toujours; video meliora... le bon Mathieu est comme la conscience de Mme de Staël, conscience inquiète, qui prononce des condamnations de principe, et s'accommode dans la pratique de surprenantes concessions : le bon Mathieu s'effraiera, prononcera des sentences à la fois nettes et timides; lui-même n'en tiendra nul compte... Au reste on ne le consulte guère dans les cas graves ; son rôle n'est point d'avertir, encore moins de guider. 11 est le bon Mathieu, toujours présent quand d'autres se dérobent, le bon Mathieu, refuge suprême de qui l'on ne craiiit ni rebuffade ni amertume... En 1797, Mme de Staël accouche : M. de Staël est correct (( sans expression vive de sentiment ». On ne

peut en vérité exiger de lui davantage. Mathieu est au chevet de l'accouchée : « Je veux être pédant ces deux jours-ci pour l'empêcher de recevoir autant de monde qu'elle en aurait envie »... Staël meurt : Mme de Staël épousera-t-elle Constant? Mathieu devient le tuteur des enfants... Son amie reléguée en Suisse, Mathieu intrigue pour elle, se commet avec les Bonaparte... Il n'est pas de soin qu'il ne se donne pour lui conquérir cette indépendance dont elle a si grand besoin... Avec Mme Necker de Saussure, c'est le bonheur de Corinne qu'il complote : '< Soyons toujours trois sans cesse occupés du cœur le plus malade, ou de la position la plus pénible. Il est vraisemblable que ce sera toujours elle, d'après la confiance que nous inspire le parti que nous avons pris, vous et moi. Mais notre vocation en amitié n'en est que plus touchante et plus désintéressée. »

L'amitié de Corinne est aux yeux de Mathieu le plus grand des biens : l'amitié de Mathieu ne suffit point à satisfaire l'ardente imagination de Corinne : elle est bonne, certes, délicatement sensible à l'amitié : avec quelle clairvoyance toutefois ne juge-t-elle pas ses amis les plus chers?

« Les trois hommes que j'aimais le plus, que j'aimais depuis l'âge de dix-neuf et vingt ans, c'étaient Narbonne, Talleyrand et Mathieu. Le premier est une forme pleine de grâce, le deuxième n'a plus même la forme (1800), et le troisième est altéré dans tous ses agréments, quoique ses adorables qualités lui restent... »

Avec ses adorables qualités, Mathieu est aimé des uns, admiré des autres ; il a la vocation du dévouement ; il a l'air, dans les salons où il fréquente,

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d' « un ange descendu pour voir un rassemblement d'êtres frivoles «. Sa mère cependant, Mme de Laval, dont la conduite est moins exemplaire, hausse les épaules et s'écrie : « Ce pauvre Mathieu ! Il est dupe, dupe, dupe ! »

Et ce sera ainsi jusqu'à la fin... Quand Mme de Staël, exilée, part pour l'Allemagne, Mathieu confie son amie à Constant... Après la mort de Necker, Mathieu, défenseur intrépide des faits et gestes de Mme de Staël, est suspect aux yeux même des membres de sa famille... Au reste il verra bientôt s'accentuer la contradiction entre les opinions de Mme de Staël et les siennes propres; il en souffrira; il s'affligera des ambitions de Mme de Staël, de ce besoin croissant de popularité, de cette grandiloquence promenée à travers l'Europe; il souffrira, s'affligera de plus en plus sans se détacher ; il sera jusqu'au dernier jour l'ami, le meilleur ami, le plus fidèle, et le plus désintéressé.

Fut-il dupe? Comment l'eût-il été, puisque son amitié, indulgente, fut exempte d'illusions; puisque le grand cœur de son amie le pa3'^a de retour ? Etesvous dupe, si un sentiment durable et généreux échauffe votre âme, éclaire toute votre vie, et vous assure la plus enviable opulence, celle du cœur?

11 faut remercier M. Paul Gautier, qui s'est en quelque sorte constitué l'historiographe de Mme de Staël, d'avoir publié cette correspondance : trois personnages y apparaissent en action, Mme de Staël

dont la psychologie est trop connue pour qu'on attende de documents inédits autre chose que des confirmations; Mme Necker de Saussure, de qui on eût aimé lire de plus abondantes réponses aux lettres de Mathieu de Montmorency; Mathieu enfin, de qui l'éloquence épistolaire sera pour beaucoup une surprise... Constant surgit, énigmatique, Staël douloureux. Car il y eut un Staël, que l'on oublie trop souvent : l'histoire de son mariage est connue ; celle de son ménage l'est moins : un éminent savant suédois, M. Schûck, a récemment esquissé cette aventure conjugale : esquisse impartiale, certes, nécessairement sévère à l'ambassadrice : Staël vaut mieux que sa réputation i, : son ambition ne méritait pas une aussi totale infortune ; il n'est que juste de le proclamer, les circonstances, la situation politique on France et en Suède, non moins que son mariage avec Germaine Necker, causèrent la ruine de Staël ; et cela, qui n'excuse ni l'un ni l'autre des époux, ne saurait nous déterminer à plus de sévérité envers le moins heureux.

1. Cf. L. Maury. Une correspondance inédite de Mme de Staël. Lettres à Nils von Rosenstein {Revue Bleue, juin 1906).

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