TROIS REVOLUTIONNAIRES
Nous pensions tous, n'est-il pas vrai, que les excessifs éloges et les superlatifs, si vains, de la « critique » ne pouvaient s'appliquer qu'aux contemporains; il est entendu que tous nos écrivains ont du génie; une admiration modérée est offensante; il n'est plus de louange que frénétique... Nous pensions aussi que l'équité était plus aisée envers les morts ; s'il était un groupe d'écrivains rebelles aux indulgences et aux abus de mots dont une certaine presse donne le fâcheux exemple, c'était, croyions-nous, celui de nos jeunes historiens, représentants austères de l'incorruptible méthode. Et c'est pourquoi l'aventure de M. Charles Vellay nous rend perplexes...
M. Charles Vellay est un jeune érudit à qui ses confrères ne contestent ni l'autorité ni le talent : il publie une édition complète des œuvres de Saint- Just, ces œuvres étaient demeurées dispersées et en partie inédites : il faut savoir gré à l'ingénieuse patience de M. Charles Vellay, qui nous restitue le poème à'Organt, les discours, quelques lettres,
l'essai sur VEspril de la Révolalion el de la Constitution de France^ divers fragments, parmi lesquels ces Institutions républicaines, qui éclairent si curieusement la psychologie des révolutionnaires. M. Charles Vellay grossit ses deux volumes de toutes les pièces émanées du Comité de Salut public qui portent la signature de Saint-Just, et de toutes celles auxquelles collabora Saint-Just au cours de ses missions aux armées : la réimpression des premières témoigne d'un désir peut-être excessif d'être complet; les secondes, d'un caractère plus personnel, ne seront point inutiles à quiconque entend pénétrer l'âme ardente de l'ami de Robespierre... Certes nous devons à cette entreprise quelque gratitude.
Ayant collationné avec un soin pieux et une impeccable critique tous ces textes mutilés ou inconnus, il écrivit une préface; sa piété s'y exprime en termes d'une hyperbolique ferveur; on eût aimé que quelque souci critique s'y manifestât... mais Charles Vellay préfacier n'a point les scrupules de Charles Vellay collationneur de textes; Charles Vellay préfacier s'abandonne aux transports d'un enthousiasme délirant.
« Dans l'orage révolutionnaire, rien n'apparaît plus séduisant, plus mystérieux et plus grand, que cette figure calme et douce, qui resplendit comme celle d'un dieu de marbre au-dessus de l'agitation des partis. 11 semble que la révolution ait condensé (!) dans les lignes de ce visage tout ce que la vertu républicaine, tout ce que l'héroïsme jacobin avaient de plus sublime et de plus profond...
« Le même charme surnaturel, dont sa jeunesse et sa beauté enveloppaient la Convention, saisit et subjugue encore ceux qui entrent dans le rayonnement de cette grande figure. Ses historiens, Louis Blanc, Michelet,
Lamartine, Ernest Hamel, ont ressenti tour à tour l'influence de cette perfection presque divine...
a Plus encore que sa beauté physique, la beauté morale de Saint- Just domine et confond...
€ Il fut un héros, dans ce que ce terme a de plus simple et de plus pur, cest-à-dire un homme au-dessus des hommes, un homme qui touche aux dieux. . .
« Une telle vertu est trop pure et trop haute pour ne point dompter ceux qui l'approchent. Ceux qui le contemplèrent un jour en ont gardé dans les yeux et dans le cœur un éblouissement impérissable...
«... Au moment même où notre monde social meurt d'incertitude, de faiblesse et d'humilité servile, il est bon de replacer devant lui l'exemple de ce jeune homme dont le génie ne fut qu'une manifestation éblouissante de volonté, de raison et d'orgueil. »
Eh bien oui ! demandons à Saint-Just des leçons de volonté, de farouche énergie, et si vous voulez, d'idéalisme révolutionnaire : tout de même, soyons prudents; n'oublions pas que l'histoire ne s'écrit pas sans preuves. Le généreux élan de M. Charles Vellay est digne de toutes nos sympathies ; nos sympathies ne vont point sans quelque inquiétude, que M. Charles Vellay ne fait rien pour dissiper; nous n'aimons point que M. Charles Vellay néglige ses devoirs d'historien, et par exemple invoque à la légère des témoignages insuffisants ; il exalte « la bonté » de Saint-Just : « Quand, dans sa vieillesse, on interrogeait sur son frère Mme Louise de Saint-Just, devenue Mme Decaisne, elle répondait d'ordinaire par ces seuls mots : « Il était si beau ! » Et elle ajoutait : « Il était si bon! » Évidemment... Ailleurs, M. Charles Vellay s'autorise d'une phrase très littéraire de V Histoire des Girondins : « Ceint de l'écharpe du représentant, il charge à la tête des escadrons républi-
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cains, et se jette dans la mêlée au milieu de la mitraille et de l'arme blanche avec l'insouciance et la fougue d'un jeune hussard » ; tout aussitôt nous pensons qu'il est des sources moins incertaines...
Cette inquiétude, dont nul ne se défend à la lecture des pages de M. Gliarles Vellay, M. A. Ghuquet en a précisé les raisons en une paternelle remontrance : l'autorité de M. A. Ghuquet n'est point de celles que l'on récuse aisément, dès qu'il s'agit de l'histoire de la Révolution. Il affirme qu'en dépit des jolies phrases de Lamartine « nul texte, nul document authentique ne nous montre Saint- Just se jetant dans la mêlée ». Il est en outre bien certain que l'abbé de Montgaillard eut grand tort d'évoquer Saint-Just marchant à Landau à la tête d'une colonne chargée d'enlever une redoute : M. A. Ghuquet, à qui rien n'échappa des mouvements de nos armées révolutionnaires, sait fort bien qu'aucune colonne de grenadiers n'enleva de redoute devant Landau; il sait aussi pertinemment que Saint- Just pénétra dans Landau débloqué fort tranquillement, en compagnie des autres représentants... M. Gharles Vellay cite des pages enthousiastes de Baudot, ami de Saint-Just : « Quand Saint-Just et moi, écrit Baudot, nous mettions le feu aux batteries de Wissembourg,... nous savions que les boulets ne pouvaient rien sur nous. » — « Quelle jactance ! » s'écrie M. A. Ghuquet et, sans retard, il surprend ce vantard en flagrant délit d'inexactitude : ni Baudot, ni Saint-Just n'étaient aux batteries de Wissembourg; il y eut deux batailles, celle de Frœschwiller le 22, celle du Geisberg le 26 décembre; ni Baudot, ni
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Saint- Just n'y assistèrent. M. A. Ghuquet en est bien sûr, puisqu'il sait où Saint-Just et Baudot passèrent ces deux journées. — Enfin, enfin, il n'est point dupe, quand on lui déclare : « Ce calme jeune homme, sublime et beau, transformait le monde par la toute-puissance de sa volonté ». Il fait modestement observer que l'Alsace ne fut point reconquise par la miraculeuse intervention de Saint-Just, qu'il y a lieu de faire entrer en ligne de compte les efforts obstinés de Hoche, les attaques réitérées des armées de la Moselle et du Rhin, les dissentiments des Prussiens et des Autrichiens.
Querelles d'érudits, dites-vous. M. Charles Vellay produira d'autres témoignages qui corroboreront celui de la sœur de Saint-Just. Il serait bien malchanceux, s'il ne parvenait pas à prouver qu'en Alsace Saint-Just vit de fort près certaines attaques; si Saint-Just n'enleva point de redoute devant Landau, s'il ne fut point aux batteries de Wissembourg, M. Charles Vellay n'éprouvera aucun embarras à citer telles journées où Saint-Just manifesta lapins extraordinaire intrépidité...
Tout de même les réserves de M. A. Chuquet sont impressionnantes, et nous sommes bien contraints de conclure comme lui, avec lui : M. Charles Vellay a été, « saisi, subjugué » — « c'est son droit; mais nous, nous ne le croyons pas encore sur parole, nous attendons des preuves ».
Gomment ne point reconnaître après cela que la plus impérieuse passion revit en ces deux volumes ?
Tant d'ardeur, de volonté frémissante, et de vie sont encloses en ces pages, une telle foi y éclate, une si entraînante éloquence s'y déploie, que l'on ne s'interdit point sans effort une adhésion pure et simple. Mettons à part ce poème d'Organt, qui serait d'un médiocre intérêt s'il ne nous rappelait opportunément à quels passe-temps de frivolité niaise et grossière étaient tombés les hommes du dix-huitième siècle : au reste les contemporains ne s'en exagérèrent point la valeur, et si l'on en croit Camille Desmoulins, Rivarol et Champcenetz, « qui avaient trouvé sous les herbes jusqu'au plus petit ciron en littérature, n'avaient point vu le poème épique en vingt-quatre chants de Saint-Just ». Il faudrait aujourd'hui quelque héroïsme pour lire les vingt — et non vingt-quatre — chants de ce lamentable « poème » et en rechercher les transparentes allusions : on en extrairait quelques vers où semble se révéler l'âme adolescente de l'auteur :
« Je veux bâlir une belle chimère ; Cela m'amuse et remplit mon loisir.
Pour un moment, je suis Roi de la terre; Tremble, méchant, ton bonheur va finir. »
quelques autres, moins passionnés, moins ambitieux, où s'étale le douceâtre sentimentalisme du temps... La révolution survient : Saint-Just découvre enfin la plus noble et la plus décevante « chimère » : l'humanité souffre, Saint-Just lui enseignera le secret du bonheur; ce secret, Saint-Just le possède; il en est sûr; il a la foi des prophètes et des martyrs... désormais il traversera comme en un rêve la plus
effroyable tourmente ; Saint-Just traverse la Révolution en visionnaire; il aboutit au pur mysticisme :
« Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter et la faire mourir, cette poussière ! mais je défie qu'on m'arrache celle vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les deux... »
Les premiers chrétiens parlaient-ils un autre langage ? et les « saints » ; de la Révolution anglaise !
Saint-Just est un « saint » ; quelle que soit la cause défendue par cette espèce d'hommes, leur prestige est toujours prodigieux; comment n'admirer point l'aveugle discipline par où l'homme semble dépasser ses propres forces ? Une telle puissance déchaînée semble surnaturelle aux contemporains, et fait l'étonnement de la postérité... Saint-Just nous stupéfie par sa frénésie; dès 1790, il a une idole, Robespierre, à qui il adresse cette invocation :
« Vous qui retenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu, par des merveilles...
« Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous n'êtes point seulement le député d'une province, vous êtes celui de l'humanité et de la République... »
En 1792, il est trop jeune pour être élu à la Législative : il écrit à un ami :
«: ... Il est malheureux que je ne puisse restar à Paris. Je me sans de quoi surnager dans 1« siècle. Compagnons d« gloire et de liberté, prêchex-la dans vos sections...
« Adieu, je suis au-dessus du malheur, je supporterai
tout, mais je dirai la vérité. Vous êtes tous des lâches, qui ne m'avez point apprécié. Ma palme s'élèvera pourtant, et vous obscurcira peut-être. Infâmes que vous êtes, je suis un fourbe, un scélérat, parce que je n'ai pas d'argent à vous donner. Arrachez-moi le cœur, et mangez-le î vous deviendrez ce que vous n'êtes point : grands !...
« O Dieu! faut-il que Brutus languisse oublié loin de Rome ! Mon parti est pris, cependant : si Brutus ne tue point les autres, il se tuera lui-même. »
Brutus ne se tue point. Élu à la Convention, il s'y maintient « en état d'énergie », « en état de violence et de force » ; il est un forcené d'action ; ses discours sont des actes, ou des programmes d'activité; il entend communiquer sa fièvre à la France tout entière : « Tous ceux qu'emploie le gouvernement sont paresseux... » Ame de flamme, il stigmatise avec une colère croissante l'inertie et la lâcheté ; lâches, ses ennemis le sont; la lâcheté est l'argument suprême de ses réquisitoires : lâche, Louis XVI ! lâches, les Girondins ! lâche, Danton... Il est le courage, il est l'audace : « Osez ! ce mot renferme toute la politique de notre Révolution ! » Il est la violence : « Soyez donc inflexible ; c'est l'indulgence qui est féroce, puisqu'elle menace la patrie ! » Il est la vertu; à qui s'effraie, il crie : « On croirait que chacun, épouvanté de sa conscience et de l'inflexibilité des lois, s'est dit à lui-même : Nous ne sommes pas assez vertueux pour être si terribles; législateurs, philosophes, compatissez à ma faiblesse; je n'ose point vous dire : je suis vicieux; j'aime mieux vous dire : vous êtes cruels ! »
Il agit, il agit parmi les périls : « Une révolution est une entreprise héroïque dont les auteurs mar-
chent entre les périls et l'imiriortalité. » II sait que « les grands hommes ne meurent point dans leur lit » ; sa foi d'ailleurs le protège ; ne va-t-il pas jusqu'à se croire invulnérable? Son ami Baudot (qui ne fut non plus que Saint-Just à ces fameuses batteries) a écrit : (f Quand Saint-Just et moi, nous mettions le feu aux batteries de Wissembourg, on nous en savait beaucoup de ^ré ; eh bien, nous n'y avions aucun mérite ; nous savions parfaitement que les boulets ne pouvaient rien sur nous. » Jactance, oyjine M. A, Chuquet : aveu sincère, dirais-je plutôt, et qui confirme ce que nous savons déjà de la psychologie de ces révolutionnaires mystiques.
Saint-Just agit : toute temporisation lui semble un crime : il ne permet nul retard au législateur : « Je crois pouvoir dire que la plupart des erreurs politiques sont venues de ce qu'on a regardé la législation comme une science difficile. » Vergniaud est coupable qui « mit tout le droit public en problèmes », et proposa une « série de questions à résoudre, que l'on eût mis un siècle à discuter ». Saint-Just agit, il est pour les solutions promptes, définitives, il met tous les jours de l'irrémédiable dans sa vie... Il exige que tout le monde l'imite : représentant du peuple à l'armée du Rhin, il « casse » la municipalité de Strasbourg; les habitants protestent; Saint-Just riposte :
« Vous êtes indulgents pour des magistrats qui n'ont rien fait pour la patrie. Votre lettre nous demande leur retour; vous nous parlez de leurs talents administratifs; vous ne nous dites rien de leurs vertus révolutionnaires, de leur amour du peuple, de leur dévouement héroïque à la liberté... »
Le dévouement héroïque à une cause, voilà ce que Saint-Just exige de tous les Français; le sublime d'une telle conception mérite en vérité quelques égards .
Orateur, Saint-Just n'est point parmi les plus grands ; d'autres eurent plus d'ampleur et de souplesse et de variété ; nul n'eut plus de force; son éloquence est terrible ; il ignore la période ; ses phrases, courtes et pressées, sont autant de poignards ; certes jamais parole ne fut plus cruellement redoutable ; quiconque n'a pas lu ses discours contre Louis XVI, contre les Girondins et les Dantonistes, ignore l'effrayante puissance d'une rhétorique habi lement subordonnée à la passion.
Visionnaire mystique, à qui il fut donné de servir son rêve dans l exaltation, par la parole et par l'action, héros victorieux, jeune, beau, et que la mort préserva de la désillusion, Saint-Just est une figure quasi-parfaite... Certes, convenons qu'il incarne avec quelque grandeur l'ascétisme révolutionnaire. N'attendons point de lui ce qu'il ne saurait nous donner ; il est l'action, il n'est point la pensée : son Esprit de la Révolution et de la Constitution en France ne révèle qu'un assez médiocre théoricien politique ; peut-on même parler de théorie ? Saint- Just manifeste en cet opuscule des haines bien plutôt que des opinions, des enthousiasmes et assez peu d'idées nettes ; il ne s'est point défait d'une vague phraséologie ; il est trop près de ses lectures. Mais déjà l'homme d'action s'y révèle, qui esquisse une histoire des premiers mois de la Révolution, et fait le procès de ses futurs adversaires.,. Des réminiscences de Rome et de la Grèce, de» souvenirs de
Rousseau, on ne trouve guère autre chose dans les écrits théoriques de Saint-Just: à cet égard les Institutions républicaines peuvent être rapprochée» de V Esprit de la Révolution. Si ces opuscules offrent un intérêt, c'est précisément que l'originalité en est absente, et qu'il nous est loisible d'y chercher l'image d'un temps et non point d'un homme : effrayante ingénuité, candeur terrible de nos ancêtres révolutionnaires ! où se reflètent-elles mieux que dans les fragments de ces Institutions ? Illusions d'un Saint-Just qui rêve de modeler la France sur je ne sais quelle chimérique Lacédémone ! On ne se lasse pas de relire en cette fantasque constitution le ch'A- Tpitie des Affections :
« Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis. Cette déclaration doit être renouvelée tous les ans, pendant le mois de ventôse.
« Si un homme quitte un ami, il est tenu d'en expliquer les motifs devant le peuple, sur l'appel d'un citoyen ou du plus vieux ; s'il le refuse (sic), il est banni...
« Les amis creusent la tombe, préparent les obsèques l'un de l'autre ; ils sèment les fleurs avec les enfants sur la sépulture. »
Et cela fut écrit par Saint-Just « dans les rares loisirs que lui laissaient les affaires de l'État » ! Quel Etat ! quels loisirs ! Quelle alternance de naïve folie et d'atroce réalisme ! Nous distinguons aujourd'hui ce qui fut douce démence et ce qui fut énergie féroce : les révolutionnaires étaient aveuglés au contraste : seules les « chimères » déterminent l'héroïsme et l'excessive yiolence.
Fouché eut-il donc des amis ?
Il en eut un ; c'est un fait ; M. Louis Madelin ne permet pas que nous en doutions : ayant composé naguère une très remarquable biographie de Fouché, il publie maintenant une préface, une préface complémentaire de son précédent ouvrage, pour nous prouver que Fouché eut au moins un ami ; le baron Despatys étaie cette préface d'un lourd volume de près de cinq cent pages'. Donc voilà qui est acquis ; on ne soutiendra plus, si l'on osa jamais l'affirmer, que Fouché fut incapable d'amitié. Quiconque rééditerait cette imposture, M. Louis Madelin le confondrait très psychologiquement : et puis il y a les cinq cents pages du baron Despatys.
Cinq cents pages, c'est un chiffre! Et certes la préface — trop brève — est agréable. Fallait-ii toutefois à M. Louis Madelin un si pesant prétexte?
1. BarOxN Despatys, Un ami de Fouché, d'après les Mémoire* de Gaillard. Préface de Louis Madelin.
Retenez l'objet de la démonstration. Nous n'irons point déclarer qu'il soit négligeable. iNous savioni que cet « infâme » Fouché fut à ses heures bon père, tendre époux, habile à mêler aux plus sinistres farces un vague parfum d'idylle sentimentale et florianesque. Qu'il ait en outre témoigné un attachement durable à un homme honnête, à un honnête ami, serviable, prévenant, peu exigeant, cela complète heureusement son personnage. Et sans doute ce trait eût été plus significatif, si l'ami se fût affirmé moins prévenant, moins docile, moins modestement consentant à bénéficier de l'appui et des faveurs du terrible ministre. Mais il convient de ne point chicaner les grands de ce monde sur leurs amitiés ; ne soyons point ici trop délicats, ni trop exigeants...
Fouché eut un ami. On admet aisément qu'il ne se soit point lassé de lui manifester une sympathie nonchalante ; on admire davantage que Fami n'ait point payé de quelque rancune ces bienfaits réitérés. Comme on dit, cela leur fait honneur à tous deux. Cela fait honneur à Fouché ; cette fidélité qu'on lui voua témoigne en sa faveur ; voici enfin un témoin à décharge. Qu'on l'accueille ! qu'on l'écoute ! Nous lui accorderons volontiers cinq minutes d'audience... le temps de lire une spirituelle préface.
Mais cinq cents pages, les cinq cents pages du baron Despatys !
Notez que ce Gaillard, qui fut l'ami de Fouché, n'a point d'autre originalité ; qu'il semble avoir été un exemple excellent de banalité distinguée ; que sa vie de parfait fonctionnaire est un roman assez plat, qu'au total un mot le définit, celui même que l'auteur inscrivit au titre de ce livre, et qu'ayant ainsi
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très loyalement averti le lecteur, le baron Despatys aurait dû mesurer mieux son cadre à l'exiguité de la figure.
Gaillard demeurera aux yeux des historiens l'homme qu'une illustre amitié sauve de l'oubli, une personnalité vague et quasi anonyme. De toutes les aventures — assez médiocres — que rappellera son nom, la plus mémorable survient trois quarts de siècle après sa mort, et c'est tout justement celle qui nous invite à philosopher sur le zèle excessif de certains éditeurs de papiers inédits.
Au reste Gaillard ne fit rien pour préserver sa mémoire d'une telle aventure. Cet homme d'ordre, ce bourgeois appliqué et prudent, légua à sa famille des sortes de mémoires qu'il intitula « Simples notes ». Or, « s'il a choisi un titre aussi humble, c'est, comme il le dit lui-même, qu'il n'écrivait pas tant en vue de la postérité que pour ses enfants auxquels son ouvrage est dédié. » Sans doute! Gaillard n'écrivait pas pour la postérité. La postérité toutefois violente cette modestie. Il faut toujours se défier de la postérité, de sa malveillance, de sa curiosité, et par dessus tout de ses redoutables accès de sympathie inconsidérée. Gaillard fut pour le moins imprudent, il poussa l'imprudence jusqu'à écrire ces lignes vraiment fatales : « si l'un de mes petits-enfants se décide à publier un jour ces notes sous mon nom, il ne le fera qu'après ma mort, et lorsque les personnes dont je parle auront cessé depuis longtemps d'exister. Dans ce cas, je lui recommande d'en soigner le styl« avec beaucoup plus d'attention que je n'ai pu le faire. » S'il fallait une preuve que Gaillard manqua
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de génie et d'esprit critique, certes ces lignes suffiraient. D'avance il autorise tous les tripatouillages, il sollicite la collaboration de gens qu'il ne connaît ni ne peut connaître, il provoque la piété indiscrète d'un baron Despatys.
Il ne la provoque point en vain : le baron Despatys corrige le style défaillant du pâle mémorialiste ; il consent même, semble-t-il, à élaguer çà et là un insipide bavardage... Que ne se borne-t-il à élaguer? Il ajoute presque autant qu'il retranche : il compose un chapitre initial, une conclusion, transpose, enchevêtre, édifie une biographie uniformément grise, et d'où le ton personnel, si savoureux dans les Mémoires, est soigneusement exclu... Gaillard-Despatys, Despatys-Gaillard, qui est l'auteur de ce singulier ambigu? Gaillard balbutie des dates, des faits, de vagues considérations ; Despatys paraphrase. Despatys est l'acteur dont un souffleur patient, intarissable, soutient la verve. Acteur, souffleur, auteur, falots personnages dont aucun ne s'avise un instant de manifester la plus modeste originalité ! Nous leur serions moins sévères, si l'on distinguait mieux la part de responsabilité de chacun d'entre eux, s'ils n'avaient escompté une fâcheuse équivoque, et comploté — leur absence de talent mise en commun — de nous éblouir au spectacle de leurs faiblesses concertées.
Nous n'aimons point en histoire les syndicats d'opinions; une psychologie en partie double n'est point notre fait : Gaillard, le Gaillard de la Révolution et de l'Empire habillé par Despatys, non point à la mode de 1912 il est vrai, mais à la mode d'il y a cinquante ans, ne nous satisfait point.
Il faut le dire tout net, pour l'édification des futurs éditeurs de Mémoires.
Et je pense que l'on pouvait tirer un meilleur parti des abondants discours du bonhomme Gaillard.
11 n'eut aucun génie ; mais il ne fut point dénué de quelque bon sens ; brave homme, médiocrement ambitieux, assez sage pour ne souhaiter que des succès modérés et se contenter de les obtenir, assez habile pour les mériter, assez adroit, somme toute, puisqu'il fut successivement président du Directoire de Seine-et-Marne, président de la cour criminelle du même département, député, vice-président du Corps législatif, conseiller à la cour impériale et royale de Paris, conseiller en cassation... ce qui est une assez belle carrière pour un ancien Oratorien.
Gaillard possède une âme de fonctionnaire, disciplinée, indulgente au pouvoir, et d'avance résignée aux changements de régime, une âme honnête que sa résignation, son indulgence et sa discipline n'aveuglent point sur les vices d'une époque et les fautes des gouvernements. Fonctionnaires, représentants nés de l'optimisme officiel, pessimistes secrets, critiques impitoyables et amers des institutions et des hommes ! Il n'est que d'accueillir vos critiques pour n'être point dupe du décor impérial, royal ou républicain ; il n'est que de surprendre vos propos sous l'orme du mail... L'impersonnalité d'un Gaillard fait que nous lui accorderions aisément notre confiance ; représentant d'une corporation, il
nous renseignerait sur l'état desprit des magistrats ses confrères, en même temps qu'il nous révélerait la vie humble et secrète d'une prestigieuse Administration. Ou eût tiré des simples notes de Gaillard un manuel du parfait fonctionnaire, et maintes re» marques utiles à l'historien.
On en eût tiré un chapitre fort curieux de l'histoire des rapports de l'Eglise et de la société laïque.
Certes on ne dira jamais assez quels services l'Église rendit à la cause de la Révolution et de la société moderne ; elle n'a point donné à la Révolution que des Talleyrand, des Siéyès, des Fouché, elle a peuplé les cadres du régime consulaire et impérial ; interrogez plutôt Gaillard, qui, pour avoir professé douze années dans les collèges des Oratoriens, ne cesse, sa vie durant, de rencontrer à chaque échelon de la hiérarchie civile maint confrère échappé à la règle, et je ne sais combien d'anciens élèves. Quelle fermentation des intelligences, quel bouillonnement des cerveaux et des cœurs en ces collèges à la veille de 1789! A Arras, Fouché, professeur de physique, fonde le Balleiin des Patriotes de V Oratoire ; un soir, au sortir du confessional, il a noté la ferveur, la fière allure du professeur de seconde : Fouché et Gaillard se lient dans la dévotion; ils ne se séparent point dans l'espoir d'une étonnante rénovation sociale ; ils s'entretiennent des affaires publiques avec l'avocat du collège, avocaillon misérable, mais lettré, poète à ses heures, et qui sait faire ronfler les périodes d'une ardente et pompeuse éloquence, Robespierre. En 1790 le grand vicaire de l'évêque d'Arras est un autre oratorien, Daunou.
Ui VIES ET CEUVRBS D AUTREFOIS
Soyez donc surpris, après cela, des avantages que le titre d'ex-carabin confère à un citoyen français au début du dix-neuvièine siècle : « carabin, nous dit-on, était le nom donné par les Oratoriens auxjeunes professeurs non engagés dans les ordres. Cette qualification se donnait également, parmi eux, aux hommes gais, aimables et spirituels. » Le carabin du Directoire et de l'Empire, c'est le normalien de la troisième république, jeune premier de l'intellectualité ambitieuse, spirituel certes, mais d'abord fidèle à l'esprit du groupe, et qui se sait affilié à une vaste camaraderie ; le carabin, c'est notre polytechnicien... le lauréat de l'une de nos grandes écoles. Être carabin, c'est avoir droit à la bienveillance d' « anciens » influents ; c'est par exemple ne douter point de la vague sympathie et de l'appui efficace du ministre de la police, Fouché.
Un carabin sait qu'une occulte Providence le secourra tôt ou tard, et par le ministère d'un ami retrouvé le tirera des plus mauvais pas : Gaillard vous conterait à ce propos la charmante histoire du P. Lescuyer.
Ce P. Lescuyer, professeur de rhétorique au collège d'Arras, eut la malencontreuse idée de s'engager en 1793 au régiment de dragons de Gompiègne; il choisit la cavalerie, « un de ses amis lui ayant dit que le service de la cavalerie était moins pénible que celui de l'infanterie ». O candeur d'un professeur de rhétorique ! Le P. Lescuyer cessa bien vite de vanter les mérites de l'institution cavalière : « il n'était jamais monté à cheval, n'entendait rien au service de l'écurie, et beaucoup de ses camarades, plus jeunes que lui, simples pay-
sans, ne sachant ni lire ni écrire, avaient quitté le dépôt et étaient entrés en campagne avant qu'il sût brider et seller son cheval. Il fut envoyé dix fois à l'hôpital pour chute au manège et à la manœuvre. Après deux ans du plus pénible apprentissage, ses chefs le jugèrent impropre au service de la cavalerie. » Le P. Lescuyer, excellent latiniste, disputeur émérite, mais dragon déplorable, était carabin : un jour d'inspection, un général le reconnaît, l'arrache aux répugnantes corvées, le fait libérer : Lescuyer épouse la fille de l'unique imprimeur de Gompiègne, et dirige l'imprimerie... Lescuyer était carabin; d'imprimeur, il devient, par la grâce de Fouché, bibliothécaire du château.
Lescuyer prouve, par anticipation, l'utilité des grandes écoles.
Carabin, Gaillard ne se trouve point associé aux débuts de la fortune de Fouché : les deux amis renouent en 1799 de cordiales relations; qui fit le premier pas ? le baron Despatys paraît croire que l'enthousiasme révolutionnaire de Gaillard n'avait guère duré : et sans doute les hauts faits de Fouché ne commandaient point une manifestation spontanée d'estime et de confiance.
Enfin Fouché était puissant. Gaillard en quête d'une situation : et je n'insinue pas que ces deux faits rapprochés nous dictent une interprétation défavorable du geste de Gaillard, mais on peut croire que leur concomitance a bien quelque rapport avec sa détermination. Au reste il me déplairait de chagriner sur ce chapitre le baron Despatys, qui pose la question, et tout aussitôt la résout avec une in-
trépidité généreuse : « dans son admiration pour les facultés supérieures de son ami d'Arras, il ne le considérait pas entièrement perdu pour le bien malgré ses entraînements, ses fautes, ses crimes passés. » Cela est aussi bienveillant que fâcheusement écrit; cette psychologie me semble peu convaincante. — Une seconde raison, que développe le baron Despatys, me parait plus plausible; Gaillard pensait user de son crédit en faveur d'amis malheureux. — Certes, je crois peu à cet apostolat d'un Gaillard auprès d'un Fouché; n'exagérons point la portée de quelques francs conseils et de quelques raisonnables avis ; la solidarité d'une ancienne camaraderie est souvent plus forte que les conflits d'opinion, et même les oppositions de caractère ; Gaillard et Fouché sont deux carabins qui pratiquent jusqu'au bout la règle d'une très banale franc-maçonnerie.
Ils s'entr'aident : le plus fort est le moins empressé : Fouché témoigne souvent d'une indifférence blessante ; Gaillard ne lui voue nulle rancune : Fouché cesse, quand l'empire est proclamé, de tutoyer son ami. L'ami accepte cette insolence dont il ne se sent point offensé; il est un confident discret, un conseiller attentif, clairvoyant. Il connaît les hommes, et ne met point son ami au-dessus de l'humanité; il l'admire sans parvenir à l'estimer. Il est lui-même un brave homme, sans génie, qui louvoie parmi les incertitudes de la politique et les lâches intrigues des bureaux; il est habile, et condescend à la ruse : exemple : son iils est pensionnaire au collège de Juilly en un temps où l'empereur inflige des bourses de lycées aux familles de ses fonctionnaires;
Gaillard esquive la bourse en escamotant son collégien; les Pères de Juilly ont ordre de reléguer à l'infirmerie l'élève Gaillard dès l'apparition d'un inspecteur de Tuniversité... Gaillard a parfois besoin d'un protecteur influent; il est l'ami du puissant Fouché; leur amitié est durable, elle dure jusqu'à la mort de Fouché; cette amitié leur fait honneur... Mais vous n'avez jamais cru, je pense, que Fouché pût être capable d'un sentiment noblement désintéressé.
Quinze années, Régis Cambacérès avait été conseiller à la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier ^
Il descendait d'une longue lignée d'ancêtres huissiers et conseillers à la dite Cour. Conseiller, maire de Montpellier, son père avait accru la fortune de la ville et négligé outre mesure la sienne propre ; le spectacle de la gêne paternelle fit que Régis Cambacérès comprit de bonne heure la nécessité d'une sage économie, et résolut fermement de ne confondre jamais ses intérêts privés et l'intérêt public.
Régis Cambacérès avait reçu une excellente éducation : toute sa vie, il émerveilla ses amis, par l'abondance de ses réminiscences grecques et latines ; on lui reprochait toutefois un certain « goût de collège », dont il ne se défit jamais ; nous dirions aujourd'hui qu'il eut toujours, dans l'esprit et les manières, une pointe de pédantisme.
1. Pierre Vialles, L'Archichancelier Cambacérès (1753-1824). D'après des documents inédits.
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C'était un homme sec, au teint pôle, au regard brillant; il était laid, avec une longue figure, un long nez, un long menton, une peau jaune sous laquelle, déclarait Mme d'Abrantès, il n'y avait point apparence que circulât « une matière tant soi peu rouge ».
P'roid, réservé, cérémonieux, impassible, correct, les épithètes de ceux qui l'approchèrent ne varient guère. Il n'eut de passions qu'une ambition tyrannique, mais raisonnée, un goût de l'argent qui tourna à l'avarice, une gourmandise cynique. « Prototype du célibataire », cela ne signifie point qu'il aimât les femmes : on ne lui connaît ni épouse, ni maîtresses : un jour, Napoléon lui enjoindra par décence de courtiser une comédienne.
Quinze années Gambacérès avait vécu la vie régulière, active, monotone, des conseillers à la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier : lever à quatre heures du matin ; tout le jour ces magistrats portent la robe ; à sept heures ils sont au Palais, ils dépêchent une besogne « immense » ; du dîner à la nuit ils sont en conférence ; pour se « récréer », ils examinent les titres des procès dont ils sont rapporteurs... Quinze années d'un tel régime ! il suffirait de beaucoup moins pour expliquer la formation d'un esprit. Quinze années Gambacérès déploie l'activité la plus méthodique : jurisconsulte, il acquiert de solides connaissances ; il se rompt aux difficultés de la pratique ; il est formaliste, pointilleux, sévère, solennel ; sa gravité calme, son bon sens, la douceur polie de sa parole sont fort approuvés de ses collègues ; vertus lointaines de cette magistrature provinciale !
« La prétendue vénalité — ce sont les propres paroles de Cambacérès que je cite — n'était qu'une bonne hérédités sage, prudente, lumineuse et contenue par un fort cautionnement ; il en résultait que, dès sa naissance, un jeune homme s'imprégnait des formes parlementaires, qu'il apprenait les lois eu jouant ; que, frappé de la belle position de son père, il s'attachait à la perpétuer en lui, qu'il devenait grave, érudit, qu'aucune corruption pécuniaire n'arrivait jusqu'à lui. De telles familles faisaient la gloire d'une province... Dans les familles parlementaires, l'aïeul, le père, les gendres, les oncles, les neveux, les cousins portaient la robe ; leur vie entière se rapportait au Palais ; ils en parlaient sans cesse...
« Cette existence austère et solennelle, ce frein imposé par le costume de la magistrature, formaient un sacerdoce réel, très pénible, point lucratif, mais immensément payé en honneur et en considération. »
Eh oui, eh oui ! Quinze années durant Cambacérès avait exercé un sacerdoce ; toute sa vie il gardera des allures de pontife. Il est laborieux ; il est habile à ménager les formes ; il sait le prix de la légalité, et que seuls les sots négligent de s'en assurer le concours ; il n'est point brave ; en vérité, son audace fut toujours médiocre; son apparente fermeté dissimule un singulier penchant à ne point contrecarrer les volontés fortes, et une tendance non moins irrésistible à fuir les risques... Cambacérès enfin, ruiné par son père, est pauvre. Il est donc, lorsqu'éclate la Révolution, formidablement armé : sa préparation professionnelle, sa prudence naturelle, son expérience de la chicane, son dénuement le rendent redoutable ; il sera, en une époque qui vit tant de joueurs intrépides et désordonnés, l'arriviste le plus méthodiquement sage. Lisez sa vie, vous tous, jeunes gens qui vous sentez plus d'ambition que de génie ; elle est
édifiante, elle est réconfortante : elle prouve qu'avec du travail, de l'application, des formes, et peut-être quelque lâcheté, il est loisible à tous de tenter — et de réussir — la conquête des biens de ce monde. Cela est très moral.
Qu'il est donc difficile de déterminer l'exacte portée des actes décisifs de cette existence ! Y a-t-il dans cette vie des actes décisifs ?
Garabacérès est laborieux, ponctuel, énigmatique et neutre ; il est à la remorque des vainqueurs ; il est de tous les triomphes quand ils sont assurés ; il accourt à la rescousse après que les grands coups ont été portés ; il s'empresse, dès que le succès cesse d'être douteux ; il fait agréer ses services ; il est utile pour célébrer le fait accompli : tous les régimes accueillent cet auxiliaire pompeux, dont la science souple et le maintien imperturbable imposent à la foule.
En 1792, Cambacérès est président du tribunal criminel de l'Hérault. Survient le 10 août; Cambacérès, membre fondateur du club des Jacobins de Montpellier, est surpris par la soudaineté du mouvement parisien : plusieurs jours, Cambacérès demeure perplexe ; il est ennemi de toute précipitation... Enfin, enfin, le succès de l'aventure est avéré : le zèle de Cambacérès éclate, et devance les ordres des ministres ; le 24 août, il assemble en séance le tribunal qu'il préside et tient le discours suivant : « Un retard, déterminé sans doute par l'embarras des circonstances, ne nous a point encore permis de consi-
gner dans nos registres la loi qui prononce la suspension du pouvoir exécutif et celle qui ordonne la formation des assemblées primaires et électorales pour le rassemblement de la Convention nationale. Nous sommes tous pénétrés de l'indispensable nécessité de ces deux mesures, et nous n'attendrons point pour les exécuter qu'un envoi officiel nous en prescrive l'obligation; que désormais nos jugements soient intitulés du nom seul de la Nation, qu'un nouveau serment nous rallie à cette liberté sacrée... je jure de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les défendant. »
Conventionnel, Cambacérès prend une part active au procès de Louis XVI : au moment de conclure, son vote est équivoque ; on le compte parmi ceux qui souhaitent la détention perpétuelle ou le bannissement. L'Assemblée vote la mort : tout aussitôt l'enthousiasme de Cambacérès se déchaîne ; il escalade la tribune : « Citoyens, s'écrie-t-il, en prononçant la mort du dernier roi des Français, vous avez fait un acte dont la mémoire ne passera point, et qui sera gravé par le burin de l'immortalité dans les fastes des nations. »
Cambacérès est-il régicide ? Insoluble question : quand Vergniaud prononce l'arrêt, Cambacérès, prêt à s'évanouir, s'évade ; il n'assiste pas au débat qui suit l'entrée des défenseurs du roi... 11 est chargé de veiller à l'inhumation du supplicié ; il manifeste alors un tact parfait ; il est impassible quand il rend compte à l'Assemblée de sa mission ; nul ordonnateur de pompe» funèbres plus correct, plus à l'aise dans l'exercice de ses fonctions... Cambacérès est-il régicide ? Bonaparte, aux
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jours de bonne humeur, pinçait l'oreille de son collègue en disant : « Mon pauvre Cambacérès, je n'y poux rien ; votre affaire est claire ; si jamais les Bourbons reviennent, vous serez pendu. » Cambacérès est régicide sans l'être ; les Bourbons ne le pendront pas.
Il est de la Montagne; en est-il vraiment? aucune sympathie ne l'attire vers les partis extrêmes ; il serait centre-gauche ; il redoute la Montagne, il subit l'ascendant du correct Robespierre ; il se laisse pousser par Tlncorruptible au Comité de défense générale ; il n'entrera pas au Comité de salut public ; on l'élimine, car .s'il est précieux dans la délibération, il est peu propre à l'action, il a d'heureuses initiatives : le premier il lance l'idée d'un Tribunal révolutionnaire ; il vote contre les Girondins... Quels remords, quelles terreurs le font tout à coup reculer ? Il prévoit que les factions s'élimineront les unes les autres ; la guillotine est le moyen de cette élimination... Il renonce aux jeux de la cruelle politique ; il entend n'être plus que le conseiller pacifique des partis et des hommes au pouvoir... Le 9 Thermidor, Cambacérès est de la majorité ; il est de toutes les majorités; quelques jours plus tôt, il avait reçu la visite de Robespierre ; épouvante, qu'il ne cèle point:
« C'était au moment où je me prodiguais peu. Je ne parlais guère plus à la Convention, et à part certains rapports dont on me chargeait, j'avais cessé déjouer un rôle. Ma réserve était dictée, je l'avoue, par la peur et la prudence. Je m'imaginais qu'en ne m« montrant pas on m'oublierait ; j'avais raison. Néanmoins j'«us un« furieuse frayeur, lorsque je vis arriver mon incorruptible et vertueux collègue.
« — Ami, dit Robespierre, je ne te vois plus ; tu m'en veux?
« — Que l'Être suprême m'en préserve, tu ne m'as rien fait.
« — Je voudrais savoir en faveur de qui Fouclié conspire.
« — Je n'en sais rien : seulement je voudrais qu'il ne me mêlât pas dans ses combinaisons.
« — Laisse-le faire ; ne sors pas de ta tranquillité, tu l'en trouveras bien. »
Cambacérès ne sortit de sa tranquillité que pour contresigner la condamnation de Robespierre. Le 9 Thermidor eut pour lui des conséquences extrêmement heureuses. A Napoléon qui l'interrogeait sur cette journée fameuse, il répondra un jour : « C'est un procès jugé, mais non plaidé. »
Il n'est point de ceux qui plaident les procès hasardeux.
Du moins ]ustifie-t-il sa présence à la Convention par un immense labeur : en quatre ans Cambacérès rédige, outre quantité de lois de détail, trois projets de Code civil et une Révision coordonnée des quinze mille décrets votés depuis 1789 ; il ne brille ni par le courage ni par l'audace ; il accomplit la plus utile besogne. Il partage avec son collègue Claude-Dominiqae-Cosme Fabre un appartement de 120 livres de loyer mensuel, rue Feydeau ; les deux députés ont un domestique qu'ils paient 1 livre 15 sols par jour : Cambacérès est sobre comme un paysan cévenol, actif, un peu farouche : on ne le rencontre guère hors
de l'Assemblée ou du cabinet de travail où se prolongent ses veilles.
Après le 9 Thermidor, Cambacérès manifeste l'esprit de décision et de prudente témérité qui jamais ne l'abandonne au lendemain des décisives victoires ; il est le liquidateur verbeux, quasi majestueux, des querelles des partis : le 2/i Thermidor il prononce un discours : quel ton ! quelle ferme éloquence 1 « Ce n'est plus un comparse, c'est un chef qui parle ; ce n'est plus un timide qui propose, c'est un autoritaire conscient de son autorité, qui prescrit. » Son autorité ! elle est considérable : il préside la Convention, il préside les Comités de Salut public, de Sûreté générale, de Législation : il surveille les affaires étrangères au Comité de l'an 111 : affirmons hautement qu'un temps Cambacérès, soutenu par la Convention thermidorienne, gouverne la France.
Une assez misérable intrigue met fin à son prestige en le rendant suspect de royalisme ; Cambacérès ne sera pas Directeur ; il éprouve de cet échec un chagrin violent: son ambition a grandi; Cambacérès, dans le calme renaissant, convoite les hautes charges de l'État, les gros traitements... il est toujours pauvre.
Entre temps, il a rencontré Bonaparte ; il avait signé sans le lire un décret destituant le vainqueur de Toulon : Bonaparte proteste.
« Quelque temps après, et logeant alors rue Chabanais, n" 31..., on frappa à ma porte, à huit heures du matin. J'invite à entrer, je vois un petit homme sec, jaune, mal peigné, les cheveux plats pendant en oreilles de chien (c'était la mode), vêtu à la diable, des bottes trop courtes, un habit trop long, la cravate éraillée, le chapeau constatant le service ; mais à travers ce fagotis,
une main effilée, blanche, dessinée à ravir, une bouche charmante, surtout quand un sourire bienveillant ou railleur l'animait, et puis des yeux... Oh ! quels yeux, ceux du lion, de l'aigle...
« Au premier aspect, je fus saisi, et sous le charme à la première phrase dite... Le général venait me quereller: il me quitta disposé à se lier avec moi. »
Rapide interversion des rôles : le solliciteur agrée les services du sollicité : il les agréera de plus en plus. Cambacérès est « saisi » séduit, Bonaparte confiant. Le 18 Brumaire, il est ministre de la Justice. Bonaparte n'a garde de lui ôter ce poste, Bonaparte a une confiance illimitée en ce « conventionnel de gouvernement ». Cambacérès sera second consul ; il surveillera le recrutement du Sénat ; pendant la campagne d'Italie, il sera le chef intérimaire du gouvernement. Bonaparte « raille l'empesure » de Cambacérès; les avis de Cambacérès sont souvent écoutés ; il n'abandonnera plus désormais son rôle de mentor déférent. Il est toujours laborieux ; sa part de collaboration à la rédaction du Code civil ne fut point aussi prépondérante qu'on l'a soutenu parfois; tout de même... N'oubliez pas qu'il préside à la réorganisation des cadres de la justice. Il joue les utilités ; il accepte un rôle de parade ; il étonne Paris par l'étalage d'une subite opulence : en vérité il ne loge point aux Tuileries ; son tact n'est jamais en défaut: u C'est une faute, déclare-t-il à Lebrun, d'aller nous loger aux Tuileries ; cela ne nous convient point à nous : et, pour moi, je n'irai pas. Le général Bonaparte voudra bientôt y loger ieul; il faudra alors en sortir. Mieux vaut n'y pas entrer. » Cambacérès ne loge pas aux Tuileries ; il se fait
concéder un magnifique hôtel, emprunte au gardameuble un mobilier sévère et somptueux. Il a une maison civile, des secrétaires, des chambellans. Sa salle à manger, où préside son ami d'Aigrefeuille, ancien procureur général à la cour des aides de Montpellier, est fameuse : les dîners de Cambacérès sont utiles au régime ; ils ne sont point gais ; Cambacérès ne fut jamais gai : il préside à ses célèbres dîners avec une gravité recueillie ; il est un convive glacial et que nul ne déride ; ses gestes sont rares, son regard est lent; déjà s'annonce l'embonpoint qui fera la joie des caricaturistes de l'Empire.
Les dîners de Cambacérès, les discrets conseils, les multiples services de Cambacérès ! Il est l'homme de confiance de Napoléon ; il est le factotum, comblé de titres et de faveurs, de l'empereur ; archichancelier, le trésor lui octroie 333.333 francs ; il est duc de Parme ; il reçoit d'immenses domaines, de constantes donations. Ses attributions sont officielles, officieuses : il surveille les salons, la presse, le Sénat, règle les incessants conflits de la famille impériale ; il déconseille le divorce de Napoléon ; c'est lui qui présente l'acte de divorce à Joséphine, et de sa main guide, à l'instant de la signature, la main défaillante de l'ex-impératrice. Il sera le conseiller de Marie-Louise.
Cambacérès est l'homme de confiance de Napoléon : pourtant, lors du coup de main de Malet, pas un instant les conjurés ne songent à s'emparer de l'ar-
chichancelier. Ce jour-là encore Gambacérès eut très peur: il ne connut l'événement qu'après la déconfiture de Malet: il n'en eut pas moins peur; son affolement fut « extraordinaire » : il multiplia les ordres superflus... L'Empereur lui écrivit: « Votre inquiétude doit avoir été vive. »
En 181/i, Gambacérès possède vingt millions: il accompagne Marie-Louise jusqu'aux avant-postes autrichiens, fait acte de soumission aux Bourbons, se terre en son hôtel. Vaguement Garnot et Fouché l'entretiennent d'un projet de restauration de Napoléon : Gambacérès répond : « Je suis très fâché de ne pouvoir m'unir à vous dans ce que vous allez entreprendre, mais mon plan est tracé ; je veux vivre tranquille : les grandeurs ne me tentent plus, et il me déplairait fort que dans ma maison, l'on conspirât contre un gouvernement qui me protège. » Au moindre mouvement de la rue, Gambacérès tremble: Fouché accourt un beau matin et froidement lui déclare : « Je vous engage à faire provision de linge blanc, de bonnets de coton, de robes de chambre bien chaudes, enfin de tout ce dont un homme frileux a besoin en prison. » Gambacérès tremble : il est un vieillard obèse, dévot, pusillanime ; il a vingt millions.
Il apprend avec terreur le débarquement de Napoléon en Provence : il n'est point aux Tuileries quand y reparait l'Empereur : l'Empereur le mande, l'apostrophe : « Abominable poltron, croyez-vous que ce ne soit pas assez de toute l'armée et de toute la France pour vous sauver de la peur des revenants ? » Ministre de la Justice malgré lui, Gambacérès délègue ses fonctions à Boulay de la Meurthe.
Il s'enfuit après Waterloo, rentre en France eu 1818, meurt en 182/i, isolé, ignoré, abandonné, oublié de tous, sauf de ses héritiers qui accourent au dépècement de la colossale fortune.
Cambacérès « a rendu de réels services à la Nation, il en aurait rendu de bien plus considérables s'il avait eu plus d'énergie, et s'il n'avait pas ponctuellement exécuté ce qu'il avait sagement désapprouvé auparavant ». Voilà, si je ne me trompe, un jugement définitif. Peut-être serait-il bon d'ajouter que ces services furent payés bien au delà de leur valeur : est-ce point faire le plus équitable éloge des talents, et, si vous voulez, de l'espèce de génie heureux et médiocre du mieux arrivé des arrivistes ?
m DIX-NEUVIÉME SIÈCLE