‹ Classiques et romantiquesChapitre 13 sur 27 · PAUL-LOUIS COURIEB ET L AMOUR DU GREC · texte numérisé non relu

PAUL-LOUIS COURIEB ET L AMOUR DU GREC

Il est pénétrant, avisé, et singulièrement injuste à son temps; de tels témoins, aigus, incomplets, facilitent à l'historien l'analyse du passé; Paul-Louis Courier est rebelle à l'enthousiasme, insensible aux grandes passions ; une clôture hermétique assourdit autour de son cerveau et de son cœur les vastes rumeurs de son époque; il n'entend que des voix discordantes, et n'aperçoit que des gestes étriqués. Il a bien vu ce qu'il a vu; il ne découvre rien au-delà : il ignore les perspectives profondes, et n'a point le sens de la grandeur. On affirmerait qu'il n'a presque rien compris à son temps, n'en ayant retenu que des psychologies individuelles, les grimaces de l'égoïsme, les frénésies de l'ambition et de la peur.

il échappe à la contagion de l'idéalisme révolutionnaire, du patriotisme et du courage guerrier; les vraies puissances qui bouleversent les hommes et les sociétés en cette fin mouvementée du dix-huitième siècle ne l'ébranlent ni ne l'émeuvent. Une aussi singulière insensibilité fait que nous attribuons à son témoignage une valeur particulière, et que nous ne marchandons point à ses souvenirs un intérêt très précis : il nous livre le procès-verbal d'une expérience bien conduite; voici isolée, toute pure, l'essence de la vie quotidienne; voici la basse comédie humaine, abstraction faite de l'amour, des nobles élans et des vertus généreuses. Nous consentons à l'estimer divertissante, parce que la peinture en est vivement brossée; d'autant plus divertissante que nous sommes mieux avertis des lacunes du dessin tt de l'involontaire parti pris du peintre.

Ainsi Paul-Louis Courier a vécu de vingt à quarante ans parmi les héroïques soldats de la France

impériale et républicaine, et n'a jamais rencontré l'héroïsme; cet étrange officier a pris part aux plus actives campagnes sur le Rhin, en Italie; nulle action d'éclat ne rehausse ses états de service ; il est brave, et maintes circonstances nous contraignent à douter de sa bravoure ; il s'obstine à porter l'uniforme, et ne manque presque aucune occasion de se dérober aux devoirs de sa profession; il trouve pour déserter d'étonnants prétextes, à moins qu'il n'en allègue aucun. Nos victoires ne réchauffent point; il conte nos défaites avec un absolu détachement, avec, parfois, comme une joie méchante.

On peut croire qu'il souffre — oh ! rarement ! — de cette stérilité d'âme par où s'affirme son illusoire supériorité; il se lasse de cette sécheresse, de cet isolement, et ambitionne de connaître les grands frissons; son ambition est inefficace; ainsi en 1809: démissionnaire, il réintègre l'armée à la veille de Wagram; il se rend à Vienne, se précipite à l'île Lobau ; il s'excite de son mieux et s'exalte à prévoir une décisive, une gigantesque et glorieuse bataille ; il admire fort les préparatifs de Napoléon; puis, le jour de l'action, je ne sais quel découragement le rejette parmi les premiers blessés qu'on évacue ; ce chef d'escadron d'artillerie a négligé de se pourvoir d'un cheval; il s'en va, sans congé, morne et ricaneur; il n'a point vibré : Napoléon lui a adressé quelques paroles et ne l'a point ébloui : Paul-Louis Courier déserte, et, désinvolte, écrit à un ami : « Un hasard, la rencontre d'un homme que je croyais mon ami,

Et, je pense, Quelque diable aussi me poussant,

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