PAUL-LOUIS CUUHIER ET L AMOUR DU GREC
je partis pour l'armée d'Allemagne, dans le dessein extravagant de reprendre du service. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais, et tout près d'être lié au banc, m'a retiré de celte galère »; ou encore : « Je me suis passé cette fantaisie, et je puis dire, comme Athalie : « J'ai voulu voir, j'ai vu » ; ou enfin : « Je n'allais à l'armée que pour voir ce que c'était. Je ne me repens point d'avoir été à Vienne, quoique ce lut une folie, mais cette folie m'a bien tourné. J'ai vu de près l'oripeau et les mamamoiiehis; cela en valait la peine. » L'oripeau et les mamamouchis, lisez l'empereur et les maréchaux. Paul-Louis Courier a vu ces héros légendaires, et les a jugés ridiculement petits ; il n'a rien vu à l'armée que de médiocre ; il aspirait à l'épopée, et n'a su découvrir qu'une sinistre et grotesque farce. Une telle équipée résume toute sa carrière militaire, et illustre sa conception de la vie et du monde.
Gela est foit mesquin — et je n'ignore pas qu'une généreuse colère, un ardent amour des hommes, une notion très haute et très noble de la justice et de l'avenir humain dictèrent à de grands esprits une condamnation analogue de la guerre. Un Paul-Louis Courier ne s'embarrasse point de telles considérations : son égoïsme serait fort gêné par une telle philosophie ; il ne témoigne guère plus de tendresse aux idées qu'aux hommes; et si peut-être il ne dément point un vague humanitarisme hérité de Rousseau ses sarcasmes ne révèlent point l'exaspération d'une pensée anxieuse de l'avenir, mais seulement ses rancoeurs, ses aveuglements, et cette espèce d'impuissance qui ne permet point ù cerlains esprits d'embrasser l'opulence de la vie.
Au fond, Paul-Louis Courier n'éprouva jamais qu'une passion, et qu'il ne pardonnait point à son temps d'avoir contrariée : l'amour du grec ; toute sa sagesse n'est que le dépit d'un philologue boudeur et d'un épigraphiste en colère; il est le grognard des bibliothèques, un peu ridicule de n'avoir jamais su mettre d'accord ses goûts et ses occupations, son pacifisme poussiéreux d'archiviste manqué, et ses gestes, nécessairement excessifs, d'officier cascadeur et de soldat intermittent.
L'amour du grec !
Molière ne prévit point cette frénésie, non plus que le délire où elle entraîne le bon sens le plus prudent, la tète la plus froide et la plus défiante de l'enthousiasme. L'amour du grec ! Pour cet amour-là Paul-Louis Courier accepte une vie absurde, les contradictions, les compromissions d'une double activité, les railleries des uns, les brimades des autres, et ce stupide résultat d'échecs accumulés : une carrière militaire, avec ses périls, sans aucune gloire, une carrière d'helléniste que récompensent fort mal des succès d'amateur. L'amour, l'éternel amour qui flambe aux noires prunelles des belles Italiennes entraîne, égare maint compagnon de Paul-Louis Courier : lui-même se vante très haut de ses prouesses amoureuses, mais ce n'est point une San-Severino qui détermine les pires folies do cet érudit galantiu; il aime les jolies femmes ; c'est pour l'amour du grec qu'il risque le désaveu des