SUPERCHERIES ROMANTIQUES * NODIER ET MÉRIMÉE
Ces romantiques furent en vérité des gens étonnants, et qui s'entendirent à corriger la monotonie de l'existence ; non contents de s'éblouir entre eux aux éclats d'une invraisemblable littérature, ils cultivent l'aventure et parent de je ne sais quel reflet romanesque les plus banales occupations. Publier des livres est un passe-temps innocent; ils donnent à l'homme de lettres des allures de conspirateur ; l'écrivain s'entoure de mystère, se mystifie lui-même et mystifie ce bon public, qui n'a point coutume d'attacher tant d'importance aux faits et gestes des hommes et des femmes de lettres. Au reste il dut parfois ne pas s'ennuyer, le bon public du commencement du dix-neuvième siècle ; poètes et nouvellistes régalent son bon sens de maintes farces assez bien réussies.
1. VoYSLAv M. YovANOviTCH, La Guzla de Prosper Mérimée. Étude d'histoire romantique ; préface de M. Augustin Filon.
Voyez plutôt Nodier, Taimable Nodier, l'excellent Nodier, de qui les œuvres ne sont plus guère lues, de qui les vers faciles accompagnent encore je ne sais quelles mélodies désuètes, goûtées naguère, à demi oubliées aujourd'hui de nos pensionnats de jeunes filles. Ce brave Nodier publia en 1818 un récit intitulé Jean Sbogar ; il avait eu une vie mouvementée ; en ce temps-là, nul n'était surpris qu'un plumitif aimable et remuant, et dont la police impériale avait failli prendre au sérieux les velléités d'indépendance, nul n'était surpris qu'un écrivain érudit, aimablement curieux, ancien secrétaire de Pichegru, ancien bibliothécaire à Besançon, eût, neuf mois durant, exercé les pittoresques fonctions de bibliothécaire de la ville de Laybach.
A Laybach, Nodier avait été comme le conseiller intellectuel de Fouché, gouverneur de l'Illyrie française ; il y avait rédigé le Télégraphe officiel des provinces illyriennes, iouvn-d\ polyglotte et napoléonien . . . Et sans doute n'eut-il point le temps de pénétrer profondément l'esprit, les mœurs et la littérature des Illyriens ; il n'eut point le temps de s'apercevoir que deux langues rivalisaient en ces provinces et qu'on ne saurait confondre le serbo-croate et le slovène. Nodier confondit, et n'en parut que plus autorisé à révéler aux Français les beautés de 1' « illyrien »... Simple détail ; aujourd'hui encore plus d'un voyageur décrit abondamment un pays étranger et ses habitants, qui ne prit point la peine d'y séjourner neuf mois... Ayant habité huit mois à Laybach, et fréquenté trente jours une pension allemande à Trieste, Nodier était apte à nous révéler l'Illyrie ; il n'en douta jamais, et n'eut point de peine à répandre sa conviction
parmi ses compatriotes. Aussi bien avait-il manié de vieux livres, ouvert quelques grimoires, interrogé d'authentiques Illyriens ; en outre le goût de la description était en lui, et l'on doit croire qu'il se plaisait à la contemplation des beaux paysages, et qu'il en notait avec justesse les aspects essentiels, car, trente ans plus tard, Gérard de Nerval témoigne de son exactitude ; de Dalmatie, Gérard écrira en effet à un ami :
« Je t'écris en vue de Trieste, ville assez maussade, située sur une langue de terre qui s'avance dans l'Adriatique, avec ses grandes rues qui la coupent à angles droits, et où souffle un vent continuel. 11 y a de beaux paysages, sans doute, dans les montagnes sombres qui creusent l'horizon ; mais tu peux en lire d'admirables descriptions dans Jean Sbogar et dans Mademoiselle de Marsan, de Charles Nodier ; il est inutile de les recommencer. »
En somme, Charles Nodier avait, comme on dit, tout ce qu'il fallait pour exploiter littérairement le pays illyrien ; c'est pourquoi dès 1818, il publie Jean Sbogar.
Vous conterai-je les exploits du héros qui donne son nom au livre, espèce de Rocambole pleurard, mélancolique, emphatique et fatal ? Jean Sbogar est un bandit qui défie la maréchaussée impériale, nargue les régiments, commet mille atrocités sans cesser jamais d'afiirmer une ambition sublime : bandit honnête homme, bandit philosophe... enfin le prototype des grands révoltés romantiques. Il aime en secret la blonde Antonia, française, fille d'un émigré qui vint mourir au bord de l'Adriatique ;
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mais il est né sous une étoile fatale , il sait que « Dieu n'avait rien fait pour lui » ; il accepte la solitude en châtiment de ses péchés, et s'efforce d'étouffer une passion qui vouerait au malheur la mystique Antonia... Et ce scrupule serait fort honorable si Jean Sbogar s'y tenait ; mais qu'adviendrait-il du roman ? Le roman nous entraîne à Venise où Antonia rencontre un jeune étranger aussi séduisant, aussi noble, généreux, beau et magnifique que mystérieux, Lothario ; Antonia est singulièrement attentive aux discours de ce ténébreux jeune premier, car Lothario n'ignore ni Rousseau, ni Ossian, ni René, et son lyrisme spontané, sa misanthropie, sa haine de la vie civilisée confondent de prestigieuses réminiscences.
«Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreur les maux de la société, qui ont toujours révolté mon àiiie, quilont quelquefois entraînée dans des excès que je n'ai que trop péniblement expiés. Par instinct plutôt que par raison, je fuyais les villes et les hommes qui les habitent : car je les haïssais, sans savoir combien un jour je devais les haïr. Les montagnes de la Carniole, les forêts de la Croatie, les grèves sauvages et presque inhabitées des pauvres Dalmates, fixèrent tour à tour ma course inquiète. Je restais peu dans les lieux où l'empire de la société s'était étendu ; et, reculant toujours devant ses progrès qui indignaient l'indépendance de mon cœur, je n'aspirais plus qu'à m'y soustraire entièrement. Il est un point de ces contrées, borne commune de la civilisation des modernes et d'une civilisation ancienne qui a laissé de profondes traces, la corruption et l'esclavage : le Monténégro est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne sais quelle tradition vague m'avait donné lieu de croire qu'il ne participait ni de l'un ni de l'autre. C'est une oasis européenne... »
Bref, Antonia regagnant rillyrie après que Lothario eut magnanimement refusé de l'épouser, Antonia est enlevée par la troupe de Jean Sbogar ; enfermée au château de Duino, elle devient folle — elle a vu poignarder sa sœur — elle divague, revient à la raison, mais ignore toujours le visage de son ravisseur perpétuellement voilé de noir. Un jour canonnade, fusillade, assaut du château; Jean Sbogar est conduit à Mantoue avec trente-neuf compagnons ; on le condamne à mort, mais les juges ne sont point assurés d'en avoir fini avec le bandit qu'ils n'ont pu reconnaître ; on se souvient d' Antonia, on la mande dans la cour du supplice ; les condamnés paraissent :
« — Lothario ! s'écria-t-elle d'une voix déchirante. Lothario se détourna et la reconnut.
— Lothario ! dit-elle en s'ouvrant un passage au travers des sabres et des baïonnettes ; car elle comprenait qu'il allait mourir !
— Non, répondit-il, je suis Jean Sbogar!
— Lothario ! Lothario !
— Jean Sbogar ! répéta-t-il avec force.
— Jean Sbogar ! cria Antonia, 0 mon Dieu ! Et son cœur se brisa.
Elle était par terre, immobile, elle avait cessé de respirer. Un des sbires souleva sa têle avec la pointe de son sabre, et lui laissa frapper le pavé en V abandonnant à son poids.
— Cette jeune fille est morte, dit-il.
— Morte, reprit Jean Sbogar en la considérant fixement. Marchons ! »
Nous ne lisons plus Jean Sbogar : vous voyez que nous avons tort : je recommande Jean Sbogar aux neurasthéniques, aux mélancoliques, à tous ceux que
menacent le spleen et l'anémie cérébrale ; c'est une lecture honnête en même temps qu'un sûr tonique.
Les contemporains de Nodier étaient-ils blasés sur ce genre de littérature? ils ne firent aucun succès à Jean Sbogar; pourtant l'auteur avait mis quelque astuce à solliciter leur attention : jugez-en.
D'abord Nodier jura que Jean Sbogar n'était pas un personnage chimérique, mais un héros populaire « dont la renommée aventureuse remplissait encore les Etats vénitiens » ; le livre reproduisait maintes pensées « tirées de sa conversation avec une scrupuleuse littéralité ». Nodier ira jusqu'à affirmer que son roman avait été composé « en 1812, aux lieux mêmes qui l'ont inspiré » ; il écrira :
« Je me vois obligé de déclarer que personne au monde n'a de plagiat à m'imputer dans cette affaire, si ce n'est peut-être, le greffier des assises de Laybach en Carniole, l'honnête M. Repisitch, qui voulut bien me donner, dans le temps, les pièces de la procédure en communication pour y corriger quelques germanismes esclavonisés dont il craignait de s'être quelquefois rendu coupable dans la chaleur de la rédaction. Je proteste en outre que tout ce que j'ai pris dans son dossier se réduit à certains faits que je n'aurais pas pu mieux inventer, quand j'aurais été Zschocke. »
Dans ses Souvenirs de la Révolution et de V Empire il prendra à témoin la mémoire de Fouché. Il fera tant et si bien que de très scrupuleux écrivains l'en croiront : Emile Montégut affirme que Nodier avait <( suivi de près les exploits et le procès de Jean Sbogar » ; M. Michel Salomon découvre en Jean Sbogar un « roman documentaire avant l'invention
de ce mot ». Sainte-Beuve lui-même n'eut aucun soupçon.
Bien entendu ces excellents critiques furent victimes d'un conte à dormir debout : Jean Sbogar n'a rien d'illyrien ; son nom même semble tchèque ; un bon juge, M. Voyslav M. Yovanovitch, a dit le mot de la tin: « c'est un fantoche littéraire qui n'est pas même vraisemblable, et, pour le peindre, Nodier n'avait pas besoin d'aller à Laybach. »
Première supercherie.
Nodier, désireux de succès, en commet une autre plus singulière, et c'est ici qu'éclate en toute son ingénuité savoureuse la roublardise de ce romancier malgré lui.
Car Jean Sbogar parut sans nom d'auteur, mais accompagné d'un étrange avertissement; les éditeurs avaient reçu le manuscrit des mains d'un voyageur prêt à partir pour la Russie ; quelques amis prononcèrent le nom de Mme de Krudener. Le Journal de Paris protesta :
«Cet artifice était trop grossier pour réussir; comment en effet le lecteur aurait-il pu confondre la mélancolie douce et suave, les sentiments pudiques, les pensées religieuses qui distmguent l'auteur de Valérie, avec cette misanthropie farouche, cet amour forcené d'un brigand pour une feaimc dont la tendresse est plus bizarre encore, avec des aventures extravagantes qui renchérissent sur les ténébreuses productions d'Anne Radclitfe, en un mot, avec Jean Sbogar? »
Le Journal du Commerce protesta :
« L'éditeur de ce roman nous annonce dans sa préface que cet auteur part pour la Russie; puisse cette contrée
tempérer un peu la fougue de son imagination ! et puisset-il, si son amour pour l'état sauvage lui fait chercher les peuples dans l'état le plus près de la nature, ne pas trouver chez les Cosaques une réfutation ad hominem de ses systèmes exagérés. »
Nodier répondit — et je suis bien obligé de citer ces textes, pour leur couleur inimitable :
< Monsieur,
« J'apprends, par un numéro de votre journal qui vient de tomber dans mes mains, qu'on m'a attribué un roman intitulé Jean Sbogar. Les personnes qui me connaissent savent que je ne fais pas de roman : et comme je n'en lis pas plus que je n'en fais, je n'ai pas lu Jean Sbogar. Le jugement que vous exprimez sur ce livre pouvant donner cependant une idée fort étrange de mon caractère, qui, grâce au ciel, n'avait pas encore été compromis, et qui est à peu près tout ce qui me reste, j'espère que vous voudrez bien accorder à mon désaveu une mention de deux lignes.
« Quant au vœu que vous avez la complaisance de former pour que les Cosaques ne répondent pas par un argument ad hominem à mes systèmes sur les peuples nouvellement civilisés, j'en sais apprécier la délicatesse, et je vous en remercie au nom de ma famille. »
Et voilà quels divertissements les gazettes littéraires offraient à leurs lecteurs aux environs de
Nodier s'employa de son mieux à mystifier ses contemporains ; cet ancien fonctionnaire illyrien, et qui avait assurément séjourné en lllyrie, et s'en vantait, et ne manquait point d'en tirer quelque prestige, cet écrivain si bien préparé à nous révéler i'IUyrie, commençait par se dérober; bien loin d'in-
voquer sa compétence, il la niait, et s'efforçait de faire triompher un piquant mensonge. On aimait beaucoup en ce temps-là ces petits jeux... Nodier toutefois n'en retira nul bénéfice: et l'on n'eût point reparlé de Jean Sbogar, si la Renommée n'avait annoncé un jour « d'après les journaux anglais, que le prisonnier de Sainte-Hélène s'était occupé de ce roman deux jours : une nuit à le lire, et quelques heures à l'annoter ». Napoléon était fort utile à la publicité. On soupçonna l'éditeur de s'en être avisé... Jean Sbogar eut une seconde édition, signée de Nodier. Les éditeurs parfois en remontrent aux auteurs en ingéniosité commerciale.
Moins de dix ans plus tard Mérimée recommence le « coup » de Nodier, lorsqu'il publie La Giizla ou choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et VHerzégovine. Son succès fut très mince en France ; et l'on demeure surpris des peines que se donnaient des gens de tant d'esprit pour duper quelques personnes crédules, inspirer au plus grand nombre une défiance évidente, et ne point conquérir la gloire que leur talent eût plus aisément obtenue à visage découvert. Il y a là un goût de la cachotterie que le romantisme favorisa étrangement; et l'on n'oublie point que Mérimée sollicita l'influence de Stendhal, ce monomane de la dissimulation, et qu'à certains égards l'élève passa le maître dans l'art de se moquer de ses contemporains, et plus encore de la pos-
térité... Mérimée, qui plus tard jugeait sans indulgence la Guzla, en gardait surtout le souvenir d'une heureuse mystification, et nul n'ignore qu'il en tirait quelque vanité.
« Il est vrai, écrit-il en 4845, qu'il ne s'en vendit guère qu'une douzaine d'exemplaires, mais si les Français ne me lurent point, les étrangers et des juges compétents me rendirent bien justice.
« Deux mois après la publication de la Guzla, M. Bowring, auteur d'une anthologie slave, m'écrivit pour me demander les vers originaux que j'avais si bien traduits.
« Puis M. Gerhard, conseiller et docteur quelque part en Allemagne, m'envoya deux gros volumes de poésies slaves traduites en allemand, la Guzla traduite aussi, et en vers, ce qui lui avait été facile, disait-il dans sa préface, car sous ma prose il avait découvert le mètre des vers illyriques. Les Allemands découvrent bien des choses, on le sait, et celui-là me demandait encore des ballades pour en faire un troisième volume.
« Enfin, M. Pouchkine a traduit en russe quelques-unes de mes historiettes, et cela peut se comparer à Gil Blas traduit en espagnol, et aux Lettres d'une religieuse portugaise traduites en portugais. »
Mystification sur mystification ; toute cette préface de 1842 est un tissu de contre-vérités: M. A. Filon, qui ne fut jamais sévère à Mérimée, en eut le sûr pressentiment; M. Voyslav M. Yovanovitch apporte les preuves les plus péremptoires ; et voici que s'écroule tout un château de légendes.
Et d'abord l'aventure de la Guzla fut moins glorieuse que ne l'affirme Mérimée; les juges compétents qu'il invoque ne Tétaient guère : M. Bowring n'est point très sérieux; M. Gerhard...
M. Gerhard mérite que Ton considère un instant
sa falote figure de bourgeois gentilhomme et de parvenu de la science et de la littérature. Ce Gerhard a joué à la science et aux lettres allemandes un fort vilain tour; il n'est que temps de s'en apercevoir et de ne plus accabler l'intellectualité germanique des méprises de ce bonhomme indiscret. « Savant allemand », « autorité allemande » s'en va-t-on répétant... Or, Gerhard ne fut jamais docteur, et son autorité parut toujours si contestable que les encyclopédies de son pays ont oublié jusqu'à son nom. Cet ancien marchand de toile était l'ami de Gœthe, dont il célébrait les anniversaires en vers pompeux et plats; Gœthe lui témoignait une considération indulgente et une bienveillance protectrice, car Gerhard était riche, et son zèle pouvait hâter la collection et la publication de ce folklore étranger auquel s'intéressait le poète. Gerhard traduisit en allemand des chants serbes, grecs modernes, espagnols, écossais, mais il édita en deux luxueux volumes ses propres poèmes... Ce vaniteux hurluburlu devait accueillir la Guzla avec enthousiasme; il traduisit l'œuvre de Mérimée; ayant quelque notion de la poésie serbe, il perfectionna, si Ton peut dire, la version française... En vérité cette aventure ne fait point tant d'honneur à l'auteur des Lettres à une inconnue] et nous lui reconnaissons trop d'esprit pour le féliciter d'avoir surpris la naïve bonne foi d'un Gerhard.
Nous le féliciterons bien plutôt de n'avoir jamais abusé le grand Gœthe, qui fit de la Guzla le plus gracieux et le plus spirituel compte rendu : les Français, constate Gœthe, se sont, depuis peu, épris des littératures étrangères :
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« Aujourd'hui, nous assistons à la plus étrange nouveauté ; ils prennent le masque des nations étrangères, et dans des œuvres supposées ils s'amusent avec esprit à se moquer très agréablement de nous. Nous avons d'abord lu avec plaisir, avec admiration, le faux original, et, après avoir découvert la ruse, nous avons eu un second plaisir, en reconnaissant l'habileté de talent qui a été déployée dans cette plaisanterie d'un esprit sérieux. On ne peut certes mieux prouver son goût pour les idées et les formes politiques d'une nation, qu'en cherchant à les reproduire par la traduction et l'imitation.
« Dans le mot Guzla se cache le nom de Gazul : le nom de cette bohémienne espagnole masquée, qui s'était récemment moquée de nous avec tant de grâce, nous donna l'idée de faire des recherches sur cet Hyacinthe Maglanovitch, principal auteur de ces poésies dalmates, et nos recherches ont réussi... M. Mérimée ne trouvera donc pas mauvais que nous le déclarions ici l'auteur du Théâtre de Clara, et de la Guzla. »
Une plaisanterie ; les meilleures sont les plus brèves ; et l'on ne pourrait guère reprocher à Mérimée que de s'être complu un peu longuement à celle-ci ; sa supercherie lit des dupes en France, en Allemagne, en Angleterre et jusqu'en Russie : M. Voyslav M. Yovanovitch toutefois, qui passe en revue les plus notoires, ne nous permet nulle illusion : ces dupes firent preuve de quelque bonne volonté ; aucune compétence ne s'y laissa prendre... Mérimée lui-même ne s'avisa qu'assez tard, et par un sentiment de gloriole rétrospective, de grossir leur nombre et leur importance ; il récidivait, et cette fois avec plus de bonheur, lorsqu'il proclamait la Guzla un modèle de supercherie littéraire : on l'a cru trop longtemps : « à l'origine il n'y avait pas mis beaucoup plus de mystification que Montesquieu
n'en avait mis aux Lettres persanes, et qu'il ne s'en trouve dans les Voyages de Gulliver... » Méfions-nous éternellement de ces romantiques.
M. Voyslav M. Yovanovitch est le plus défiant des historiens de la littérature ; sa suspicion préalable, aidée d'une précise érudition, met fin à une plaisanterie un peu trop prolongée. Nous nous doutions certes que Mérimée ne doit jamais être cru sur parole ; M. Voyslav M. Yovanovitch confirme abondamment nos doutes et nos provisions.
Admirez toutefois la fécondité de ses recherches : parti d'un infime problème d'histoire littéraire, il aboutit à esquisser l'évolution d'un mouvement européen. Car cette négligeable Guzla n'est qu'un exemple entre bien d'autres de cette curiosité de l'étranger, de cette fièvre d'exotisme, et l'on pourrait presque dire de cette crise du voyage, où il faut voir l'un des plus singuliers symptômes du romantisme ; chants populaires de tous les pays, poèmes anglais, écossais, espagnols, grecs, allemands... voire madécasses, préoccupaient les lettrés et la foule. M. Voyslav M. Yovanovitch évoque la mêlée internationale où se précipitent les poètes du commencement du dix-neuvième siècle; il replace la Guzla à son rang parmi la multitude bariolée des copies, des imitations, de tous ces poèmes apocryphes où la mode contraignit les écrivains après le succès d'Ossian... Il remonte aux sources de la Guzla ^ surprend les procédés de composition de Mérimée, qui avait beaucoup de
lecture... et quelque talent. Son savant livre, où brille une clarté méthodique, est aussi divertissant qu'instructif; voilà certes une excellente thèse, dont il convient de féliciter, en même temps que l'auteur, l'Université de Grenoble. L'érudition étrangère apporte à nos Facultés une collaboration de plus en plus assidue ; le nombre grandit chaque jour des jeunes étrangers qui sollicitent le concours de la discipline française ; entre tant de thèses où se marient des originalités diverses, celle du Serbe Voyslav M. Yovanovitch s'affirme l'une des plus remarquablement distinguées.
La lecture en est divertissante : citerai-je encore ce trait ? Mérimée, qui ne lut point vainement Jean Sbogar, Mérimée, qui s'inspira fréquemment des « poèmes illyriens » de Nodier, — au point que Nodier se déclara « pillé », et « cria comme un aigle » à l'apparition de la Guzla^ Mérimée hérita à l'i^cadémie du fauteuil de son précurseur ; or, voici comment il paraphrase l'éloge que lui impose l'usage académique : « Nodier était un gaillard très taré, qui faisait le bonhomme, et avait toujours la larme à l'œil. Je suis obligé de dire, dès mon exorde, que c'était un infâme menteur. Cela m'a fort coûté à dire en style académique. » Un infâme menteur ! ô Mérimée ! quelle imprudente vivacité !
M. Ernest Seillière, à qui l'on doit de doctes volumes, abondants en théories |ingénieuses et copieuses, offre au public « une œuvre nouvelle, délassement de plus austères travaux ^» . N'allez pas là-dessus rêver d'un trop frivole divertissement. 11 s'agit certes d'un roman, mais il y a roman et roman, et l'on en sait, n'est-il pas vrai, qui valent des thèses de doctorat, et par exemple dépassent en sagesse ordonnée bien des traités de psychologie, de sociologie ou de vulgaire thérapeutique... Il s'agit d'un roman; et je n'irai point prétendre que M. Ernest Seillière s'efforça, par manière de jeu, d'y faire briller les belles idéologies auxquelles son talent ambitionna de conquérir quelque prestige : j'avoue même qu'on peut, ayant lu ce roman, ne point s'avouer très ferré sur la « philosophie de l'impérialisme », — reconnaissez ici une méritoire discrétion... mais enfin un analyste épris d'abstraction, et de qui la littérature s'accom-
1. Une Tragédie d'Amour au temps du Romanlisme; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits).
pagna toujours d'un imposant appareil scolastique, vous a naturellement une conception particulière du roman où se reconnaissent ses habitudes d'esprit et ses plus fréquentes préoccupations. Ce livre-ci est d'un homme qui ne péchajamais par légèreté d'esprit. Voici donc ce roman, « un véritable roman vécu, où l'on ne trouvera pas un seul trait qui ne soit emprunté à la réalité, pas une parole qui n'ait passé sur des lèvres vivantes ». Affirmation rassurante, s'il est incontestable que la réalité dépasse en imprévu et en couleur toute fiction; mais enfin, il est bien des manières de peindre ou d'interpréter d'émouvantes aventures : celle de M. Ernest Seillière est peut-être très philosophique, elle plaira médiocrement aux artistes ; il n'en est guère de moins propre à rendre dans sa spontanéité capricieuse le mouvement de la vie : telle est l'ordinaire rançon, le châtiment si vous préferez, d'un excès de méthode et d'érudition psychologique. Que d'autres restituent dans sa grâce un peu folle et sa morbide fantaisie un bibelot romantique; M. Ernest Seillière ne chercha qu'un exemple à l'appui de ses théories; qu'ils évoquent un décor d'un pittoresque oublié, des êtres, des mœurs, un langage d'une truculence vieillotte. Voici un roman implacablement psychologique, sévère et nu comme un réquisitoire, et dont le poids semblera lourd aux épaules des défenseurs du romantisme.
Est-ce bien sûr ?
D'autres se fussent attardés au pittoresque : M. Ernest Seillière va à l'essentiel, et n'a souci que de vérité
psychologique; certes, le cas de Stieglitz dut lui paraître tentant : délire romantique, démence contagieuse, minutieusement observée, scrupuleusement décrite au long de deux existences malheureuses. Car voilà ce qui importe : Stieglitz est fou : de l'avoir été selon les rites avérés du romantisme, lui vaut en quelque mesure la sympathie de M. Ernest Seillière; et l'on peut penser qu'une autre époque, un autre milieu eussent connu Stieglitz aussi fou, d'où l'on serait en droit de conclure que sa folie étant en lui, le romantisme n'en est qu'accessoirement responsable, et qu'au total il est imprudent et assez peu légitime de mêler trop étroitement la pathologie à l'histoire littéraire... Il n'en est pas moins évident que Stieglitz fut fou, si j'ose dire, romantriquement, et que l'exaltation romantique, peu propre à apaiser sa déplorable fièvre, parut, au contraire, en accélérer le mouvement désordonné; fou lucide, il s'assimila les théories romantiques; il les vicia conformément aux tendances de sa névrose; et je crois bien que sa névrose eût été suffisante pour causerie naufrage de sa vie, mais c'est du romantisme qu'il semble périr.
Encore une fois a-t-on le droit d'accréditer une semblable illusion ? N'est-elle point gravement coupable, la critique de notre temps, qui trop souvent encourage de telles erreurs et s'obstine à demander à une légion de détraqués la définition du romantisme ? Il y a là, n'en doutez pas, un abus, et contre lequel il importera désormais de protester; réclamons un plus équitable examendes faits, appelons-en d'une critique passionnée ou trop systématique à une critique impartiale et humaine ; déjà voici
qu'aux adversaires du romantisme s'opposent non des panégyristes, mais des historiens : il fut de mode en ces dernières années de dénigrer Rousseau et de chercher jusque dans la démence prétendue d'un génial précurseur, la condamnation anticipée du romantisme : ces façons ne sont plus supportables; elles seront bientôt ridicules, car nul n'a raison contre la chronologie et la bonne foi. xA.u surplus, relisez les ouvrages de Mme Frederika Macdonald; ils ont la valeur d'un symptôme.
Étudiant — avec quelle application dans le détail — le cas Stieglitz, M. Ernest Seillière semble ne pas avoir un instant songé à prévenir une confusion fâcheuse : ou plutôt il nous déconseille d'instituer une nécessaire distinction, il ne nous dit jamais : « Voilà un fou, examinons de quelles déformations il déshonore l'enseignement des sublimes poètes »; il affirme : « Voici un romantique; d'ailleurs médiocre et prodigieusement dénué de génie, de qui la vie cérébrale fut marquée de fréquents accidents; étudions à travers sa vie et ses écrits les conséquences et les excès du romantisme... » J'ai dit que la commisération de M. Ernest Seillière pour ses pitoyables héros se colorait de quelque sympathie; j'ajoute : dans la mesure où ils semblent incarner le mal romantique ; il leur témoigne cette espèce d'amitié compatissante qu'un médecin ne refuse point à un sujet dont il attend l'éclatante confirmation de son diagnostic. Le diagnostic de M. Ernest Seillière est d'une abondance aisée et d'une précision qui, pour être facile, ne nous en émerveille pas moins, tout en nous inquiétant : il s'agit bien d'un homme, en vérité,
d'un médiocre et lamentable écrivailleur ; c'est le procès du romantisme que l'on instruit en dénombrant les excentricités, les fautes contre l'esthétique, la morale, les plus élémentaires injonctions de la simple et droite raison, dont un Stieglitz se rend coupable; M. Ernest Seillière établit ce dénombrement avec une patience tranquille : subtil accusateur, il ne néglige ni un geste, ni une intention de son misérable héros : que de nuances dans la folie ! et, pour conclure, quel effroyable bilan ! Quant à nous, qui ne considérons point sans dégoût et quelque surprise horrifiée, tant de bassesse, de lâcheté, et pour tout dire, d'indigence morale et de dénuement intellectuel, nous nous empressons de dénoncer un intolérable malentendu.
On répondra que l'œuvre et la vie d'un fou ne sont point nécessairement dénuées de sens, que la folie a sa logique dont il faut tenir compte, si elle met en lumière les conséquences extrêmes et les vices constitutionnels d'une doctrine ou d'un art, qu'au total on connaît imparfaitement un mouvement d'idées, si l'on néglige d'en étudier les représentants peu autorisés ou même indignes : l'étude d'un organisme malade ne renseigne-t-elle point sur les phénomènes de la vie la plus normalement saine ?
Certes, mais si une telle méthode est légitime, qu'on en précise la portée en en définissant les périls; on voit assez que ces périls ne sont point imaginaires.
La démence de Henri Stieglitz est évidente; maintes preuves en sont loyalemen t fournies par M . Ernest Seillière, qui ne s'empresse point d'attribuer à sa
démonstration tout le sens dont elle demeure implicitement chargée : hallucinations de l'adolescence, angoisses, crises périodiques, appauvrissement de la vie psychique, dominée par la tyrannie de l'idée fixe, folie circulaire... Quelle part en tout ceci revient à l'hérédité? iNous l'ignorons, sans nous dissimuler la gravité du cas... Ce fou avantageux, ce maniaque beau parleur, ce rêve-creux, ce faux poète, épouse Charlotte Willhœfft; ah ! voici une véritable héroïne de roman :
« Soa front, écrit un ami enthousiaste, couronné de boucles brunes qui se jouaient à ses tempes, offrait un profil plein de pensée; non pas étroit et médiocre comme celui de la Vénus des Médicis, mais paré d'une noble pudeur juvénile et de la plus séduisante modestie. Au-dessous se dessinait le nez, fin, un peu long, hardiment dressé et très légèrement arqué, jetant sur tout le visage un reflet d'énergie, exprimant l'infrangible courage et la soif d'action qui distinguaient cette âme généreuse. Souvent, elle portait le front légèrement incliné sur l'épaule gauche, dans une attitude de doux abandon qui disait le goût de la méditation silencieuse, mais aussi l'attention sympathique, l'effort d'intelligence affectueuse qu'elle accordait à tout et à tous.
« Elle avait des yeux d'une beauté surnaturelle, grands, bruns et étincelants, dans lesquels se reflétait, comme en un cristal limpide, le mouvement incessant de son esprit... Parfois, lorsqu'ils se relevaient soudain, émus de quelque impression forte, de quelque prévision importune, ils traduisaient une bravoure foudroyante, et disaient l'héroïsme possible dans la résolution, comme dans l'exécution. »
Charlotte croit d'abord au génie de Stieglitz : éternelle duperie de l'amour ! car elle l'aime, et d'un amour vigilant, inquiet, quasi maternel : elle l'aime,
et bientôt le juge : elle est intelligente ; cette jeune femme est sympathique et en vérité charmante ; elle juge Stieglitz et continue de l'aimer : elle l'aime en dépit qu'il lui manifeste une étrange tendresse, et bien que cet odieux mari témoigne du plus plat égoïsme : ce raté prétend aimer non la compagne, mais l'inspiratrice : pauvre amour, qui condamne Charlotte aux parures endeuillées — la sombre imagination de Stieglitz ne rêve point aux muses d'autres atours — et la voue aux perpétuelles angoisses. Charlotte aime ce mélancolique halluciné, ce dément, jusqu'à ce qu'enfin... mais que sait-on? et qui fixera les limites de dévouement féminin ? que de femmes eussent entouré de soins passionnés le malade jusqu'à la crise définitive ! L'héroïsme de Charlotte trouve une autre voie, à moins que... ici encore, comment ne pas hésiter? Charlotte désormais aimet-elle Stieglitz? une trop compréhensible lassitude expliquerait-elle point le geste d'une amante enfin désabusée ? En vérité que sait-on ? et qu'il est difficile de pénétrer le secret de ce drame entre un mari inconscient et un ami nécessairement discret. Car il y a un ami, ami du mari, ami passionnément dévoué à la femme : longtemps Mundt aima en silence ; un jour enfin — nous sommes en plein roman, admirez les couleurs pâlies du romanesque récit de Mundt...
« Un jour, à Tegel, nous nous assîmes près du beau grand lac sombre, sur le gazon, et Stieglitz s'endormit bientôt profondément... Nous nous parlâmes, Charlotte et moi, avec beaucoup d'animation, abordant les sujets les plus élevés; elle me raconta sa vie passée, traça des plans pour l'avenir... Soudain, le soleil éclaira le lac ; on pouvait voir, dans le clair miroir de l'onde, les brillants coquillages qui reflétaient, en les estompant vaguement,
les rayons radieux. Le ciel semblait un dôme d'hyacinthe étendu sur le monde : les gramens se balançaient pensifs dans la brise, et nous sentions derrière nous le calme de la forêt fraîche et silencieuse dont les pins aux sombres silhouettes s'éclairaient à demi. Ce fut le dernier jour heureux de Charlotte. »
Que se dirent-ils au juste ? Est-il improbable qu'aux confidences de Charlotte répondirent les aveux de Mundt ? Quelques mois plus tard Charlotte invoquait le souvenir de cette matinée de printemps dans une lettre à l'ami :
« Pourrai-je jamais redevenir aussi joyeuse que je l'étais alors ? Je ne le sais : mon astre planait au plus haut de l'éther, mais j'ai bientôt glissé vers les régions plus basses, de je ne sais combien de toises en vérité ! »
Nul reproche; un ton d'affectueuse camaraderie, qui ne dissimule ni les croissantes inquiétudes, ni la tension nerveuse dont elle ne se défend plus auprès de Stieglitz : « Je n'ai jamais su, et je ne sais pas encore où trouver l'emploi de mon amour ; le monde n'en a cure : nul homme ne sait l'apprécier dans la mesure surabondante où je pourrais le donner... » Quel réconfort attend désormais Charlotte, dont le mari délire, et qui redoute — car il semble bien qu'elle l'aime en secret — son ami ? Elle se suicide ; allez donc épiloguer sur ce coup de poignard, qui dé^ sespère Mundt, et n'afflige que médiocrement, et surtout passagèrement, cet invraisemblable Stieglitz !...
Suicide romantique, s'il est prouvé que le romantisme détermina — ou favorisa, ainsi qu'il est vraisemblable — la folie de Stieglitz, et que Charlotte, elle-même, nourrie de romantisme, n'eut point la
force de se soustraire, auprès d'un dément, aux effets d'une déplorable hygiène mentale; s'il est prouvé que Charlotte entra, en quelque sorte, dans les rêves malsains de son mari, et en accepta la redoutable logique; s'il est prouvé simplement qu'en pleine lucidité, et non point épuisée par l'aveu d'une déception sentimentale, cette héroïque épouse pensa affranchir un compagnon infortuné des affres d'un odieux mysticisme : Stieglitz se croyant persécuté par on ne sait quel Némésis, Charlotte s'offrait, victime expiatoire; ainsi mettait-elle fin à de mystérieuses vengeances ; une peine profonde libérerait Stieglitz de ses vaines terreurs ; et telle est, en effet, l'explication qu'elle-même parut donner de son acte, telle la version, qu'avec une sorte de cynisme satisfait Stieglitz à son tour propagea et toute sa vie défendit envers et contre tous...
Des preuves, je n'en vois guère, pour ou contre ces diverses hypothèses, et tout le zèle de M. Ernest Seillière n'empêche point que quelque obscurité n'enveloppe cette aventure... Charlotte Stieglitz n'en est pas moins séduisante ; un pieux hommage était dû à cette généreuse et inquiétante jeune femme ; il nous plaît, certes, qu'un écrivain français s'en soit avisé... Mais qu'elle est donc fugitive, dans le livre de M. Ernest Seillière, l'apparition de cette gracieuse Alceste ! Un romancier en eût fait la figure centrale de son œuvre. M. Ernest Seillière la sacrifie une fois encore à la mémoire de Stieglitz ; c'est faire, en vérité, beaucoup d'honneur à un personnage prodigieusement subalterne, et à qui — M. Ernest Seillière nous en avertit — la critique allemande attribue une moindre importance.
ÏV SILHOUETTES FÉMININES
« Femme de lettres, femme d'affaires, femme d'alcôve, de salon, d'antichambre, de concile et d'académie... » Et nous voyons, hélas! que trop d'affaires se traitent en cette alcôve, qu'en ce salon les plus désobligeantes intrigues se nouent et se dénouent, que « la marquise de Tencin », laquelle n'est point marquise, se fût moins regrettablemeut attardée dans les antichambres, si son ambition avait pu parfois se désintéresser des conciles et des académies; aristocrates, gens de lettres et de plaisir, prélats, politiciens, financiers, libellistes, aventuriers entrent pêle-môle dans cette vie et s'y bousculent confusément... Voici enfin un impeccable biographe ^ qui remet chacun à son rang, et distingue — l'alcôve, le salon, le concile... — et prend des temps, et nous invite parmi tant d'affaires, d'amours, d'intrigues, et d'aventures, à apercevoir une pro-
1. Pierre-Maurice Masson, Une Vie de Femme au dix-huilième siècle. Mme de Tencin (1682-1749).
gression, une ascension, je n'ose dire un progrès, car dès la période de basse galanterie, la Tencin a tout l'esprit qu'elle aura jamais, et au temps où elle peine durement et négocie pour sa vie, elle manifeste cette indépendance de cœur, cette absence de scrupules et cette volonté qu'admireront les courtisans de son éclatant succès.
Il était urgent qu'un écrivain informé, de jugement sûr et froid, vînt reconstituer cette existence, et mettre, si j'ose dire, un peu d'ordre en ce tumultueux désordre : nous connaissions, pour l'avoir rencontrée à tous les carrefours du dix-huitième siècle, « la religieuse Tencin », « la belle et scélérate chanoinesse Tencin » ; faute d'un guide éclairé nous étions toutefois fort empêchés de renouer le fil de ses aventures, nous connaissions sa scélératesse sans en mesurer la profondeur ; nous admirions dans Pinsécurité son intelligence, sa prodigieuse puissance sur son époque : notre blâme n'était point suffisamment définitif; notre louange manquait parfois d'assurance... Survient M. Pierre- Maurice Masson qui interroge cette femme avec une liberté et une patience pénétrante de juge instructeur : ah ! l'élégant déshabillage ! Ce juge enregistre, classe, constate, et l'on est tout surpris qu'une sentence s'impose à notre esprit avant même qu'on nous en ait proposé la formule; l'alcôve, le salon, les antichambres, le concile, l'académie... les dossiers sont là, étalés, implacables; il n'y a rien à ajouter, rien à retrancher; et rien n'est plus impressionnant que cette impitoyable équité.
La femme d'affaires, hâtons-nous de le proclamer, est digne d'une admiration sans mélange ; la femme
galante l'emporte sur bien des courtisanes par sa beauté et la diversité de ses romans simultanés ou successifs ; la femme de salon est égale à la femme d'affaires : tour à tour ces trois qualités assurent à Mme de Tencin des triomphes mérités dans les antichambres, les conciles, les académies... Et toutes ces femmes n'en font qu'une, et c'est de cette complexité qu'est faite la femme de lettres.
Singulier exemple, et qu'il importe de méditer en ce vingtième siècle, où tant de nos contemporaines ambitionnent ce titre.
Femmes de lettres, nos grand'mères et nos mères ne l'étaient qu'à regret, et comme un peu honteusement : leurs petites-filles et filles le sont orgueilleusement, avec une coquetterie charmante, je le veux, mais absurde; et sans doute beaucoup revendiquent assez inconsidérément un prestige qu'elles ne s'empressent point de soutenir du renom d'œuvres originales et fortes : les femmes toutefois ont envahi les lettres d'un tel élan, que nul ne leur conteste plus la possession d'un fief sans cesse grandissant; hier encore isolées et timides, elles assaillent en bataillons disciplinés les gazettes, les revues, les maisons d'édition; d'accidentel devenu social, leur cas préoccupe les moralistes et les sociologues; elles se sont fait parmi nous une place — et quelle place ! — avant même que nous eussions appris à les connaître : telle est Tétrangeté du type où nous apercevons leur idéal, que l'observateur le plus attentif de leur déconcertante psychologie, Paul Fiat, les définissait naguère des monstres^ au sens latin du mot, mais enfin des monstres.
Quel supplément de preuves à l'appui de sa thèse.
ne tirerait-il pas de l'exemple d'une Tencin, s'il était prouvé que, moins femme de lettres, elle eût été plus respectueuse de la tradition, plus éprise des coutumières vertus de son sexe ! Cette démonstration, nul ne la fera, et l'on prouverait au contraire que les ambitions littéraires n'apparaissent qu'assez tard dans la vie de Mme de Tencin, qu'elles complètent sa physionomie, mais ne déterminent ni sa carrière, ni son caractère, qu'au total Mme de Tencin ne fut point un monstre parce que femme de lettres, mais peut-être femme de lettres parce que prodigieusement émancipée, et si vous voulez monstrueusement différente de la moyenne de ses contemporaines... A y bien réfléchir, je ne sais si M. Paul Fiat ne nous répondrait pas que, de son point de vue, cela revient exactement au même.
Femme de lettres, Mme de Tencin ne songe qu'assez tard à le devenir : elle n'est point une Germaine Necker, frénétiquement ambitieuse de gloire littéraire dès le salon maternel ; elle entend vivre d'abord ; si la misère des temps et le dénuement de sa famille l'obligent à entrer toute jeune au couvent, elle sait qu'elle ne fait vœu ni d'austérité, ni de renoncement; étonnante précocité de cette petite nonne, vite déniaisée au spectacle des intrigues conventuelles, perversité native d'une adolescente en quête de l'occasion, et qui saisit la première offerte, et rêve, ayant jeté sa cornette par dessus les moulins, de moins vénérables dérogations aux convenances et aux
enseignements de la stricte morale. Dira-t-on qu'elle est bien femme par cette amoralité tranquille, signe le plus apparent de sa vocation ? En croirons-nous les psychologues, lorsqu'ils nous affirment qu'une femme n'exprime jamais mieux sa nature, que lorsqu'elle renie cette réserve, cette modération, cette pudeur intellectuelle aussi bien que morale, où nous voyons les traits essentiels du caractère féminin ? — en sorte qu'une femme ne réalise ce caractère à nos yeux qu'en se renonçant perpétuellement, et que les femmes les plus femmes par la vertu et l'attitude ne nous apparaissent telles que par l'effort soutenu d'un habile mensonge ? Complexité de notre nature, complexité de la nature féminine, que n'éclaire point une inefficace psychologie, et que complique encore rinfluence de l'éducation. .
Une instinctive audace pousse dès son adolescence Claudine-Alexandrine Guérin de Tencin à ne point respecter les mensonges conventionnels, lorsqu'elle en éprouve quelque gêne ; elle obéit franchement aux impulsions de sa nature ; si l'amoralité est, au dire de certains moralistes, privilège féminin, elle est prodigieusement femme, et c'est pourquoi elle devient vite un monstre (au sens latin...), et rien ne serait plus effrayant, n'est-il pas vrai, qu'une telle constatation, s'il fallait en conclure, ainsi qu'il semble logique, que l'éternel féminin soit d'abord un ferment de désordre et d'anarchie.
Je n'essaierai point de montrer ce qu'il y a de spécieux en une semblable argumentation, ni de prouver qu'appliqué à certains cas masculins le même raisonnement conduirait à des généralisations identiquement aventureuses... Mais enfin, dès le couvent
304 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS
Claudine-Alexandrine de Tencin est à la fois très femme et parfaitement amorale ; et peut-être n'y aurait-il pas lieu d'insister sur cette amoralité, ni d'en faire l'objet d'une louange ou d'un grief, ni même d'y apercevoir un trait distinctif, si cette aimable religieuse n'y joignait un sens aigu des avantages qu'il lui appartient d'en retirer : combien, parmi ses compagnes, ne furent ni moins femmes, ni plus morales ? sur toutes Tencin l'emporte, parce que son amoralité est résolument systématique et délibérément utilitaire. L'amoralité en soi est une faiblesse, et ne devient socialement redoutable que par le concours d'une intelligence pénétrante et d'une volonté forte : rencontre rare, insoupçonnée de tous les débiles qui prétendent s'inspirer des grands hommes, et n'en reproduisent que les travers et les vices.
Mme de Tencin n'est point faible ; une étrange force d'âme la soutient dans toutes ses entreprises : elle a tous les courages : celui qui risque, celui qui attend et supporte, celui qui monte à l'assaut et brusque la victoire ; elle calcule et mesure son effort ; ses amis lui reconnaissent un esprit viril :
« Elle avait, écrit Marivaux, une âme forte, courageuse et résolue, de ces âmes supérieures à tout événement, dont la hauteur et la dignité ne plient sous aucun accident humain, qui retrouvent toutes leurs ressources où les autres les perdent, qui peuvent être affligées, jamais abattues ni troublées. »
A sa façon, Piron ne dit point autre chose :
Femme au-dessus de bien des hommes Du siècle héroïque où sommes.
Femme forte que rien n'étonne, Ni n'enorgueillit ni n'abat, Femme, au besoin, homme d'État Et, s'il le fallait, amazone.
Si femme, Mme de Tencin méprise les femmes : elle les méprise du haut de son énergique intelligence, ou si vous préférez de son viril génie ; on n'en voit presque aucune en son fameux salon ; elle n'eut point d'amie, mais combien d'amis !... x\insi se complète son portrait : « Nulle femme, écrit M. Maurice Masson, n'a souffert davantage de n'être pas un homme » ; il ne lui suffît point de sacrifier les devoirs, de méconnaître la mission, et jusqu'aux instincts primordiaux de la femme — on sait quelle mère froidement indifférente elle fut pour d'Alembert — elle se classe elle-même dans une société d'hommes ; elle a des passions d'homme ; il semble qu'elle ait volé à son frère l'abbé, dont elle fera un cardinal, ambitions et talents... Comme si un monstre féminin ne pouvait atteindre sa perfection qu'en participant de la nature masculine !
Ainsi douée, Mme de Tencin vécut hardiment, cou- ■ageusement sa vie d'aventurière : ni Scapin ne fut dIus ingénieux, ni Figaro ne fut plus fertile en ruses ; eune, elle est un Casanova en jupons; elle finit m « mère de l'Eglise » et en reine de la société éléî^ante et polie ; nul ne connut de plus près les grands, es princes, et jusqu'aux rois, — les bourgeois, le
306 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS
peuple, l'humanité la plus humble et, n'en cloutez pas, la plus méprisable humanité : lisez sa vie et soyez édifiés... Les lettres n'y apparaissent qu'assez tard, et jamais en dominatrices exclusives : c'est en grande dame que Mme de Tencin considère la littérature., à la façon des grandes dames de son temps : écrire n'est pour elles qu'un divertissement, un plaisir, une piquante encore qu'honnête débauche : une Tencin continue, la plume à la main, la conversation de ses hôtes; elle illustre ses récits de maximes qu'aiguisa une chambrée de spirituels amis : pour l'intrigue, les aventures, elle n'a qu'à se souvenir.
Et c'est ici qu'éclate sa supériorité sur la plupart de nos aimables monstres : femmes de lettres?... femmelettes, s'écrierait cette rude Tencin, qui prend soin de vivre avant que d'écrire, et qui apporte à la littérature le plus riche bagage d'humaine expérience ; femmelettes, ô vous toutes qui vous attardez à des rêves puérils, jeunes femmes gracieuses, qui avez mieux à faire, bas-bleus hypothétiques qui ne savez point seulement comment on échappe aux griffes homicides de Messieurs du Châtelet, ni comment une femme parle à un premier ministre, à un cardinal, à un pape, et s'en fait obéir; femmelettes, ô vous toutes, esclaves de votre faible cœur, victimes de vos vapeurs, de votre manque de courage, de votre candide ignorance...
Certes, la supériorité d'une Tencin sur la plupart de nos femmes de lettres est, à bien des égards, éclatante : admirable préparation de cette romancière, qui connut si parfaitement son temps; celles même qui, de nos jours, auraient quelque droit à revendiquer un rriéritc analogue, no s'en vantent point; et
l'on aurait mauvaise grâce à ne pas approuver, en se faisant leur complice, une telle discrétion. Voyons, toutefois, si de cette supériorité, que ne lui saurait contester l'immense majorité de nos femmes écrivains, Mme de Tencin retire tout l'avantage imaginable.
Franchement il ne le semble pas, et l'on demeure stupéfait du peu de secours que la femme d'expérience prête à la femme de lettres : ou plutôt, prenons garde, et retenons la leçon de critique finement nuancée que donne à ce propos M. Maurice Masson à quiconque serait trop pressé de conclure : il est surprenant certes que plus de réalité pittoresque ne relève point les récits souvent fades de Mme de Tencin : je vois bien que cette romancière n'a point oublié le couvent; les scènes de la vie claustrale hantent son imagination; elle en use et en abuse, et satisfait ainsi le goût du temps beaucoup plus qu'elle n'obéit à une tendance personnelle; et peut-être découvre-t-on à quelques traits furtifs qu'elle en parle savamment : il convient toutefois d'en croire un lecteur aussi pénétrant que M. Maurice Masson^ lorsqu'il se défend de trop préciser les réminiscences, voire les confidences dont Mme de Tencin n'a pu toujours repousser l'obsession. Ne cherchez point dans ces romans une peinture du monde extérieur : toute la couleur, et en vérité la verdeur de style dont elle est capable, demeurent rornement de sa correspondance; et sans doute le genre qu'elle cultive s'accommode-t-il d'un décor chimérique et très pâle, d'une intrigue invraisemblable et puérilement compliquée, d'une langue enfin abstraite, aussi peu
« artiste » que possible : Mme de Tencin se plaît au récit pseudo-historique tel que le conçoivent les imitatrices de cette immortelle Princesse de Clèves, à savoir Catherine Bernard, la comtesse d'Aulnoy, Mlle de la Force, Mme Durand, Mlle de la Roche- Guilhem, la comtesse de Fontaines, Mlle de Lussan, Mme de Gome«. . . fécondes écrivassières dont le succès fut grand; grand certes, puisque M. Maurice Masson affirme : « Ces bonnes dames ont pourtant été aussi lues entre 1680 et 1740 que les Daniel Lesueur ou les Marcelle Tinayre [sic] au début du vingtième siècle. »
Toutefois si Mme de Tencin n'ambitionne d'écrire ni des romans pittoresques, ni des romans réalistes, ni même des romans vraisemblables, si elle réussit avec une regrettable aisance à composer des fictions qui découragent de nos jours les plus intrépides curiosités, n'allez point croire qu'elle ait en pure perte connu les hommes et approfondi la vie de son temps : ses invraisemblables récits, qui fatiguent par la monotonie d'aventures fantaisistes emmêlées de divagations sentimentales, ses récits monotones et décolorés trahissent çà et là une habile psychologie : si l'ennui dont ils débordent pouvait être vaincu, ils devraient ce suprême triomphe à cette « science du cœur » où l'ami de Mme de Tencin, Marivaux, découvrait le principal titre de gloire des écrivains de son temps.
Concluons donc que Mme de Tencin n'a point en vain traversé les pires épreuves, les plus abracadabrantes aventures, les plus étonnants succès : nous lui en voulons surtout de n'avoir point introduit en
ses livres si peu que ce fut du scandale de sa vie : nous eussions préféré ses mémoires à ses romans... Peut-être sommes-nous un peu injustes : retenez le témoignage d'un très sûr historien : « Composés en des années d'assagissement et de demi-retraite, les romans de Mme de Tencin ne recouvrent aucune confidence volontaire. Elle les a écrits, non pour rendre du lustre à des scandales qu'elle eût préférés moins notoires, mais pour faire à sa manière œuvre d'art, pour purifier, en quelque sorte, son passé et reconquérir une certaine estime par le sérieux et la distinction de sa plume. » Ainsi Mme de Tencin glorifie-t-elle à sa façon « l'éminente dignité » de la littérature : monstre si l'on veut, mais non point monstre littéraire; ainsi se distingue-t-elle de tant de nos modernes femmes de lettres, qui n'ont dans leur existence — rendons leur cette justice — d'autres scandales que leurs livres.
Nos généraux, naguère, traduisaient Horace, quand, au déclin d'une valeureuse carrière, le désir leur venait d'un divertissement intellectuel. De nos jours, ils font de l'histoire, comme tout le monde.
Aussi bien et mieux qu'un autre, le général de Piépape eût mis en bonne prose ou en vers français les Odes et les Satires; poète lui-même, il entend que nous n'ignorions ni Entre ciel el terre, comédie en un acte et en vers, ni les Reflets, ni certaine Rêverie poétique sur Lamartine, non plus que certains Regains de jeunesse, poésies de salon, ni Réminiscences poétiques ; ce sont là des titres... Retenons ces titres pour ne point désobliger le général de Piépape ; avouons toutefois que nous considérons avec un plus vif intérêt une série d'études relatives à l'histoire de la Franche-Comté, de la Champagne et de la Bourgogne, et qui témoignent d'un sens assez précis de la vie et de l'histoire.
Et enfin lisons le livre alertement érudit que le
général de Piépape consacre à la mémoire de cette inquiétante duchesse du Maine « reine de Sceaux et conspiratrice * » ; érudit certes : réunir plus de documents eût été difficile ; décrire plus copieusement les plaisirs, les bals, les somptueux ajustements, les jardins, les palais, tout le décor parmi lequel se déroulèrent les menues intrigues et les petites agitations d'une vie inutilement fiévreuse eût été impossible ; le général de Piépape supporte allègrement le poids d'une vaste information ; ses descriptions qu'animent des souvenirs vivants — et comme vécus, tant leur spontanéité est opportune — sont attachantes ; ce militaire mène son livre tambour battant ; à nous qui le suivons sans déplaisir, de faire halte çà et là, de nous recueillir, et de découvrir une âme par delà le portrait de cette princesse-poupée en falbalas.
Une âme, une petite âme féminine, capricieuse et violente, égoïste, cruelle, empoisonnée par le plus virulent atavisme — les tares de l'héroïsme — une petite âme faible et tyrannique, qui tyrannise son temps, et l'entraîne au plaisir avec cette hâte fébrile que les vieux peintres attribuent aux terribles bouteen-train des danses macabres : une petite âme qui flamba quatre-vingts ans durant, et jamais ne réchauffa personne ; une flamme brillante et glacée ; un furieux génie de dissipation ; on demeure quelque peu confondu devant le vaniteux néant d'une telle vie.
Une fois, une seule, cette petite-fille du grand
1. Une petite fille du grand Condé. La duchesse du Maine, reine de Sceaux et conspiratrice (1676-1753).
Condé se mêle des affaires de l'État ; elle a de grands desseins : chasser du pouvoir le Régent, rappeler en France Philippe d'Espagne flatterait l'ambitieuse descendante d'un héros ; elle intrigue, elle suscite des colères, noue des ententes, s'agite, correspond — les conspirateurs n'écrivent guère moins que les amoureux, ni moins mal à propos. — Diriget-elle? Meneuse, est-elle menée? Elle conspire; non pas même : un historien à qui nous devons un tableau ingénieusement lumineux de la vie française au dix-huitième siècle, M. Casimir Striyenski, a dit ce qu'il convient de dire : « Le mot pompeux, quoique consacré, de conspiration, est trop fort pour désigner un complot enfantin, ourdi fort maladroitement par la duchesse du Maine, petite folle qui trouvait dans ces imbroglios un remède à sa neurasthénie. » Les contemporains se fussent à peine souvenu de la ft conspiration de Gellamare », si le bourreau n'avait assez brutalement clos cette galante comédie : à Nantes, le 26 mars 1720, quatre gentilshommes bretons. Clément de Guer, le marquis de Pontcallec, François du Couëdic et Siméon de Montlouis eurent la tête tranchée; à Paris — c'est Saint- Simon qui le note sans mélancolie, - — « plusieurs gens, mais de peu, furent mis successivement à la Bastille et à Vincennes ». Quant à la duchesse du Maine, une année d'exil à Dijon suffit à amollir son courage au point qu'elle dénonça — au petit bonheur — ses complices, et le plus platement du monde fit amende honorable ; moyennant quoi elle réintégra sa petite cour de Sceaux, accueillie et fêtée par ses « bêtes » le plus spirituellement qui se puisse concevoir, à l'heure même où quatre têtes naïves
roulaient au bord de la Loire sur la place du Bouffai. On sait trop de quelles inconséquences s'accommodait, au bon vieux temps, l'honneur des princes, pour tenir rigueur à une Condé d'une aussi banale aventure : d'excessifs scrupules seraient ici déplacés ; cette tache de sang eût égalé la duchesse du Maine à de fameuses héroïnes, si seulement le complot eût révélé quelque talent politique, si surtout l'exilée de Dijon eût montré une fierté plus résolue. Il faut en rabattre. — Caprice de femme adulée, en quête d'un nouvel amusement ! Le malheur justement est que l'on ne puisse parler que de caprice ; c'est la seule fois, au cours d'une longue existence, où l'on eût été tenté de prêter à la duchesse du Maine une haute ambition ou un effort de pensée.
Le plaisir, l'unique plaisir, le plaisir but et fin de toute activité, l'écrasant, l'odieux, le fastidieux plaisir, la duchesse du Maine ne recherche rien d'autre ; elle n'est point de ces voluptueuses habiles à jouir du visage parfumé de la vie ; elle obéit à une discipline follement sévère, elle se plaît au régime le plus absurdement rigide, elle s'exténue, elle tue de veilles ses amis, son entourage ; certes elle pousse à la démence la vocation mondaine : bals, théâtres, fêtes nocturnes, bergeries et petits vers, sa vie est un tourbillon ; elle n'atteint à l'équilibre que par le vertige... Etrange duperie de cette reine incapable de concevoir le bonheur, et qui se voue à la plus étourdissante bacchanale.
Bacchanale décente en apparence, autant qu'obstinément déraisonnable : la duchesse du Maine déteste le scandale au temps de Mme de Parabère et des roués; ainsi s'assure- t-elle une originalité que ne lui eût point valu son culte de l'esprit.
Car elle ne conçoit pas le plaisir sans le piment de l'esprit : « Elle aimait, écrit Fontenelle, à donner chez elle des divertissements et des spectacles, mais elle voulait qu'il y entrât de l'idée, de l'invention, et que la joie eût de l'esprit » ; une joie qui a de l'esprit, n'est point une joie grossière ; il nous plairait tout au moins de le croire, il ne nous plaît pas de conjecturer la bassesse de l'âme, si nous approuvons la finesse de l'esprit.
Que voilà bien, dites-vous, la doctrine du dix-huitième siècle! — D'un certain dix-huitième siècle. La duchesse du Maine est une figure significative, et d'autant plus qu'elle ne pratique qu'assez imparfaitement les vertus de son temps ; elle n'est point le modèle de la femme en un siècle où vécurent Mme de Lambert, Mme de Tencin^ Mme Geoffrin, la niarquise du Deffant, Julie de Lespinasse, Mme d'Epinay, Mme Helvetius, Mme Necker et son orageuse fille... elle illustre en les isolant, elle illustre jusqu'à la caricature certains traits de la femme et de la société du siècle de Voltaire.
Agée de près de quatre-vingts ans, elle s'écrie, rencontrant ses enfants, le comte d'Eu et le prince des Dombes : « i\h ! mes fils que vous êtes vieux ! » Ayant de bonne heure pris le parti de ne point vieillir, elle est une jeunesse quasi octogénaire, ardente, fébrile, méchante, mais fort polie ; sur le tard, remarque le président Hénault, « elle était devenue
extrêmement polie ». Pendant plus d'un demi-siècle, son insolence avait été proverbiale... Elle ne vieillit point en effet : elle eut le peu enviable privilège de demeurer toujours égale à elle-même, et de ne jamais dépasser l'idéal qu'avait conçu et défini une fois pour toutes son étroit cerveau d'orgueilleuse et jalouse adolescente.
Une longue fête, brillante et morne, voilà sa vie : gracieuse et vive, elle n'est point jolie ; elle est depuis son enfance, « un peu estropiée du bras droit » ; naine, elle est la plus redoutée des « poupées du sang » ; elle quitte Chantilly, devenue la capitale de Lilliput, pour épouser ce bâtard que La Fontaine appelle « le fils de Jupiter » ; bâtard, pied-bot, au demeurant le plus honnête mari ; la Grande Mademoiselle célèbre ce beau couple « un boiteux et une manchotte ». Les contemporains témoignent au duc du Maine quelque estime, et une vague commisération : acceptons leur jugement ; les soixante et onze maximes qu'il nous a laissées semblent bien nous interdire un sentiment plus chaleureux, et j'en demande pardon au général de Piépape ; il manifeste une indulgence qui ferait douter de sa pénétration, lorsqu'il écrit : les maximes du duc du Maine « prouvent l'élévation de son âme. En voici quelquesunes prises au hasard : elles sont d'un penseur et d'un homme de foi. La Rochefoucauld ne les eût peut-être pas désavouées. » Elles témoignent certes d'un médiocre génie, des propositions comme cellesci :
« Il est bien ordinaire de blâmer ceux qu'on ne se sent pas capable d'imiter. »
316 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS
« Un des meilleurs moyens de conserver l'humilité est de de se connaistre capable par soy-mesme de tous les maux dans lesquels on voit tomber son prochain. »
« On ne peut s'habituer au bien de trop bonne heure, ni avoir une trop forte envie de devenir honnête homme. »
Accordons au général de Piépape que ces citations sont « toutes à l'honneur du prince lettré et chrétien », mais ne doutons pas que ledit prince lettré et chrétien n'ait été un assez pauvre homme.
Sa femme le lui fit bien voir : s'il joue dans la vie de la duchesse du Maine « un rôle négatif », la réciproque n'est point vraie ; il n'est que le comparse honni et bousculé d'une effrénée sarabande ; qu'elle est piteuse l'attitude de ce grand maître de l'artillerie se glissant chez Jupiter pour lui confier ses chagrins domestiques. La poupée est un « démon » que Louis XIV lui-même préfère ne pas affronter; le grand roi, hélas ! morigène son fils et le comble d'objurgations prudentes. « Voyant enfin, écrit Mme de Caylus, qu'elles ne servent qu'à faire souffrir intérieurement un fils bien- aimé, il prend le parti du silence, le laisse croupir dans son aveuglement et sa faiblesse. » Voilà qui est parler.
La poupée règne par la terreur ; les « scènes effroyables » qu'elle n'épargne à personne, et moins, qu'à tout autre au duc du Maine, assurent le triomphe de son capricieux égoïsme ; elle ose, du vivant de Louis XIV, avoir une cour, une cour brillante et frondeuse ; elle ose y affirmer la hautaine extravagance de ses ambitions et de ses rêves.
Et l'on risquerait de ne point se faire des mœurs du dix-huitième siècle une exacte idée, si l'on ne s'attardait en cette cour de Sceaux où semblent
éclore, en pleine fin de règne, la promesse et l'espoir d'un renouveau littéraire et social : le dix-huitième siècle s'y annonce, parmi le rajeunissement de singulières vieilleries ; le souvenir des salons des précieuses hante la duchesse du Maine ; elle fera de Sceaux une « cour de gaie science » ; elle y ressuscite je ne sais quelle parodie des ordres de chevalerie ; elle se proclame « la reine des abeilles », « directrice perpétuelle « de « l'ordre de la mouche à miel » ; cette sèche petite personne, si peu sentimentale, et qui n'est capable que du plus frivole et du plus fragile héroïsme, exalte le sentiment, le romanesque à la façon de Mme Deshoulières, et l'héroïsme à la manière du Grand Gyrus. Surprenant mélange des temps, des idées et des mœurs, refonte éternelle d'où l'avenir surgit pénétré du passé. Quelle ne devait pas être vers 1705 la grâce surannée et prometteuse de telle scène où semblent se rencontrer et se confondre sept ou huit générations de Français aristocrates et lettrés !
« Qu'on se représente, dans le uiagnillque salon du cliàteau de Sceaux, une importante assemblée, où l'on distingue de beaux noms, des noms de science et de lettres...
« Voici la réception dun nouveau chevalier delà mouche à miel. La duchesse, c'est la reine des abeilles, la toute sagesse et la toute puissance. Une baguette d'or 'à la main, elle pr(!'side la séance sur un trùne entouré de tentures de velours bleu, portant un serais d'abeilles et d'argent. Sa petite taille et ses traits délicats lui donnent quelque chose d'aérien. Le récipiendaire fléchit le genou devant le trône et attend. On lui fait jurer sur le mont Hymette fidélité inviolable à la grande fée Ludovise. Il s'engage à venir siéger chaque fois qu'il en sera requis pour la tenue d'un chapitre, au palais enchanté de Sceaux... Il jure de respecter les abeilles, d'aimer le
plaisir, de danser, de garder une médaille frappée à l'effigie de la duchesse... Mme du Maine la lui passe au cou, suspendue à un ruban citron. Cette cérémonie païenne et burlesque se termine par un joyeux souper en costumes. »
Tandis qu'à Versailles se déroule une pompe désolante et déjà à demi funèbre, à Sceaux la duchesse du Maine inaugure une ère nouvelle; son « infatie:able démonnerie » scandalise les uns, enchante les autres, mais brûle les étapes, et donne le branle aux imaginations; le tintamarre des « nuits de Sceaux » annonce une musique dont le siècle s'éprendra jusqu'à en mourir.
Qu'importe, après cela, qu'on ne soit redevable à la duchesse du Maine d'aucune gloire littéraire, d'aucune durable renommée ! Malézieu est le grand homme de Sceaux. Malézieu, homme d'esprit, plat poète ; ses œuvres sont justement condamnées à l'oubli; il suffit à sa gloire d'avoir « représenté la grâce efficace », tandis que M. du Maine jouait le rôle de la « grâce suffisante ». Malézieu ne fut qu'un intendant spirituel, le metteur en scène infatigable d'un spectacle à surprises; du moins, ses inventions attirèrent-elles les beaux esprits; parmi les « bêtes » Voltaire vécut l'un des moments les plus actifs de sa carrière commençante.
Tel fut le rôle, telle la mission de la duchesse du Maine; ainsi mérite-t-elle une page dans l'histoire de la société des Lettres, cette nabote à l'âme malingre, celte petite âme méchante et frivole, ce feu follet, ce joli néant.
Mme de la Suze ! pourquoi Mme de la Suze plutôt que telle autre? Entre cent ou mille ou dix mille nobles et galantes dames qui s'agitèrent en cet étrange Paris du milieu du dix-septième siècle, pourquoi élire Mme de la Suze, que ne distinguent, je pense, ni ses vertus, ni ses vices, ni ses malheurs, ni son esprit, ni sa beauté ? Elle eut de moyennes vertus dont elle ne tira point vanité, des vices qu'elle cultiva de son mieux sans étonner personne; elle vécut des mésaventures qui n'excitent point la compassion ; son esprit, elle le mit en menus poèmes, dont le plus audacieux panégyriste renoncerait à citer un seul vers ; sa beauté, nous ne pouvons ignorer que parmi les gaillardes Chloris d'un temps épris de santé, il s'en trouva de plus parfaites... Mme de la Suze ne nous attire, ni ne nous émeut ; aucun prestige ne s'attache ni ne s'attachera jamais à sa mémoire ; nous reconnaissons en cette honneste dame tous les traits d'une médiocrité distinguée, et je le crains, plus médiocre que dis-
tinguée. Mme de la Suze est de celles dont il n'importe que la personnalité disparaisse parmi les foules anonymes de l'histoire.
Un historien cependant entreprend de faire revivre cette ombre falote ^ : nul enthousiasme, nulle sympathie ne le guide ; vous n'imaginez pas à quel point sa curiosité est désintéressée ; il est historien et sans doute quelque peu archiviste ; il épluche aux Archives nationales la série T 144''0-^^ et la série T 125i\ à la Nationale le Recueil Thoisy, le Recueil de Factums Fm'^98, etc., etc. ; il fait cela très bien : madrigaux, élégies, stances et chansons, il reconstitue l'œuvre entière de Mme de la Suze, et comme il a du goùt^ se borne à nous en donner un catalogue détaillé ; en vérité le catalogue nous suffît ; mais admirez le labeur si désintéressé de M. Emile Magne... Il nous conte la vie de Mme de la Suze ; mais pourquoi, ah ! pourquoi a t-il voulu conter la vie, somme toute banale, de Mme de la Suze? Je voudrais qu'on nous lit quelque jour la psychologie du biographe... Ayant au reste promptement découvert la pauvreté de son sujet, M. Emile Magne y ajoute beaucoup, le plus possible de littérature : M. Emile Magne s'excite énormément : peut-être, après tout, cet historien n'a-t-il voulu que briller ; l'érudition peut-être ne lui fut qu'un prétexte ; l'admirable est que cette érudition est précise et solide... Son livre rentre dans la catégorie de ces ouvrages, que les Concourt mirent à la mode, chatoyants, miroitants, où l'on va contempler le passé à travers une lanterne magique : de
1. Émilk Magne, Mme de la Sine (llenr telle de Coligmj) el la Sociélé précieuse.
tels ouvrages plairont toujours à de nombreux lecteurs. Et je n'entends point dire que M. Emile Magne nous rende tout le talent des Concourt ; il est moins agaçant; sa méthode est plus sûre; et s'il ne parvient pas à nous intéresser excessivement à la vie de Mme de la Suze, son évocation de la société précieuse ne laisse pas d'être colorée, vivement pittoresque, séduisante.
Fille de Gaspard III de Goligny, maréchal-duc de Chatillon, et d'Anne de Polignac, Henriette de Goligny naît en 1618 : le maréchal est l'un des plus fiers soudards du temps ; huguenot orgueilleux, redouté, il est « débauché et d'amoureuse manière » ; sa femme, confite en religion, est une matrone austère et mélancolique ; le maréchal la délaisse : « l'ayant accablée de quatre maternités sucessives, afin d'assurer sa descendance et la pérennité du nom, il la laissa trottiner dans les temples et égrener des patenôtres. » Henriette est élevée sévèrement, tristement; elle tient de son père ; adolescente, elle ne rêve que liberté et aventure ; on la conduit à l'hôtel de Rambouillet; elle y prend le bel air, s'y déleste de ses derniers scrupules. Elle obtient qu'on la fasse portraicturer ; le vieux Daniel du Monstier s'y emploie : « Lentement le silencieux pastel, promené sur le papier à gros grains, dessina les traits immobilisés par la pose. La chevelure châtain clair aux reflets d'or laissant le front à découvert s'épandit sur les oreilles et les épaules en longs serpenteaux.
Les yeux bleus, expressifs et doux, le nez droit, les lèvres sensuelles, les joues poupines et rosées, le menton souriant d'une fossette ingénue composèrent le visage de prospérité et d'amour. Un tour de grosses perles embrassa le col d'une caresse nacrée. En les plis harmonieux de la soie fixée par un nœud de glands, languit, mi-dévoilée, la gorge ferme et ronde... »
Eh oui ! Eh oui ! plantureuse fille, joyeuse luronne ... ; ne méprisez pas la galante prose de M . Emile Magne, mais considérez, de grâce, la reproduction de l'œuvre de Daniel du Monstier. Henriette de Goligny est une beauté replète : cette forte jouvencelle envisage la vie avec simplicité... Et d'abord il lui faut un mari ; elle le trouve en la personne de Thomas Hamilton, comte d'Hadington, qui l'emmène en Angleterre ; et bientôt elle le perd : « il estoit pulmonique, écrit l'indiscret Tallemant, et je croy qu'elle ne l'espargna guère. » Elle rentre en France; les catholiques guettent son retour; elle va se convertir ; toute la Religion proteste ; Henriette de Coligny est séquestrée par sa famille : « Mme d'Hadington, brutalement souffletée, fut traînée en exil, près d'Évreux, en la terre de la Boulaye... »; on l'y marie à Gaspard de Ghampagne, comte de la Suze, malappris, borgne, ivrogne... mais époux résistant : pourquoi est-il jaloux ? sa femme aime de jeunes seigneurs, les pasteurs chargés de lui commenter la Bible... Gaspard de Ghampagne a grand tort de manifester une humeur impatiente; malappris, borgne, ivrogne, il demeure supportable ; jaloux, il estodieux : on le lui fit bien voir ; pour l'oublier, Mme de la Suze se lance dans le tourbillon de la société pré-
cieuse ; pour l'exaspérer elle abjure le protestantisme. Mme de la Suze est désespérément banale.
M. Emile Magne l'a bien compris, qui multiplie en son livre les pittoresques silhouettes, et nous conte lestement nombre d'anecdotes, parmi lesquelles il en est de piquantes, piquantes au point que la pudeur de M. Emile Magne dut avoir recours au latin — au latin, voilà-t-il pas un argument en faveur des études classiques que l'on oublie trop souvent ! — Et Ton devine à travers ces pages, que la vie de Anne de Goligny, sœur de la comtesse de la Suze, fut un roman d'une assez belle brutalité; adolescente, Anne vit en cet hôtel de Condé « où triomphent les turpitudes masquées » ; elle aime Vineuil, secrétaire du roi, drôle aussi remarquable par sa finesse que par sa bonne humeur, et par sa bonne humeur que par sa perversité. Vineuil se déguise en abbé pour demeurer auprès d'elle ; ce sont de jolies intrigues jusqu'au jour où tout se découvre, par l'indiscrétion d'une suivante : Gaspard IV de Goligny voulut tuer le captieux suborneur : quant à la précoce Anne, « elle connut à son tour l'exil de la Boulaye, les scènes, l'orage de soufflets. Et l'on y ajouta, parce qu'on la croyait enceinte d'une immonde géniture, un coup de pied dans le ventre. On revint bientôt de l'erreur, et ce fut un soulagement. Le nom resterait sans tache pourvu que des indiscrétions ne courussent point » Des indiscrétions coururent-elles?
Un « bon Tudesque », le duc de Wurtemberg, feignit de les ignorer et épousa la pécheresse
M. Emile Magne ne nous cèle pas non plus que la belle-sœur de la comtesse de la Suze, Isabelle-Angélique de Montmorency, atteignit à quelque gran-
deur dans la débauche : débauche intéressée : « Vive l'Amour, disait-elle, pourveu que je disne ! » Elle était radieusement belle : « Nul ne résiste à son indicible charme. On chercherait vainement en elle autre chose qu'une merveilleuse façade. Aucun accident n'en dépare l'harmonie. La haute taille sert la démarche. La chevelure casque d'une ombre ardente le profil de camée où sourient, dans la carnation miraculeusement dégradée, les yeux de mystère et les lèvres de volupté ! » Elle est cynique et sa luxure s'étale ; elle « accable Mme de la Suze de toute sa hauteur de friponnerie ». Toujours médiocre, Mme de la Suze admire, et compose en l'honneur de cette triomphante belle-sœur un panégyrique rimé. M. Emile Magne ne cite pas un seul vers de ce Triomphe d'Amarillis, il préfère nous conter les mésaventures de Gaspard de la Suze : Tallemant lui est d'un inappréciable secours, Tallemant qui nota pour la postérité le fait suivant : Gaspard avait pris part à une mémorable débauche à Brizac. « Comme il s'en retournait, un troupeau de cochons, l'ayant renversé sur le pont, lui passa sur le corps, et il criait : Quartier, cavalerie, quartier! » M. Emile Magne préfère — je ne dis pas qu'il ait tort — ne point s'étendre sur la littérature de la comtesse de la Suze, il préfère esquisser diligemment d'amusants portraits ; voici un trio d'évêques : Mgr Philibert de Baumanoir-Lavardin n'est pas très assuré de sa propre foi :
« Il vivait doucement, entre Costar et Pauquet, chanoines de prédilection, buvant, mangeant et devisant, selon les coutumes nouvelles. Parfois, dédaignant le chuchotis narquois de ses ouailles, il abandonnait sa ville
épanouie au bord de la Sarthe pour de longues incursions en la capitale. La débauche ne provoquait point sa colère. Il traitait généreusement les dames dont il implorait les faveurs. Les précieuses l'appelaient « le mage de Tendre ». Ses lèvres emmiellaient d'un charme pastoral le terme galant. 11 goûtait aux délices de la terre, sachant que le ciel méconnaîtrait les droits de sa principauté romaine. »
Mgr Lefèvre de Gaumartin, que l'âge assagit, avait été un « bon vivant dont la marquise de Bel- Fourrière apprécia la maîtrise en amour. » Mgr Cauchon de Maupas du Tour...
Donc Mme de la Suze, délivrée d'une insupportable tutelle — le comte de la Suze, abandonné, s'exila fort spirituellement — catholique, galante, et médiocre, se lance dans la société précieuse : grand succès; amours variés ; elle aime M. d'Hacqueville : une sensualité avertie guide ses choix ; elle aime du Lude — ce fut une idylle — elle aime Henry de Guise, ce fut presque un drame — elle aime... M. Emile Magne nous donne-t-il une liste complète des amants de Mme de la Suze ? Eh ! qu'importe ! il n'insiste pas ; il a raison de n'insister point; il a raison de ne point s'attarder aux gestes d'une médiocre héroïne ; il fut bien inspiré de se hausser au tableau de mœurs.
Voici les salons et les ruelles où se pressent précieuses et plumets, bigotes et jésuites; Mme de la Suze s'ennuie chez les prudes : qui donc ne s'ennuierait comme elle ? « Quelles figures de carême ! En-
326 VIES ET OEUVBES d'aUTREFOIS
goncées en leurs justaucorps, que ne boursouflent plus ou que boursouflent exagérément les « coussinets d'amour », ces femmes s'acharnent à vitupérer la vie et la beauté qui les abandonnent. Elles flottent entre deux âges, tourmentées de passions, aigries de les réfréner. Elles condamnent l'amour par désespoir de ne plus l'exciter. Elles désapprouvent les plaisirs, même innocents, qu'elles ne partagent point. Rien n'égale cependant leur fureur sensuelle, quand l'occasion les favorise. » Mme de la Suze s'ennuie chez les prudes, et les redoute ; elle se plaît parmi les précieuses : elle parle leur langage, vit de leur vie; quel langage, et quelle vie ! Dès son lever la précieuse est aux mains de ses femmes :
« EUes la conduisent devant la grande glace au cadre d'ébène, où des incrustations de métaux précieux reproduisent maints aimables épisodes et dont les corniches protègent le batifolage de cupidons espiègles.
« Sans doute parce que la grande glace prolonge l'extatique contemplation de soi-même, on la nomme une « Académie des gentillesses ». Aucun meuble ne détient un plus grand amour; on s'y dédouble avec ravissement. Seul il possède sans restriction l'intimité des chairs opulentes.
« Mme de la Suze n'appréhende pas son témoignage muet. Elle s'assied et les femmes évoluent autour d'elle. Leurs mains expertes, à l'aide du « dédale », « délabyrintent » sa blonde chevelure et l'égalisent en seyantes « paresseuses », qu'embaume un léger nuage de cypre. De ci, de là, des « coins » artistement posés renforcent les mèches amaigries. Point de fard, mais, proche les lèvres, une imperceptible mouche de soie noire... *
Toilettes et parures ! quelle couleur arborer ? la mode désigne-t-elle le gris de lin, le bleu mourant,
le jaune ou l'isabelle? la précieuse se fait ouvrir le coffre aux habillements : dentelles, broderies, toiles de soie, brocarts, cannetilles, neiges, rubans figurés, points de Gênes, Raguse, Venise, Alençon, Aurillac, gueuse modeste venue de la foire de Saint- Germain, affiquets somptueux achetés très cher à Perdrigeon... Déjeuner, promenade en carrosse, boutiques, parfumeurs, lingères... visites, discussions subtiles et bavardages aimables... Subligny, la Calprenède, Ménage, Vaugelas, Chapelain, Patru, Conrart, Pellisson, Mme Deshoulières, Mme de Sévigné... Mme de la Suze est le jeune Anacharsis du Paris mondain du dix-septième siècle, M. Emile Magne est un Barthélémy averti, érudit, amusant, amusé, littéraire, ah combien littéraire!
Elle était de celles dont on dit de leur vivant : « elle est très forte », avec cette nuance d'envie féroce et d'admiration meurtrière qui caractérise les louanges mondaines ; elle était de celles que l'on excuse avec des mines jalouses et de haineuses hyperboles, et que l'on déchire sitôt mortes avec la joie de piétiner une vaincue décidément inoffensive.
On l'eût vue de notre temps présider des associations de femmes peintres ou sculpteurs, diriger des revues, haranguer des clubs et des académies féminines, distribuer des prix de poésie à l'instar de telle duchesse illettrée mais charitable, fréquenter nos thés internationaux, louvoyer de l'Institut à la Chambre, au Sénat, à l'Elysée, courir des bordées jusque parmi les suffragettes, étonner les uns de sa bienfaisance, les autres de son cynisme, tout le monde de son esprit, entraîner dans son brillant sillage les snobs, les politiques, les écrivains, les artistes, et jusqu'aux femmes, et jusqu'à nos démago-
gues et à nos fiers syndicalistes ; elle eût conseillé Jaurès, consulté M. d'Haussonville, invité à ses conférences notre seigneur Pataud; on Teût connue plus élégante que Mme X., plus éloquente que Mme Y. Douée d'un peu plus de génie littéraire que le commun de nos femmes de lettres, elle eût rivalisé avec les Noailles, les Tinayre, les Régnier, les Myriam Harry. Nulle femme de notre temps n'eût paru plus universelle ni... plus forte; car nulle de nos contemporaines n'a su orner de plus de respectabilité une vie diversifiée par autant d'aventures, ni conduire jusqu'au bout avec une aussi harmonieuse maestria la courbe d'une étonnante carrière.
Née en un temps d'aristocratie, elle ne vit point s'ouvrir devant elle le champ illimité où s'élance l'ardente ambition de nos doctoresses, de nos républicaines, de nos aimables socialistes, de nos anarchistes en jupon ; sa vie ne fut guère consacrée qu'à l'amour, à la politique, au roman, à la religion, à la science, à la morale, à la pédagogie... Tant de religion et tant de pédagogie nous inquiètent ; cette élégante nous apparaît sous les traits d'une revêche institutrice et d'une bigote hypocrite. Une telle vie nous semble terne parce que nous manquons d'esprit historique, ou si vous préférez, — car c'est la même chose, n'en déplaise à nos esprits critiques, — d'imagination. Mais bien plutôt que Mme de Genlis, c'est son époque que nous condamnons, sans la connaître — son époque, et des mœurs dont nous ne réalisons plus le caractère et la signification. Sans insister, avouons que la vie d'une Genlis nous oblige à mieux apercevoir les contrastes par où notre aujourd'hui s'oppose à cet hier, et d'abord à constater le pro-
digieux épanouissement de l'initiative féminine à travers la société contemporaine.
Ceci posé, n'allez point croire que cette aristocratique institutrice du plus bourgeois de nos souverains, ne soit point au moins l'égale de nos plus actives évaporées et de nos intrigantes les plus agitées. Cette existence est le chef-d'œuvre de l'intrigue adaptée aux conditions d'une époque ; elle nous semble terne, mais fut en réalité très vigoureusement colorée ; il n'est que de la bien considérer ; c'est à quoi nous invite une biographie exacte^, tardivement substituée au tissu de légendes, dont nous nous contentions depuis le jugement fameux de Sainte-Beuve.
Elle fut de celles que l'on encense avec trop de zèle pour ne point les accabler d'excessives médisances après leur mort ; nous qui n'avons point souffert de son succès, qui n'avons à nous venger d'aucune flatterie arrachée à notre lâche complaisance par son insolent triomphe, nous qui la considérons de loin, serions-nous incapable de lui rendre justice ? Nous admettons qu'elle fut à peine calomniée; très délibérément nous lui refusons notre sympathie : mais nous restituons au roman de cette vie tout son pittoresque intérêt; nous témoignerons même à Mme de Genlis un peu de cette admiration distante qu'il ne faut point trop marchander aux génies secondaires, à ceux et à celles qui s'élèvent à force d'astuce et de ruse volontaire au-dessus de
1. Jean Harmand, Mme de Genlis; sa vie intime el polilique (17i6-1830) d'après des documents inédits. Préface d'ÉMiLK Faguet.
la platitude universelle. Une conclusion édifiante surgira de sa vie, qui ne le fut guère; elle-même nous eût approuvé d'en esquisser la formule. Nul exemple n'illustre mieux la vanité et les périls du succès qui n'est que le succès; le chef-d'œuvre de Mme de Genlis fut assurément sa carrière; or, s'il n'est presque rien que les hommes admirent et louangent aussi immodérément qu'une carrière habilement édifiée, il n'est rien qu'ils oublient plus rapidement, ni dont ils méprisent avec une plus tranquille assurance le souvenir importun; l'humanité tient un compte sévère des réussites où elle ne fut point associée; elle a conscience d'avoir été dupée. Sa vengance posthume redresse la justice faussée par l'audace éphémère des arrivistes. De quoi s'accommodent également l'honnêteté imperturbable des sages et la friponnerie des ambitieux.
Tant qu'elle vécut, elle soutint son renom d'écrivain; Chateaubriand la complimente, Lamartine lui est indulgent ; de Buffon à George Sand, elle recueille les éloges des auteurs célèbres; elle paraît leur émule, elle les dépasse tous en fécondité.
Tel est le nombre de ses écrits que Sainte-Beuve pourra déclarer : « 11 faudrait être bien osé pour prétendre les avoir tous lus. » Sainte-Beuve était fort éloigné d'avoir cette audace, n'en ayant lu que trois, au dire de M. Faguet, lequel, probablement, n'en lut aucun. Nous en sommes tous, n'est-il pas vrai, ou à
peu près, au même point que M. Faguet; nous ne sommes guère curieux des ouvrages qu'elle intitula : Annales de la vertu on Cours d'histoire à Vusage des jeunes personnes, Adèle et Théodore ou Lettre sur r Éducation, les Veillées du château, la Religion considérée comme l'unique base du bonheur et de la véritable philosophie, Discours sur l'Education publique du p&uple. Leçons d'une gouvernante à ses élèves, Discours sur le luxe et l'hospitalité. Les Chevaliers du Cggne, contes pour servir de suite aux Veillées du château, les Petits Emigrés ou Correspondance de quelques enfants, Manuel du vogageur, Herbier moral ou recueil de fables nouvelles et autres pièces fugitives, les Vœux téméraires ou V Enthousiasme, les Mères rivales ou la Calomnie, le Petit La Brugère ou Caractères et Mœurs de ce siècle à i usage des enfants, l'Epouse impertinente par air, suivie du Mari corrupteur et de la femme philosophe, Souvenirs de Fétide, le Comte de Corke ou la Séduction sans artifice, Alphonsine ou la Tendresse maternelle. Suite des souvenirs de Félicie,Bélisaire, Arabesques mgthologiques ou Attributs de toutes les divinités de la fable, les Hermites des Marais Pontins, le Journal de la Jeunesse, les Battuécas, Zuma ou la Découverte du Quinquina, Dictionnaire critique et raisonné des étiquettes de la Cour, usages du monde, etc., Palmgre et Flaminie, Prières ou Manuel de piété., Six nouvelles morales et religieuses, les Parvenus ou les Aventures de Julien Delmours, les Prisonniers, contenant six nouvelles et une notice historique sur l'amélioratiom des prisons, les Athées conséquens ou Mémoires du commandeur de Linanges, Théré-
sina ou l Enfant de la Providence, le La Bruyère des domestiques...
La liste de ses œuvres n'est point la bibliographie d'un auteur, mais un catalogue de librairie, une extraordinaire encyclopédie historique, scientifique, politique, culinaire, pédagogique, religieuse, philosophique, que sais-je, mise à la portée d'une clientèle peu exigeante, par un étourdissant professeur de verbiage ; de notre temps, elle eût fait la fortune de plusieurs libraires et de quelques entrepreneurs de magazines ; elle n'est pas moins apte à disserter de la Maison rustique ou de la Botanique historique et littéraire qu'à enguirlander de considérations sans fin la biographie de \a Duchesse de la Vallière {2yo\.), ou de Madame de Maintenon '2 vol.) , ou de Mademoiselle de la Fayette (2 vol) ; elle enseigne à voyager, à parler, à écrire, à manger, à danser, à jouer la comédie, à vivre, à mourir, à penser; elle enseigne tout, elle est née enseignante, elle est la pédagogie incarnée, et n'en trouve pas moins le temps de polémiquer, d'écrire des romans, et qui ont tous des « suites », et de répandre sur les émois de ses héros et de ses héroïnes sensibles et innombrables les grâces douteuses de son style pâle et de sa monotone rhétorique ; elle donne six volumes de Théâtre, dix volumes de Mémoires inédits sur le dix-huitième siècle et la Bévolation française. . .
Cela est effarant; on songe à je ne sais quels travaux forcés où se serait astreinte une fanatique de l'écritoire; on demeure atterré devant ce Ilot d'encre, qui étale à l'infini sa morne platitude, et reflète si peu de pensée, de vie et d'originalité.
Et voilà tout justement ce qui est terrible; son
334 VIES ET œUVRES D'AUTREFOIS
œuvre écrase la mémoire de Mme de Genlis, et pèse d'un poids plus lourd que ses méfaits, ses peccadilles, ses louches intrigues, et l'inquiétant mystère qui nous dissimule certains de ses gestes et certaines de ses responsabilités. Gela est sans appel; le plus prolixe et le plus insipide des bas bleus, c'est elle; nous ne cessons de l'imaginer une férule à la main, renfrognée, hautaine, incurablement pédante, que pour la voir apparaître penchée sur ses manuscrits interminables et fastidieux. Mme de Genlis nous a délégué, pour nous déterminer à ne jamais l'absoudre, le plus inexorable des répondants, l'ennui.
Mais, encore une fois, rien n'est moins ennuyeux que le récit de sa vie mouvementée. Cette muse de la morale phraseuse et embéguinée posséda et développa en son for intérieur les ressources de l'esprit le plus libre et le plus réaliste; de très bonne heure, elle apprit à s'en réserver à elle seule le précieux bénéfice; elle réfréna la fougue de son indiscipline, se fit un masque d'apparente austérité; mais avant de s'affirmer la plus guindée des pimbêches de Cour, elle manifesta une humeur de page ; elle eut une jeunesse assez folle ; ses premiers exploits annoncent une Parabère ou une Pompadour, au moins autant qu'une Mère de l'Église; cette femme, que son mari appelait Mme Livre, fut une adolescente espiègle, remuante, ignorante et curieuse, endiablée théàtreuse, folle, en vérité folle de plaisir, de succès et de divertissements mondains; le démon de son siècle est en
elle; et sans doute, elle ne s'en débarrassera jamais; sa désolante correction ne nous empêchera jamais de soupçonner et parfois d'apercevoir en elle un enfer ; mais tout ce feu illumine sa jeunesse ; quelle fantastique flambée !
Un père prodigue, une mère capricieuse et plus étourdie qu'il n'était permis de l'être en cet imprévoyant dix-huitième siècle ; une fortune dont son adolescence vit l'irrémédiable émiettement, une jolie figure, peu de scrupules et des ambitions, comment Stéphanie-Félicité du Crest n'eût-elle pas paru vouée à quelque préliminaire dissipation ? Elle est, à Saint- Aubin-sur-Loire, dont le château ressemble à « ceux qu'a dépeints depuis Mme Radclilî », une enfant terrible, garçonnière, et qui annonce le plus furieux entrain; quelques séjours à Paris, chez des parentes, la transforment en demoiselle à la mode, bientôt pareille aux plus aimables poupées à paniers et à papillottes; elle joue la comédie avec ravissement, et fait figure d'étoile entre les paravents du château d'ÉtioUes, chez Guillaume Le Normand, où sa mère a l'imprudence de fréquenter. Les imprudences de cette mère ne se comptent pas; ruinée, elle quémande et accepte des hospitalités diverses, affectionne les financiers, se plaît chez La Popelinière.
Stéphanie-Félicité, dont l'enfance n'eut point d'autres lectures que la Clélie et le Théâtre de Mlle Barbier, complète au hasard son insuffisante éducation, au hasard, puisque les premiers livres dont ses nouveaux amis lui font présent sont les poésies sacrées de Jean-Baptiste Rousseau, les Fables de La Fontaine, et Verl-Verl de Gresset; elle s'instruit surtout en entendant causer les gens d'esprit; elle s'instruit en-
core en ne cessant de jouer la comédie; elle est bientôt une comédienne experte, et le demeurera toute sa vie. Elle joue de la harpe en professionnelle de l'invitation, et qui ne peut compter que sur ses talents ; et déjà elle écrit: entre deux tirades enflammées ou mignardes, entre deux mélodies pimpantes ou sentimentales, elle écrit des volumes de lettres, compose des pantomimes et des lambeaux de tragédie. Elle s'aperçoit qu'elle est pauvre aux humiliations qu'on lui inflige pêle-mêle avec les compliments et les fadaises ; découverte essentielle, et qui achève son génie naissant; les rêves romanesques dont la Clélie avait nourri son enfance lui reviennent : « ils avaient, écrira-t-elle, donné à mes idées je ne sais quelle vigueur et quelle élévation qui les mettaient pour ainsi dire au-dessus des coups du sort. »
Les jeunesses humiliées font des maturités terribles : Stéphanie- Félicité prépare les futures revanches en quêtant un mari. A treize ans elle a voulu épouser La Popelinière qui en avait soixante-sept ; elle ambitionne maintenant un cavalier plus sortable. Lasse de voir rétribuer sa harpe et son esprit « par quelques petits présents, selon Garât, par vingt-cinq louis lorsqu'on ne passait pas minuit, selon les principaux biographes », elle escompte les solides avantages d'un établissement confortable : « étant jeune, jolie, isolée, a écrit Talleyrand, c'est en hasardant le matin chez les hommes quelques visites, qu'elle a trouvé un mari. » Talleyrand est une mauvaise langue, mais nous sommes contraints de déclarer bien obscur l'étrange roman qui conduit Charles- Alexis, comte de Genlis, à épouser cette fille de petite noblesse, à demi abandonnée et sans fortune.
Après une lune de miel qui a tout l'air d'une retraite, puisqu'il faut fuir en une lointaine gentilhommière picarde les condamnations du grand monde irrité par le scandale d'une pareille union, la jeune comtesse de Genlis regagne Paris : présentation à la cour ; Stéphanie-Félicité, enfin tolérée, et bientôt fêtée, continue de s'instruire ; les loisirs de Genlis furent favorables à ses fringales de savoir, mais Paris la satisfait davantage ; elle continue de s'instruire et de jouer la comédie. Elle étudie V Histoire ancienne et celle du Bas-Empire, VHistoire romaine et la Mythologie ; elle approfondit les Pensées de Pascal, les Oraisons funèbres de Bossuet, le Petit Carême de Massillon, VHistoire naturelle de Buffon; elle recopie les mémoires sur la guerre et la marine de M. de Genlis, et parfois les rature et les récrit entièrement ; tels sont ses exercices de style, et qui la rendent apte à rédiger un roman historique, Parysatis ou la Nouvelle Médée, des Dialogues des Morts ^ imités de Fontenelle, mais d'une exubérante moralité... Sa vie est un tourbillon. Elle étudie, elle joue la comédie; la comédie s'achève au Palais Royal, où une mission officielle la fixe auprès de la duchesse de Chartres.
Jusqu'à ces dernières années on put soutenir que le duc de Chartres honora Mme de Genlis d'une vénération honnête et d'une camaraderie vertueuse ; camaraderie durable puisque toute la carrière politique de Philippe-Égalité sera dominée par cette astucieuse Egérie ; nous savons depuis 1904 qu'un lien plus banal unit à cette fine-mouche cet épais butor : leur correspondance amoureuse fut, en effet,
retrouvée par M. Gaston Maugras, retrouvée en austère compagnie, parmi le fatras diplomatique de nos Archives des Affaires étrangères. La surprenante cachette à billets doux! Mais déjà l'on savait que Louis XV se divertissait à surprendre les aventures galantes, et se gaussait des lettres contisquées et copiées par son cabinet noir : le manège de Genlis et de Philippe éclaira d'un sourire son incurable ennui; mince événement que ses commis haussèrent à la dignité de l'histoire.
Maîtresse de Chartres, quelles ambitions sont interdites à une Genlis ? Elle devient gouvernante des deux jumelles que la duchesse de Chartres mit au monde en 1777. A trente et un ans, elle renonce au monde, à la danse, abandonne le Palais Royal, se cloître en ce pavillon de Bellechasse où elle inaugure un régime de couvent ou de collège. Elle est la maîtresse et la gouvernante : qu'importe qu'on la chansonne !
Être prude, être galante, Mêler la gloire à l'erreur, Fut l'art de la gouvernante.
Pourquoi pas du gouverneur?
De cette femme charmante Ne plaignons pas le Destin, On peut bien être pédante, Sans pour cela cesser daimer le genre humain.
Elle triomphe, elle est forte, elle est très forte ; le 6 janvier, Paris, estomaqué, apprend que le duc de Chartres « venait de congédier les gouverneurs et sous-gouverneurs donnés depuis environ dix ans au duc de Valois et au duc de Montpensier, ses deux
enfants mâles, pour s'en rapporter entièrement à l'avenir du soin de leur éducation sur la douce comtesse de Genlis, déjà institutrice des deux princesses, ses filles. » Et Paris chante :
Le matin, ma tète est sensée, Elle devient folle le soir.
Je suis Monsieur dans le lycée, Et Madame dans le boudoir.
Qu'importe ! Genlis est sûre d'elle-même, elle est sûre de sa vocation ; elle régente, elle administre, elle écrivaille ; elle est infiniment respectable ; elle est une Maintenon au petit pied, et dont la Révolution paraîtra un instant favoriser la suprême ambition.
La Genlis de la légende et de l'histoire est née, celle dont la statue menteuse se dresse sur un piédestal de vertu équivoque et de perfection haïssable.
C'est en somme une vie de Mme de Duras que vient de publier M. G. Pailhès sous ce titre : La duchesse de Duras et Chateaubriand, une biographie psychologique dirais-je, si la redondance de ces deux termes accouplés ne devait paraître haïssable, une biographie fouillée, aiguë, lourde de ces documents inédits qui encombrent vainement tant de livres d'aujourd'hui, mais confèrent à celui-ci une autorité et un charme de plus, une biographie érudite et fine.. .
Pourtant M. G. Pailhès n'intitule point son livre Vie ou Biographie de Mme de Duras, mais La duchesse de Duras et Chateaubriand. Méditez la signification d'un tel fait : Chateaubriand est entré si fortement dans l'existence de Mme de Duras, le souvenir de leur amitié passionnée est si présent à toutes les mémoires que ces deux noms nous apparaissent indissolublement liés; on n'évoquera jamais la longue carrière de René sans faire surgir l'ombre gracieuse de sa fidèle amie ; si d'autres furent ar-
demment aimées, nulle ne fut plus bienfaisante, plus maternellement bonne à l'écrivain amer, à l'ambitieux déçu; nulle ne mérita une aussi constante confiance, un tel culte supérieur à tous les caprices et à tous les orages ; mais s'il est impossible de ne point introduire Mme de Duras dans le récit de la vie de Chateaubriand, combien une omission inverse ne serait-elle point encore plus inconcevable ? Chateaubriand apparaît au premier plan dans les biographies de la duchesse de Duras ; il s'y étale ; nous n'avons d'yeux que pour ce triomphateur : derrière lui, Mme de Duras se hausse timidement à la gloire parmi l'apothéose d'un abondant cortège ; elle n'existe à nos yeux qu'en raison d'une splendeur empruntée ; elle n'est qu'une des facettes du miroir où nous cherchons un reflet de l'éblouissant soleil.
M. G. Pailhès lui-même, si préoccupé de restituer à cette physionomie féminine une attachante originalité, redouterait de rompre d'abord avec une habitude d'esprit aussi générale et aussi impérieuse : « Si, écrit-il, Mme de Duras a dit vrai, — on connaît mieux quelqu'un par les sentiments qu'il inspire, presque, que par lui-même, — Chateaubriand ne saurait être pénétré à fond et bien démêlé dans la complexité de sa vie par une étude strictement personnelle et directe. Il le faut rechercher et retrouver dans les confidences de ceux qui le connurent et le pratiquèrent d'intimité. » Autrement dit, l'auteur de ce gros livre se présenterait sans assurance devant le public, s'il n'affirmait à son tour qu'à travers Mme de Duras nous découvrirons Chateaubriand ; la meilleure des recommandations, ou des circonstances atténuantes, est assurément que ce
livre, inspiré par le pieux souvenir d'une admirable amie, soit consacré surtout à célébrer la plus grande gloire de l'ami.
Et ce n'est point trahir les intentions secrètes ni le souhait avoué de René et de la « chère sœur » , que d'envisager sous cet angle l'histoire de leurs relations ; lui d'abord n'ambitionna la survie de son nom qu'auréolé et magnifié par le témoignage d'un dévot entourage : l'un des premiers, il devina les curiosités de son temps, et spécula sur la passion d'indiscrétion de la postérité ; il ne lui suffit point de faire du récit de sa vie le centre du livre le plus étonnant du siècle ; quand il devance nos recherches, et fixe à jamais, avec un mélange singulier de sincérité et de pharisaïsme, ses belles attitudes, il entend prolonger parmi nous le retentissement de ses amitiés et de ses amours, il fait appel à tous ceux et surtout à toutes celles qu'il affectionna, il apparaît traînant après soi une cour brillante et adorante : « Rien de plus vain que la gloire au-delà du tombeau, à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié. — Si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom beau et respectable. — Si je devais vivre, et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les personnes qui me sont chères, avec quel plaisir j'emmènerais avec moi tous mes amis! — Oui... vous prendrez place parmi les ombres de femmes qui naissent autour du poète, lorsqu'il rêve au son de sa lyre. Ces ombres délicates, orphelines d'une harmonie expirée et d'un songe évanoui, restent vivantes entre le ciel et la terre, et habitent à la fois leur double patrie ! » Éternel rêve du poète dispensateur
d'immortalité ; rêve sublime, où l'on ne se hasarde pas à faire la part de l'élan généreux et de l'aveugle égoïsme ; rêve humain, rêve de l'homme qui sent confusément battre en ses artères le pouls d'une vie collective, et qui ne se survivra qu'autant que son « milieu » ne sera pas tout entier voué au néant.
Chateaubriand revit en ses amis, qui vivent par lui ; association contre l'oubli et la mort, où les faibles pâtissent, mais se donnent tout entiers, avec bonheur, contre l'aumône d'une précaire renommée : un tacite contrat d'utilité réglemente l'inégal dividende de la gloire commune ; chacun est empêché de récriminer par l'imminence du terrifiant engloutissement.
Quel n'est points toutefois, le désintéressement de certaines amies ! Clairvoyante, indépendante d'esprit, une Duras a, une fois pour toutes, fait largesse de son cœur ; elle juge son grand ami et le pénètre avec une sûreté dont il s'irrite parfois ; elle le juge ; elle ne retire rien de ce qu'elle lui a donné : l'intérêt, le bonheur de Chateaubriand la préoccupent plus constamment que son intérêt, son bonheur propre ; elle s'écrie : « Quand je sens tant de sincérité, tant de dévouement dans mon cœur pour vous, que je pense que, depuis quinze ans, je préfère ce qui est vous à ce qui est moi, que vos intérêts et vos alfaires passent mille fois avant les miennes, et cela tout naturellement, sans que j'y aie le moindre mérite, et que je pense que vous ne feriez pas le plus léger sacrifice pour moi, je m'indigne contre moi-même de ma folie. » Elle s'indigne sans se guérir de sa folie, elle s'indigne sans jamais souhaiter d'en guérir ; elle pratique naturellement cette absolue abnégation qui.
344 VIES ET œUVRES d'aUTREFOIS
chez l'homme, suppose le concours d'une foi et presque la sainteté, et qui ne s'épanouit guère avec la spontanéité irrésistible et merveilleuse de Tinstinct que dans certains cœurs de femmes.
Nul doute qu'une telle amie, s'il nous était donné de la consulter, ne se résignât au rôle où semble la confiner une oublieuse postérité ; nul doute que non seulement elle ne s'en contentât, mais n'y reconnut son unique raison d'être ; éternelle servante du grand-prêtre, elle ne rêverait point d'affranchissement, mais se réjouirait du perpétuel sacrifice d'ellemême où la condamne notre complicité.
Complices, nous sommes complices d'un pieux calcul, mais aussi d'un prodigieux égoïsme, et surtout de la sournoise hostilité du temps.
Nous y perdons trop, pour qu'il ne soit point nécessaire de réagir : interrogez tant qu'il vous plaira Mme de Duras sur Chateaubriand ; n'omettez point toutefois d'interroger Mme de Duras sur elle-même : nous n'avons plus guère de révélations à attendre sur la psychologie du glorieux vicomte ; il est urgent d'exalter et de proposer à Padmirative émulation de nos contemporains et de nos contemporaines la perfection d'un cœur et d'une intelligence de femme, en qui s'harmonisent et s'équilibrent les dons les plus rares de notre race, et les vertus les plus précieuses de notre culture.
Car enfin la personnalité de Mme de Duras est
étrangement vigoureuse ; le nier sur certaines apparences serait une grossière méprise : n'oublions point que Sainte-Beuve apercevait dans ces gracieux romans, 0«r/A:a, Edouard , « des passions plus profondes que leur expression, et jamais d'emportement ni d'exubérance, non plus qu'en une conversation polie ». Ne soyons donc point dupes de cette politesse, de cette mesure, de ce goût, de cette élégance si parfaitement aisée, dont notre temps semble avoir perdu la tradition. Sainte-Beuve encore nous avertit : c II y avait de puissants ressorts, de nobles tumultes dans cette nature, que toutes les affections vraies et toutes les questions sérieuses saisissaient vivement » ; indication rapide, trait léger, mais sûr, où se reconnaît la main du plus habile portraitiste.
Nous aimons un dessin plus appuyé ; le livre de M. G. Pailhès est comme un commentaire, avec preuves à l'appui, des paroles de Sainte-Beuve : les voilà en action, ces puissants ressorts ; ces nobles tumultes, nous en suivons à travers toute une existence le progrès désordonné et cependant discipliné. Mme de Duras n'est point de celles qui doivent à l'amitié d'un grand homme un simulacre de vie ; sa force est en elle-même ; elle donne infiniment plus qu'elle ne reçoit.
Notez d'ailleurs qu'elle a dépassé la trentaine lorsqu'elle rencontre Chateaubriand, et que ce difficile ami n'influe guère sur ses goûts ni sur ses idées : faites attention que, loin d'être guidée par lui, c'est elle qui souvent le détermine à agir, qu'elle demeure maîtresse de ses jugements, et ne ménage en aucune circonstance les critiques à l'écrivain et surtout au politique; retenez enfin, — et je ne sais
guère de preuve plus convaincante et plus étonnante de sa force d'esprit — que son style n'imite ni ne rappelle celui de Chateaubriand ; style rapide, naturel, « un style à la façon de Voltaire », prononce Sainte-Beuve. Comparez sa correspondance aux lettres de Mme de Yichet K Dites si jamais femme résista plus heureusement aux suggestions de l'admiration la plus passionnée.
M. G. Pailhès confirme Sainte-Beuve, il le confirme en le redressant ça et là ; Sainte-Beuve n'avait pu tout savoir de cette vie de femme; plus heureux, M. G. Pailhès a pu disposer d'une abondante correspondance ; les grandes lignes du portrait de Sainte- Beuve demeurent ; quelques nuances ne sont plus tout à fait vraies ; il ne semble point vrai que Mme de Duras se soit abandonnée au désespoir d'une passion malheureuse, ou plutôt cette passion ne fut point celle que l'on a cru, puisque — on nous le démontre — Mme de Duras fut la tragique victime de l'amour maternel. M. G. Pailhès retrouve dans Oarika, dans Edouard et jusque dans les Réflexions et Prières, l'écho des soulFrances de cette mère effrénée.
Et nul ne sera surpris qu'une romancière improvisée dissimule sous une fiction légère des souvenirs personnels, et comme une autobiographie transposée : peut-être la démonstration de M. G. Pailhès sera-t-elle jugée imprécise sur quelques points : à qui peut-on faire admettre sans résistance que le
(1) Un dernier amour de René. Correspondance de Chateaubriand avec la maniuise de V[ichejt, publiée par T. de Wyzewa.
secret de cette âme douloureuse n'ai point étô connu de ses intimes amies ? Ses filles elles-mêmes auraient été des lectrices aveugles den Béfîexions et Prières, ses filles, dont l'une s'efforça toujours d'adoucir la blessure que l'autre avait portée ?
Dès que l'on entre dans le détail d'une vie, d'étranges obscurités surgissent; M. G. Pailhès les dissipe avec une heureuse subtilité ; peut-être se trouvera-t-il des gens que cette subtilité inquiétera... Tel quel ce beau livre devient l'indispensable commentaire des pages délicieuses et si justes de ton, où Sainte-Beuve immortalisa l'une des plus hautes et des plus pures figures du passé français.
Serait-ce, par hasard, un livre définitif que nous devrions à l'élégante et très littéraire érudition de M. Jacques Boulenger^? N'ignorons-nous plus rien de la vie de Marceline Desbordes-Valmore, plus rien des amours, des souffrances, des rares joies de cette géniale pleureuse ? L'avons-nous enfin, le nom de cet amant masqué, de l'homme « à qui nous devons les plus beaux cris d'amour que notre siècle ait entendus ? »
Je le constate avec résignation : il semble bien qu'après ce livre-ci, nous n'ayons plus guère de révélations à attendre, ni surtout d'énigmes à pénétrer. Car ce fut l'un des plus aimables passe-temps où s'attarda la frivole curiosité de nos contemporains : quel homme sut inspirer ce prodigieux amour ? Quel nom invoquait-elle, l'amante inspirée, dans les vers fameux ?
1. Marceline Desbordes-Valmore, d'après ses papiers inédits Œuvres choisies de Marceline Desbordes-Valmore ; éludes el notices, par Frédéric Loliék.
Ton nom, partout console mon oreille,
Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire; On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi, Car depuis mon baptême, il m'enlace avec toi.
Déchiffrer le sens de cette cryptographie, qui donc, depuis quinze ans, n'en eut la modeste ambition ? Jules Leniaître lui-même mit quelque grâce à n'y point réussir; et l'on pensera qu'il nous doit un gage, si la démonstration de son erreur est faite; il nous doit un gage, et de même, tous ceux qui, d'une main moins légère, accablèrent l'infortunée Marceline, et sans scrupules lui prêtèrent d'humiliantes aventures . . .
Car voilà comme nous sommes, et le prix dont nous récompensons un scrupule de femme ; méditez cet exemple, ô poétesses; pesez, si vous aimez, les risques d'une excessive discrétion; prenez garde qu'une passion anonyme n'attire à votre mémoire les pires imputations; redoutez la sottise ou la malignité des commentateurs. . . à moins que leur indifférence ne vous paraisse plus redoutable. — Mais alors, apprenez de Marceline comment il convient de provoquer le zèle ingénieux des chercheurs, et qu'un logogriphe n'y est point inutile. Le cas n'est pas moins probant parce que nulle préméditation ne saurait être reprochée à l'auteur des Pleurs; l'évidente ingénuité de Desbordes ne nous gâte point l'effet de sa ruse inconsciente. Sans doute elle eut quelque génie — de ce génie qu'il n'est point donné à toutes les femmes écrivains de manifester — et notre temps, s'il ne se fût épris de cette âme ardente, eût moins passionnément étudié la femme et l'œuvre ; une belle ferveur littéraire détermina depuis 1895 ces publications de
correspondances, de poèmes et de documents qui ont si bien servi la gloire de Desbordes-Valmore. Nierat-on, toutefois, que moins mystérieuse, sa destinée eût suscité moins d'empressés biographes? D'avoir aimé un inconnu, Marceline parut plus touchante; parce qu'elle nous ménagea le délicat plaisir de l'indiscrétion, sa mémoire bénéficia d'un renouveau d'actualité...
Et ce serait fini ?
Fini le jeu des déductions savantes et des subtiles argumentations ? les prophètes de la psychologie se détourneraient d'elle ? les médisants seraient désarmés ? La réalité nous serait enfin révélée, le rêve interdit ? M, Jacques Boulenger a-t-il calculé les suites de son entreprise ? N'a-t-il point prévu qu'il trahissait une chère renommée si, grâce à lui, le dossier de Marceline était enfin classé? Il aime Marceline d'un amour singulier; il parle avec ferveur de cette dolente et vibrante héroïne; il ne s'interdit point quelque pieuse raillerie ; cet érudit, qui goûte en dilettante une poésie inégale, vous a des façons cavalières et volontiers irrévérentes. Marceline lui eût pardonné sa rondeur et peut-être sa cordialité en faveur de sa délicate compréhension... Fallait-il donc qu'un si dévoué ami privât Marceline du bénéfice des commérages soi-disant littéraires ? fallait-il qu'en nous découvrant l'immense influence des vaines curiosités, M. Jacques Boulenger noas prouvât l'importance d'une charade ?
Car, je le crains, M. Jacques Boulenger nous enlève tout prétexte de doute, et jusqu'à la ressource de
l'hésitation : cette énigme cesse d'être obscure; ce rébus ne supporte plus de multiples interprétations ; le mot de cette charade est enfin trouvé. Ce n'était pas commode ; s'il fallait à M. Jacques Boulenger une excuse, la meilleure serait sans doute l'attrayante difficulté de la démonstration.
De la correspondance amoureuse de Marceline, qui dut être considérable, si l'on en juge par la facilité de cette infatigable écrivassière, nous ne possédons qu'un court billet :
« Ne viens pas demain, bien-aiiné. J'ai mille corvées à faire... Adieu, mon Olivier.
« Et mes trois frères, mes trois amis? Apporte-les-moi donc, je t'en prie, ne laisse pas écouler un jour sans travailler. Songe que tu t'occupes de mon bonheur. Je la veux, cette jambe de bois chérie, ce pauvre poète déchiré, et surtout ce barbier laid et intéressant ; que tu as bien fait de les mettre en Espagne ! Ils n'ont jamais froid. Viens-y, petit ami, viens nous chauffer au soleil le plus pur. En attendant, je te verrai samedi au coin du feu de mon amie. »
Ainsi ce mystérieux Olivier écrivait, vers 1809, un roman ou une pièce de théâtre dont l'intrigue se déroulait en Espagne et où paraissaient un « barbier laid et intéressant » , un « pauvre poète déchiré » et une jambe de bois... Marceline nous apprend en outre qu'il était poète, et notoire :
J'ai lu ces vers charmants où son âme respire,
Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes,
D'un éloge enchanteur toujours environné, A mes yeux éblouis il s'offrait couronné,
Rendez sa jeune gloire à ses jeunes amis ;
Qu'ils marchent tous ensemble, et qu'il les guide encore,
Vers ces lauriers lointains que le bel âge adore !
Que voilà donc, dites-vous de précieux indices ! — Vous vous trompez : les enquêtes rétrospectives ont de ces surprises : des amants possibles de Marceline, un seul a laissé une nouvelle espagnole; or, des raisons péremptoires nous contraignent d'écarter l'auteur de Gavino : M. Jacques Boulenger découvre dans Gavino deux frères, dont l'un est barbier et laid, et l'autre ancien soldat, retiré en Espagne, avec une jambe de bois ; il nous affirme, il est vrai, que Gavino, « manque cruellement de poète déchiré ; et c'est fort contrariant... » Enfin, l'auteur de Gavino, qui s'appelait Audibert, ne fut pas l'amant de Marceline, et je consens qu'on soit tenté de le regretter, puisque Audibert ne fut dénué ni d'élégance, ni d'esprit.
On se console tout aussitôt en apprenant que ni l'esprit, ni l'élégance ne firent défaut à H. de Latouche : le voilà, en effet, ce nom que nous eussions sans doute oublié depuis longtemps, si l'on eût pris moins de peine pour nous le laisser ignorer ; le doute, — l'ai-j® ^^^ ^ — ^^ semble guère permis, si toutefois l'on admet que le témoignage de Sainte- Beuve ait ici quelque valeur; en 1838, préparant l'article que Ton peut lire dans la Bévue des Deux Mondes de janvier 1839, Sainte-Beuve reçut d'Ulric Guttinguer une lettre révélatrice :
« Vous voilà donc, mon cher ami, dans les vers de Mme Valmore, bien jolis par doux éclairs, et comme des ('clairs, étincelants dans l'obscurité. Vous y rencontrerez le Loup de la Vallée, dont elle ne s'est pas encore réveil-
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lée, dit Mme Duchambge, et pour qui ont été exhalés tous ces beaux élans de passion désolée, qui la mettent tant au-dessus et au-dessous des autres femmes. C'est l'André Chénier femelle, et le malheur, fiction, hélas! et réalité!»
Le Loup delà Vallée, c'est H. de Latouche, hôte de la Vallée aux Loups, propriétaire, à Aulnay, d'une maison que possédèrent ou habitèrent à un siècle d'intervalle André Chénier et Sully Prudhomme. Sainte-Beuve ne garda pas pour lui la confidence, ainsi qu'en témoignent certaines lettres :
« ... Je ne savais pas que ce fût pour le loup que la colombe avait tant gémi. Je ne m'étonne plus que, l'autre jour, elle m'en ait parlé; « Il est bon », me disait-elle; « il n'aspire plus qu'au profond repos ». Elle veut me le faire connaître. En vérité, je ne le crains pas trop. Quel mal peut-il faire désormais, ou même vouloir? Nous sommes un peu tous des débris... »
Et comme Sainte-Beuve avait la mémoire méthodique, il inscrivit en toutes lettres dans un de ses cahiers le nom de l'homme qu'il ne redoutait plus :
« L'amant-poète, célébré dans les élégies de Mme Valmore, est Latouche, et celui des élégies de Mme Dufresnoy est Fontanes. »
Voilà qui est net, et je pense irrécusable.
Et peut-être serait-il superflu d'épiloguer sur la fortune de Latouche, si précisément cet oublié — et peut-être ce méconnu — n'en avait été digne à bien des égards : H. de Latouche ne fut certes point un médiocre esprit ; s'il finit en neurasthénique aigri, comment oublier que sa jeunesse fut brillante 3t séduisante — caractère insupportable, causeur
charmant, assure M. Jacques Boulenger — comment oublier qu'il fut un juge singulièrement pénétrant de la littérature de son temps et, qu'en somme, nous lui devons le sauvetage de l'œuvre de Chénier ? M. Jacques Boulenger eut raison, certes, de tenter une esquisse de cette étrange et décevante figure : misanthrope, que l'on crut, et qui se crut, un méchant; homme de goût, dont le talent n'égala point l'esprit; amant, qui inspira la plus constante passion et se tortura d'incompréhensibles remords ; il se pourrait que ce chapitre fût le plus neuf du livre : je l'eusse souhaité, non point plus suggestif, mais plus étendu et plus nourri de faits : M, Jacques Boulenger nous doit un supplément d'informations, un médaillon à part que nous nous empresserons de placer auprès de son portrait de Marceline.
La cause est entendue : qu'on ne nous parle plus de Jean-Eugène de Bonne, ni de Saint-Marcellin, ni du comte de Marcellus, non plus que du chevalier Dupuy des Islets, ni de Louis-François-Hilarion Audibert...
La cause est entendue ; nous voilà enfin bien à l'aise pour ne plus nous soucier que du touchant génie de Desbordes- Valmore. M. Jacques Boulenger l'apprécie avec un tact fin et un goût averti ; et certes quelques nuances sont ici bien utiles. Marceline eut une âme profondément poétique ; non seulement le don lyrique ne lui fut point refusé, mais elle le posséda — ou en fut possédée — au point que
toute émotion suscitait en elle un rythme ou un chant; ajoutez que sa poésie, toute spontanée, ne doit à peu près rien à l'art, et que cette prodigieuse ignorante trouve d'instinct les images les plus neuves et les plus troublantes harmonies. Ce poète, n'en doutez pas, est l'un des plus rares phénomènes que connaisse l'histoire de nos Lettres au dix-neuvième siècle; qui donc, ayant goûté quelques-uns de ses émouvants poèmes, ne lui vouerait un culte reconnaissant ? — Certes ! mais ceci n'est-il point évident ? Marceline n'a point de pire ennemie qu'elle-même ; nul ne sait mieux qu'elle dissuader de parcourir son œuvre ; une effrayante prolixité décourage quiconque entreprend d'un cœur irrésolu l'exploration de ces recueils monotones ; prolixité, monotonie ! audace tranquille du génie féminin !
Il convenait qu'un juge habile fit un choix dans cette œuvre surabondante : M. Frédéric Loliée accomplit ce travail en admirateur zélé de Marceline, en érudit instruit depuis longtemps des mérites d'une poétesse dont il fut l'un des premiers à annoncer et à préparer le succès renaissant ; voici donc des poèmes, et des fragments de correspondance ; ces lettres illustrent de traits inoubliables la douloureuse existence de Marceline; ces poèmes... il est dans la nature d'un tel volume de ne point satisfaire toutes les préférences ; je regrette — regret n'est point reproche — de ne point retrouver dans les OEuvres choisies ces vers que judicieusement M. Jacques Boulenger propose à notre admiration {la Jeune Fille et le Ramier).
Les rumeurs du jardin disent qu'il va pleuvoir. Tout tressaille, averti de la prochaine ondée. Et toi, qui ne lis plus, sur ton livre accoudée. Plains-tu l'absent aimé qui ne pourra te voir?
Là-bas, pliant son aile et mouillé sous l'ombrage, Banni de l'horizon qu'il n'atteint que des yeux. Appelant sa compagne et regardant les cieux, Un ramier, comme toi, soupire de l'orage.
Laissez pleuvoir, ù cœurs solitaires et doux : Sous l'orage qui passe, il renaît tant de choses ! Le soleil sans la pluie ouvrirait-il les roses ? Amants, vous attendez ! de quoi vous plaignez-vous?