SENANCOUR ET LES SENANCOURIENS
Ils ont dîné; ils vont jusqu'à la statue et ils reviennent au trictrac. »
Mais combien cet homme sensible, d'aventure ironique et spirituel, nous semblerait moins émouvant s'il n'annonçait les temps nouveaux ! Sénancour est un précurseur — précurseur du romantisme, annonciateur du « mal du siècle ?» — En vérité, M. Raymond Bouyer l'entend autrement.
Sénancour naquit en 1770, la même année que Beethoven ; ce sjmchronisme a mis Raymond Bouyer sur la voie d'un curieux rapprochement : « Obermann et Beethoven ! Pareil cœur exultait sous le pesant habit à la française, un même instinct des choses sublimes », enclin à « chercher l'inrini jusque dans ses regrets » ! Mais l'héroïsme de Beethoven triomphe dans la fécondité; l'essor de Sénancour est comme brisé : il atteint aux cimes avec une épouvante qu'il confesse, certain de retomber et de « se perdre dans l'abîme ». Contraste saisissant, qui ne détourne point M. Raymond Bouyer de constater de surprenantes similitudes : le poète et le musicien aboutissent à la même interprétation de la nature; paysagistes l'un et l'autre, ils savent que « la nature est plus qu'un décor; elle peut être une voix ». C'est dans les sons qu'Obermann découvrait « la plus forte expression du caractère romantique », Obermann :
« précurseur, non seulement des mélancoliques de 1S30, ou des paysagistes de 1840, qui devança magistralement à Fontainebleau nos peintres-poètes... mais précurseur des plus modernes imaginations, qui croient entendre la voix des choses et la musique de l'infini ; »
240 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS
précurseur de Wagner, car il a deviné les frissons nouveaux qui conduisent à la fusion des arts ; précurseur des symbolistes, car il a écrit : « le clavecin des couleurs était ingénieux, celui des odeurs eiit intéressé davantage », et aussi : « tout peut être symbole », et dénoncé le « mystère des correspondances » et le « secret des analogies » ; précurseur de Carrière et de Debussy, car son art crépusculaire excelle à suggérer la plus intense émotion...
Mais voici bien une autre nouveauté ; on nous entretenait d'Obermann : voici paraître Sénancour. Ne confondons point Obermann et Sénancour : Sénancour n'est point Obermann. Certes, il importe de distinguer si, durant une moitié de sa vie, le premier dément le second. Or tel est bien le fait qui ressort du gros livre documenté, de la biographie critique, minutieuse, irréfutable, que publie M. Joachim Mariant.
M. Joachim Merlant confirme sur nombre de points Edmond Pilon, Raymond Bouyer, et aussi J. Levallois, à qui l'on doit une intéressante étude sur Sénancour ; il renouvelle Texégèse sénancourienne par la précision et la relative abondance de son information : vertu inappréciable du détail vulgaire et révélateur ! De quel intérêt n'est point un tableau exact de l'enfance de Sénancour ! enfance morose, assombrie par le perpétuel désaccord de parents dévots et grondeurs : n'oublions point les prés fleuris, les rivières, les forêts du Valois; suivons les osca-
SENXNCOUR ET LES SENANCOURIENS 241
pades de l'écolier un instant affranchi, ses premières envolées vers la nature riante: il en revint poète... mais n'omettons point ce foyer où l'adolescent connut ses premiers désespoirs : il en sortit attristé à jamais.
De même, constatons que la Suisse, hospitalière au touriste sentimental, le vit un jour, tel M. de Fonsalbe, « ruiné et de plus marié » ; on lit dans les notes posthumes de Sénancour : « Je n'imagine rien de plus doux sur la terre humaine que de se confiner, avec une femme tranquille et aimable, dans une cabane heureusement située... » Une femme tranquille et aimable ! Sénancour se brouilla vite avec la sienne. Ses malheurs domestiques, ses soucis journaliers, ses souffrances de névrosé aggravées par l'abus du thé, du café, de l'opium, sa triste vie médiocre, ses déboires d'écrivain malchanceux, réduit pour subsister aux plus ingrats labeurs, si tout cela nous est dissimulé, quel jugement porterons-nous sur l'homme ?
M. Joachim Merlant utilise la biographie composée par Mlle de Sénancour; il la complète. D'autres viendront, qui éclaireront bien des points demeurés obscurs; ils n'altéreront point les grandes lignes de la physionomie que M. Joachim Merlant ressuscite avec le plus habile talent.
Il n'était pas moins urgent de passer au crible les idées, les successives théories, la philosophie religieuse et sociale de Sénancour. M. Joachim Merlant détermine le support idéologique où se fonde Obermann; il définit l'activité du publiciste, de l'écrivain au style desséché, qui condamnait si sévèrement les égarements de sa lyrique jeunesse. Sénancour est :
« un névrosé, esthète, etjouisseui% qui finit en moraliste... un esprit mystique d'instinct, rationaliste d'éducation... un contemporain de Chateaubriand resté, en dépit de tout, homme du dix-huitième siècle.., un poète méconnu, tiré de l'ombre en pleine crise romantique, exalté dès lors ou attaqué sans merci, morigénant d'ailleurs le romantisme, au nom de la vérité et de la sincérité: un aristocrate et un isolé toujours, une âme sérieuse, triste, cherchant et trouvant parfois, un peu à tâtons, en art et en religion surtout, des idées d'avenir.. . Je ne le donne pas pour un esprit de premier ordre : il y a chez lui du génie manqué... »
M. Joachim Mariant a-t-il, dans son désir d'exactitude, poussé trop avant l'analyse des idées de Sénancour? Son livre pèche-t-il par un excès de systématisation? Nul doute que les Sénancouriens de la première iieure ne soient tentés de le croire. La pensée de leur maître fut-elle si précise ? Us admirent la puissance de ses intuitions : ils vénèrent en lui le poète : le poète seul demeure puissant sur nous... Ils pardonneront à M. Joachim Merlant ses justes sévérités : ils continueront leur apostolat, fidèles d'une chapelle élégante, minuscule
... Mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles impressions de l'air, car je les élève dans les nuits aveugles et calmes, pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour augurer mon chemin... »
Le centenaire de Maurice de Guérin a été célébré le 5 août 1910 sans pompe ni fracas; une gloire bruyante siérait peu à l'auteur du Centaure; une
1. Abel Lefranc, Maurice de Guérin, d'après des documents inédits.
Maukice de Guérin, Lettres à J. Barbey d'A-arevilly, précédées d'une notice par J. Barbey d'AuREviLLV.
Lé Centaure; suivi de la Bacchante et précédé d'une notice par Edmond Pilon.
Eugénie de Guérin, Reliqniœ. Fragments choisis et précédés d'une notice par Edmond Pilon.
Œuvres choisies de Maurice et Bagénie de Guérin, avec une introduction biographique et critique, des notes bibliographiques, par Ernest Gaubert.
réunion discrète, quelques amis unis dans le culte d'une chère mémoire, une émotion recueillie, une gratitude profonde, une communion plutôt qu'un échange de pensées et de bruyants discours, voilà ce qui convenait; le zèle des Guérinistes ne voulut rien de plus. Leur sagesse, d'un goût si délicat, aura eu sa récompense : tous ceux — et ils sont nombreux — de qui les œuvres du frère et de la sœur ont gagné l'âme, se sont secrètement associés à cette solennité; une belle fête, où ne se mêla nul vulgaire enthousiasme, honora un poète et la poésie; l'union des cœurs, le parfait accord des intelligences ont une autre signification et sont plus chers aux poètes que les plus retentissants hommages... Çà et là quelques fidèles visitèrent un site, une tombe, une demeure ancienne, et crurent revivre les émotions de deux existences fraternellement parallèles; leurs démarches ressemblèrent à des pèlerinages. Une piété nouvelle est née en France.
Il est infiniment probable qu'elle ne se manifestera jamais par des éclats grossiers ; Maurice et Eugénie de Guérin ne sollicitent guère l'admiration des foules ; le plus banal de nos romanciers à la mode a d'autres séductions. Et l'on a de bonnes raisons d'espérer que nul ministre, nul député, nul comité sous-préfectoral ne s'apprête à baptiser de louanges officielles un buste d'Eugénie, un monument de Maurice de Guérin, où s'affirmerait une fois de plus la disgrâce de la statuaire contemporaine... N'allez point conclure de là que cette piété soit sans rayonnement; les âmes qu'elle éclaire et échauffe en ont le respect et comme la pudeur, mais
elles croiraient la renier en se refusant aux joies du prosélytisme; notez la prophétique ardeur de M. Abel Lefranc :
« 0 Guérin, le jour viendra sans doute où tu cesseras d'être l'adorateur solitaire des puissances merveilleuses qui vo)it se fondre dans le Pan immense. Les hommes, las des déformations multiples, les unes inutiles, les autres sacrilèges, qu'ils infligent à la Nature, se tourneront à ta suite, vers la « grande Déesse, vers la Galatée immortelle, sur son piédestal gigantesque »; ce jour-là, ils salueront en toi le prophète, le précurseur, presque le martyr d'une foi sublime et méconnue... »
En attendant, le nom de Guérin se répand parmi les hommes; l'histoire des œuvres nous est désormais connue; de quel intérêt ne sera point le chapitre supplémentaire où bientôt il faudra inscrire l'épanouissement d'une jeune gloire ! Le charmant génie du frère conquiert les artistes; la douce influence de la sœur plaît aux femmes; le Journal d'Eugénie de Guérin remporte bien au-delà de nos frontières de silencieux triomphes ; maintes traductions assurent son empire sur les plus délicates intelligences féminines. M. Gabriel Grange, qui naguère se rendit au Gayla, fut surpris d'y rencontrer le souvenir de tant de visiteurs étrangers : le Gayla est désormais une des stations où l'Amérique et l'Angleterre viennent chercher des sujets d'édification poétique et française. En France même, comprendre, aimer les auteurs de la Bacchante et du Journal n'est plus le privilège de quelques rares lettrés; une sympathie, qu'une fréquente curiosité accompagne, a remplacé l'indifférence de naguère ; quel changement depuis seulement dix années !
Etranges vicissitudes des fortunes littéraires ; celle des Guérin fut lente à s'affirmer; peut-être n'en est-elle que plus assurée de survivre à nos engouements éphémères : nous nous éprenons d'une œuvre, nous exaltons un nom, une forme d'art ; bientôt un autre art nous captive, nous oublions nos plus vifs enthousiasmes... Mais ici, ce n'est point d'art seulement qu'il s'agit ; du moins les Guérinistes aiment-ils, à travers une œuvre éparse et fragmentaire, une flamme, un principe de vie spirituelle qui dépasse cette œuvre, et leur demeure plus cher que le plus parfait poème; le Centaure^ le Cahier vert, les Lettres, le Journat... autant de parties d'un incomplet et lumineux évangile où il est loisible aux croyants de rechercher les aspects divers d'une parole immortelle.
Et certes la prose du Centaure est une si rare merveille que les connaisseurs placeront toujours Maurice de Guérin au premier rang des artistes de notre langue; mais les triomphes d'une savante esthétique n'ont de prestige qu'aux yeux d'un très petit nombre d'hommes. C'est par d'autres mérites que Maurice de Guérin fascine le commun de ses admirateurs : ils invoquent en Guérin moins un poète que la poésie elle-même, ils s'enivrent d'un sentiment rarement fixé en une expression définitive; tant et de si belles espérances irréalisées exaltent leur imagination et les incitent à je ne sais quelle nostalgie passionnée d'une beauté surhumaine; parmi ces imprécisions, ils discernent le solide appui d'une doctrine; ils découvrent une discipline du sentiment et une règle de vie. La biographie de Guérin ne leur est pas moins précieuse que son œuvre : l'œuvre est inaclie-
MAURICE nE GUERIN 247
vée, la biographie demeure encore imparfaite : on médite les écrits, on interroge les actes ; c'est l'homme qu'on prétend pénétrer, et par delà sa fragile apparence une immuable vérité que l'on s'efforce d'atteindre; les témoignages des amis importent presque autant que les discours de ce nouveau messie ; nuls avis mieux accueillis que ceux de la sœur, initiatrice, confidente ou victime ; Maurice de Guérin a ses hagiographes ; le voilà bien « le prophète, le précurseur, presque le martyr d'une foi sublime et méconnue ! »
Le Maurice de Guérin de M. Abel Lefranc est le plus pieux et le plus délicieux des livres d'exégèse ; exégèse intégrale si j'ose dire, et qui accompagne d'un commentaire amicalement critique, et comme amoureusement intuitif, chaque ligne significative, chaque geste du héros, ou si vous préférez, du saint. Quelle gracieuse érudition ! non point arrogante ni soucieuse de briller par l'imprévu de ses jugements et la rudesse de ses sentences, mais ardemment modeste, souple, iniiniment souple, curieuse des plus secrets replis, des plus fugitives nuances d'une âme ombrageuse et mobile! érudition déférente et jalousement véridique, qui excelle à tout dire sans inutiles violences, qui dit tout en effet avec la plus aimable discrétion et le tact le plus sûr et le plus séduisant. Certes, nous ne pouvions souhaiter un plus délicieux ouvrage de science critique, plus solidement informé, plus insinuant, plus délicatement favorable à la gloire de Maurice de Guérin.
Le miracle de cette existence, c'est une sensibilité de l'espèce la plus singulière et sans doute la plus rare, cette sensibilité que la sœur aussi posséda, mais dont le frère fut doué jusqu'au génie ; en marquer fortement les traits caractéristiques, ce serait définir les données du problème psychologique où se résume l'essentiel d'une biographie d'artiste et de poète. Problème insoluble, car nul n'a jamais expliqué le génie; problème qu'on voit grandir et se préciser, et dont il semble que l'on puisse saisir la genèse mystérieuse dans le livre de M. Abel Lefranc.
Qu'elle est donc attirante, cette enfance de Maurice de Guérin ! un obscur instinct l'occupe tout entière ; le bonheur d'une solitude à deux, les encouragements et les affectueux conseils d'une sœur favorisent l'éclosion de cette étrange faculté, où « l'intelligence n'a rien à voir », s'il est vrai qu'il n'y faut point chercher l'effort d'une logique impatiente, mais bien plutôt l'élan d'une force indistincte, prompte à se mêler aux puissances éparses de la nature. De quels soins la tendre Eugénie n'entoure-t-elle point les rêveries précoces de son frère ! Une irrésistible révélation éclaire l'âme puérile de Maurice; toute sa vie, toutes ses forces, tout son art, il les emploiera à éprouver les secrets enseignements qu'il reçut de son val, de ses forêts, des chaleureux paysages de son Périgord natal.
Son séjour à la Chênaie aura pour lui la valeur d'une contre-expérience; il doit à la Bretagne une éclatante confirmation et comme un élargissement de ses premières conclusions. Car il connaît ce bonheur des poètes en qui survivent les prodi-
MAURICE DE GUERIN 2i9
gieuses vertus de l'enfance; au rebours des autres hommes, les vrais poètes n'abdiquent point dans l'âge mûr cette réceptivité, qui rend si fécondes les premières années de l'existence. Maurice adolescent, ou à la veille de sa mort — à vingt-neuf ans — est aussi malléable, aussi docile aux mystérieuses inspirations, aux inexplicables et si puissants avertissements dont s'émerveille l'enfance, qu'il le fut jamais. Il est aussi naïvement sensible, aussi frissonnant, aussi gracieusement accueillant aux souffles de l'invisible ; il a de plus la vigueur, la raison, la passion dont son cœur viril est violemment bouleversé; mais comme il humilie volontiers sa force et sa raison et tout son orgueil d'homme devant les émotions de son enfance retrouvées, sollicitées, éperdument aimées et cultivées !
La dialectique et la brûlante éloquence de M. Féli l'instruisent bien moins qu'un muet dialogue avec les chênes de la forêt voisine ou les brumes de l'étang; le Maître l'étonné et l'épouvante un peu : « j'ai besoin du grand air; j'aime à voir le soleil et les fleurs. Aussi ferai-je comme le plongeur qui pêche les perles; je remonterai emportant mon trésor et l'imagination en fera son profit. » Des profondeurs de la théologie et de la philosophie il s'élance aussi souvent qu'il le peut vers la radieuse lumière. Il oublie l'encyclique Mirari vos dans la contemplation de cet or et de cette rouille sanglante que l'automne épand sur les bois et les landes.
Entre tant de pages qui nous charment dans le livre de M. Abel Lefranc, je n'en aperçois guère de plus heureusement pénétrantes que celles où s'affirme
cette dualité de l'existence de Maurice à la Chênaie : Maurice n'est point certes insensible aux appels de la sagesse humaine ; combien toutefois lui sont plus chers les murmures ou les puissantes harmonies des grandes voix naturelles ! M. Abel Lefranc surprend ici les plus intimes confidences du poète ; avec une fine justesse, voici notés les secrètes préférences, les persistantes nostalgies, et les joies et les enthousiasmes qui s'élèvent dans l'âme de Maurice et la font resplendir. Maurice s'éprend de 1' « oasis » de la Chênaie ; la terrasse plantée de tilleuls, le petit étang, les bois peuplés d'oiseaux, le printemps, les saisons, quels éléments d'un chœur prodigieusement souple, opulent, persuasif ! Maurice découvre l'Océan; événement capital... Une torpeur paralyse en hiver sa vivace imagination; il exulte aux premiers bourgeons dont se parent les arbustes et les haies... Un lien physique le rattache à l'Univers; sa chair participe aux défaillances et aux résurrections de Tannée...
Comment n'interpréterait-il point ces concordances, ces rapports évidents, cette victorieuse omniprésence d'un fluide générateur de toute vie et de toute beauté ! Certes nous nous plaignons à tort de notre isolement : Thomrae n'est point isolé, s'il sait voir et entendre : « alors on va jusqu'à sentir presque physiquement que l'on vit de Dieu et en Dieu : l'âme s'abreuve, à perdre haleine, de cette vie universelle : elle y nage comme le poisson dans l'eau. »
Nous savions, certes, de quels rêves et de quelles effusions avait vécu Maurice de Guérin ; mais nul, avant M. Abel Lefranc, n'avait aussi vigoureusement
MAURICE DE <ÎUERIN 251
manifesté l'unité de cette vie — une obsession, un enchantement qui se prolonge jusqu'à la mort — nul ne nous avait encore dit avec quelle continuité et quelle intensité Maurice de Guérin a « vécu le panthéisme ».
Ce point établi, je n'aime g'uère qu'on louange le talent de Guérin à personnifier les éléments, les forces de la nature, à individualiser et à animer les plantes, les astres, les choses en apparence les plus dénuées de vie ; ne faites donc point honneur à son imagination d'une irrésistible tendance de tout son être ; vous risquez, en parlant ainsi, d'égarer quiconque n'est point averti; ce qui, sous la plume d'un autre, devrait se définir métaphore ou artifice littéraire, n'est, dans la langue de Guérin, que l'expression directe d'une sensation ou d'une perception immédiate : il ne saurait considérer une forme, un paysage, un objet, de la beauté, de la puissance, un mouvement, une immobilité durable, qu'il n'entende le cri d'un cœur, ou ne ressente le choc d'une volonté. Rien ne tombe sous nos sens qui ne soit l'indice d'un désir, ou le signe d'une intelligence. Maurice de Guérin est ainsi et non point autrement; il lui est interdit de n'avoir point la langue de sa sensibilité. En vérité, la source de son art est profonde; elle jaillit du plus intime de lui-même ; admirons-en la claire abondance, la spontanéité, la puissance généreuse.
C'est par cette profondeur que Guérin se distingue des romantiques ses contemporains : il annonçait une
incomparable originalité ; aucun poète de son temps ne fut aussi résolument créateur. Que ne pouvait-on espérer d'une poésie aussi ouverte à tous les souffles de l'esprit, à toutes les brises vivifiantes, à tous les parfums, à toutes les sèves de notre monde terrestre ! Vers quelles splendeurs ne nous eût point guides le naturisme mystique du plus étonnant de tous nos poètes! Regrettons à jamais une aussi haute et aussi riche inspiration. Constatons qu'elle eût heureusement contrebalancé les excentricités, les puérilités, les folies, les manies, toutes les morbides alFectations où sombrèrent de nombreux talents romantiques. L'inspiration de Maurice de Guérin est puissamment saine.
Et j'entends bien qu'on lui découvre fort justement à certaines heures de sa vie une « âme trouble ». Ce sont précisément les heures où la passion, la souffrance ou les hasards d'un sort cruel l'arrachent à son instinctive discipline; il y a dans sa poésie une vertu salubre dont il est toujours réconforté : la nature lui est maternelle; sa méditation n'est point amère, mais opulente des plus nobles exaltations. S'il fut, dans quelque mesure, la victime de son art, ce fut indirectement, et parce qu'un tel effort ne s'accommode point de certaines duretés de la vie moderne; derrière ses pas nul ne se fût perdu.
La vie lui fut cruelle — nous ne savions point tout des humiliations et des souffrances qu'elle lui infligea ; nous (levons aux découvertes de M. Abel Lefranc de déplorer avec une commisération accrue de trop indéniables infortunes : oh ! le mariage de Maurice de Guérin !
Encore une fois la vocation de Maurice de Gué-
rin ne commandait point nécessairement ces malheurs : elle semblait plutôt le destiner à quelque gœthienne sérénité. Peut-être le fait que l'on pourrait tirer de son exemple comme une thérapeutique de l'âme contribuera-t-il autant que son art trop parfait à répandre le prestige de son nom et de ses trop rares œuvres.
Milly, que le poète Lamartine a si noblement chanté, Milly, que l'histoire des I.ttres françaises a rendu célèbre dans tout l'univers, n'est point un de ces lieux favorisés par la nature, prédestinés de par la beauté du décor à rattention des hommes : en un coin sauvage de Fiourgogne un triste vallon, de hautes collines cultivées ou boisées, un paysage sans grâce, et que n'égaient point une quarantaine de pauvres maisons alignées au long d'une route monotone. La maison, la maison fameuse du poète, est fort modeste ; par devant, une cour où l'on garait naguère cuves, pressoirs et chariots ; en arrière, un jardin « minuscule », quelques charmilles, un « potager » utilitaire, et d'ailleurs fort réduit : ni source ni eau courante, une maison sans faste :
« Elle n'a qu'un étage; elle est petite, obscure, humide, et jamais le soleil n'y pénètre. Elle comprend en tout
L Pierre de Lacbetrlle, les Origines et la Jeunesse de Lamartine, 1790-1812.
neuf pièces, et Ion imagine mal comment sept personnes pouvaient y vivre. Des plantes grimpantes entouraient entièrement les murs jusipraux tuiles, et les arbres viennent fr(Mer les vitres. En hiver, la tristesse et la désolation sont impressionnantes ; ce décor de Milly est une des sources les plus intimes de la mélancolie de I^amartine, et explique amplenuMit la maladie de nerfs dont il souffrit, lorsque ses vingt ans y furent cloîtrés. »
Quand, las de cette rusticité, et de l'isolement où les mois d'hivers réduisent les campagnards, le chevalier de Lamartine installa sa famille à la ville, ce ne fut point une somptueuse demeure qu'il acheta : les 29.615 francs qu'il versa à M. Barthelot d'Ozenay étaient une somme à ses yeux de hobereau à demi-ruiné par la Révolution ; il n'eut point, à ce prix, un somptueux hôtel. Son fils a poétiquement décrit cette maison. Mme Delahante avoue tout uniment: « l'entrée ressemblait fort à une cave, et tout y était plus que simple et fort triste ; nous avons fuit bien des parties dans son jardin, qui était affreux, mais dont les hautes murailles étaient tapissées de roses blanches. »
Nous sommes accoutumés à ces contrastes ; les autobiographies de poètes sont remplies de gracieux mensonges : c'est à les dévoiler que doivent tout d'abord s'appliquer les historiens et les critiques épris de vérité vraie ; de vérité selon notre médiocre conception du monde et de la vie, conception médiocre assurément, asservie à la matérialité des faits et à la vulgarité des grossières apparences : nous ne considérons que l'aspect d'un paysage ou d'une habitation ; nous faisons abstraction des couleurs complémentaires, des nuances, du sens profond que
découvrit en eux une âme d'enfant et d'artiste; nous proclamons réalité notre vérité appauvrie — humble réalité, triste vérité, fragment ou résidu de l'être en soi qui se dérobe à nos prises.
Les poètes infligent à nos jugements les plus éclatants démentis ; nous sommes accoutumés à leurs dénégations, qui contredisent péremptoirement nos plates descriptions : nous ne leur gardons point rancune des leçons qu'ils nous donnent, et qui d'abord nous renseignent sur notre propre infirmité. Nous sommes indulgents aux poètes, à leurs chimères, à leurs interprétations de la beauté du monde; il nous plaît de nous associer parfois à leurs enthousiasmes, quitte à choir aussitôt de ces hauteurs ; bien vite nous revenons à nos récriminations, aux plaintes que nous inspire la banaHté de la vie coutumière.
Les poètes, si nous les comprenions davantage, seraient de grands maîtres de sagesse ; il nous avertiraient de mieux voir ; nous ressentirions de notre faiblesse et de nos lamentations quelque honte. Nous ne sommes si chétifs et pitoyables que parce que nous le voulons bien.
Les poètes pratiquent mille moyens ingénieux d'échapper aux suggestions mauvaises, aux attristantes résignations, à tous les abandons, à tous les reniements que semble parfois nous conseiller la complicité des spectacles de la vie ; ils se jouent des grossières embûches et des pièges que multiplie autour de nous une sournoise fatalité : ils se dérobent avec une facilité singulière aux désolantes étreintes, aux agressions brutales delà laideur et de la sottise. Ils s'arrachent au spectacle des banales contingences, ils décorent merveilleusement le présent de
toutes les opulences que lui découvre une âme généreuse, ils magnifient l'avenir et ennoblissent avec une inlassable prédilection le passé.
Qu'elle est donc instructive, pour peu que l'on aime à méditer sur ces contrastes, l'œuvre d'un érudit empressé à contrôler et à authentifier les écrits d'un poète ! Peu de poètes furent aussi prodigues que Lamartine de confidences sur leur famille, leur jeunesse, les circonstances obscures ou mémorables de leur carrière ; à les confronter aux témoignages d'une moyenne et raisonnable humanité, nous apprenons comment une trame vulgaire devint aux mains du poète un somptueux brocart. Témoignons quelque gratitude à l'érudition qui nous livre le secret, ou tout au moins nous révèle le constant et mystérieux travail de cet enrichissement.
Idéaliser le souvenir est sans doute l'un des procédés les plus simples, les plus usuels, les plus à la portée du commun des hommes, qui d'ordinaire ne s'en privent pas : nos souvenirs aimés nous deviennent plus chers avec les années ; nos amitiés, nos affections grandissent avec le deuil et l'éloignement; beaucoup d'entre nous ne conçoivent le bonheur et l'absolue beauté que reculés dans un lointain passé : comment dire le charme ine;cprimable de certains souvenirs d'enfance et de jeunesse ?
De toute la puissance de son génie Lamartine idéalise les spectacles qui vivent en sa mémoire ; la plupart de ses descriptions ne sont si belles que
d'être rétrospectives, et s'il nous a légué une aussi émouvante peinture de nombreux épisodes de son existence, c'est qu'il en assembla sur le tard les traits et les couleurs. Inconscient effet d'un sentiment sincère, complaisance de l'artiste, qui répugne à la médiocrité, et tend à la beauté comme la nature physique à l'équilibre ; car il arrange, il achève l'inachevé, il complète, il harmonise ses souvenirs ; il entend nous émouvoir et nous charmer ; le roman de sa propre vie ne l'intéresserait guère, s'il ne se croyait en droit de l'éclairer des plus favorables lumières. La notion de l'exactitude historique ne l'arrête point : il ignore ces scrupules qu'un demi-siècle de critique historique a fait naître en nous ; s'appesantir sur le détail authentique d'une biographie, fût-ce la sienne, lui semblerait une grande vanité, un insupportable orgueil. Il a plus de modestie, et de fantaisie et d'aimable liberté. Avec quel art ne se promène-t-il pas parmi le jardin fleuri de ses réminiscences enfantines et de ses souvenirs de jeunesse ! Admirons-en avec lui les séduisantes perspectives et les bouquets parfumés.
Est-il rien de plus frais, dans les Confidences, de plus aimablement jeune, de plus joliment romanesque, que Tépisode de Lucy L.? Qui fut cette Lucy L . dont le poète a si longuement parlé.^ Un savant membre de l'Académie de Mâcon, M. de Riaz, voulut le savoir : au prix d' « une incroyable patience ■», et de précises investigations, il data l'épisode, et prouva que le manoir amoureusement décrit par Lamartine s'appelait en réalité le château deByonne, situé à deux kilomètres de Milly. Or — admirez cette précision — de 1800 à 1820 une seule jeune fille,
une seule, habita le château de Byonne ; son nom? Elisa de Villeneuve d'Ansouis ; son âge ? elle mourut en 1807, âgée de treize ans. C'est cette enfant qui suscita le premier rêve amoureux de Lamartine. Mais alors, les conversations littéraires, les enthousiasmes « ossianesques « où s'épancha cette amourette, si abondants et si verbeux que trente pages des Confidences semblent à peine les épuiser ? Admettons que Lamartine vécut toute cette littérature ; il la vécut seul, à une époque indéterminée ; mais il lui plut de la concrétiser en quelque sorte autour d'une figure réelle. Les vers à Lucy L., qu'il date de 1805, semblent être de 1810-1811 ; quanta Ossian, il l'ignorait en 1808; conclusion :
« II nous paraît probable quau moment où Lamartine écrivit les Confidences, il retrouva cette pièce parmi ses papiers et, boit défaut de mémoire, soit désir de grossir l'épisode assez mince de Lucy L., il l'intercala dans son récit, en assignant à ses vers une date qui correspondait approximativement avec le fonds de l'anecdote; puis, pour mettre le tout en valeur, il laissa rêver sa délicieuse imagination, et broda, autour de Lucy L., un commentaire ossianesqiie où Ton voit cette enfant de douze ans agitant le soir une écharpo de soie blanche à la fenêtre de sa tour, et sachant « par cœur » tous les poètes. »
L'écharpe de soie blanche, l'enfant dont le sourire l'accueille, la musique des tendres sentiments et des poétiques exaltations, autant de chimères, autant de réalités plus réelles aux yeux de Lamartine vieillissant que les débats médiocres où se fatigua longtemps sa jeunesse. Réalités symboliques : elles éclairent pour la postérité une vie vouée à Tamotir,
une âme nonchalante et passionnée d'amant généreusement sensible aux tendresses féminines qu'il accueillera et décevra toujours avec la même douceur et la même cruauté. En sorte que cette imagination et ces jolis mensonges, bien loin de nous égarer, nous guident, nous orientent parmi l'obscur dédale des faits contradictoires, et illustrent une biographie bien mieux que le plus authentique récit; instruit par l'expérience, le poète n'a retenu de sa jeunesse que des traits essentiels et durables; il les souligne; sa fantaisie, qui déroute les purs historiens, vient au secours des psychologues.
Et l'on se doute que la vie est moins simple en sa quotidienne banalité : Lamartine enfant, adolescent, est inconstant, prodigieusement mobile, accessible aux idées, aux sentiments, aux résolutions extrêmes et inconciliables; nulle vocation plus incertaine, nul caprice plus indéchilTrable ; de longues paresses, des fièvres laborieuses, de vifs élans tôt oubliés, des crises d'enthousiasme, d'inexplicables langueurs : plus tard encore mêmes incertitudes, mêmes hésitations devant l'avenir et le talent : il publiera sans conviction les premières Méditations, en un temps où il ne sera occupé que d'un poème épique sur Glovis.
Sur ces débuts pénibles, sur les peines, les longs ennuis, les luttes, les désespoirs de cette inquiète jeunesse, nous sommes impitoyablement renseignés : il y a là quelque traîtrise : Lamartine pouvait-il se douter que tant de lettres intimes et de oorrespon-
LA JEUNESSE DE LAMARTrNE 261
dances d'amis nous le livreraient tout entier, dans l'aveu sans artifice de ses faiblesses et de ses souffrances ? Il a lui même confessé quelques mélancolies, quelques chagrins, et manifesté même quelque rancune à tel de ses parents. Nous savons aujourd'hui qu'il n'exagérait point. Entre son père, insignifiant et distingué, sa mère, admirable de tendresse et de dévouement, ses oncles — le terrible François- Louis, le charmant abbé — ses trois tantes, sa vie fut douillettement emprisonnée; un ironique destin avait fait naître cet Ariel en une famille fort sage, toute raidie dans la vénération trois fois séculaire d'une tradition de gain et de labeur ordonné : que d'efforts pour s'évader, pour rompre la coalition des prévenances et des chères sollicitudes, des ambitions maternelles, des terreurs et des préjugés du père ou des oncles !
Voyages et escapades, fugues à Mâcon, à Lyon, à Rome et à Naples, lectures qu'il convient de faire en cachette — à vingt-trois ans une absence le prive d'une partie de ses livres, brûlés par sa mère — lutte contre l'oncle terrible, premières dettes, avances de cinquante ou cent louis que l'on arrache aux tantes, à l'abbé... la jeunesse de Lamartine est celle que les familles de la bourgeoisie aisée faisaient naguère à leurs enfants : rêves d'une étroite discipline familiale, qui provoquent et exaspèrent les révoltes de l'adolescence ; petit jeu des sévérités bénignes, des cruautés sans lendemain, et des malentendus que l'on fait durer, et des puériles équipées. Lamartine adolescent a tout l'air de ces collégiens à peine émancipés, qui aspirent à fuir la férule paternelle ou l'ennui du foyer pour courir au Boul'-^Iich'.
Ici toutefois prenons garde qu'un examen trop minutieux des faits précis ne nous égare ; les tentatives d'affranchissement d'un Lamartine ne doivent point être confondues avec les juvéniles impatiences de nos futurs notaires. Voilà le frémissement qui précède un envol; n'allons point exclure de cette vie de poète la poésie : évoquons çà et là la gracieuse silhouette de Lucie L., et l'écharpe, et les tendres propos, et les rêves ossianesques... N'oublions pas non plus que si d'obscurs froissements [séparèrent parfois le lils et la mère, nulle trace n'en demeura dans l'âme de Lamartine; on sait le culte magnifiquement filial et poétique dont le poète récompensa la tendresse maternelle; l'une des nouveautés du livre que publie M. Pierre de Lacretelle est de prouver que Lamartine, soustrait à l'influence de sa mère, ne lui dut point toutes les inspirations qu'il lui attribue généreusement. La gratitude du poète cependant n'est point aveugle; nul visage plus charmant que celui de Mme de Lamartine, nulle muse plus délicatement maternelle, nulle mère plus gracieusement indulgente, plus vibrante aux enthousiasmes de l'artiste. Jeune fille, pensionnaire, « chanoinesse » en quelque couvent d'ancien régime, un certain chevalier de Bonnard traçait d'elle ce portrait :
A quinze ans elle était jolie, Et spirituelle et polie, S'exprimait avec agrément, Quoiqu'un peu trop rapidement; Etait tout yeux et tout oreille, Remarquait, citait à merveille, Marchait, dansait légèrement, Aimait la bonne compagnie,
La musique, la comédie,
Soutenait, par le clavecin,
Un son de voix très argentin,
Jugeait les Beaulard, les Berlin,
Connaissait les moindres nuances.
Et l'effet et les différences
Des poufs, des chapeaux de satin ;
... D'où je conclus, à juste titre,
Qu'elle quittera son chapitre
Tôt ou tard pour prendre un époux
Beau, jeune, riche, aimable et doux.
Vive jeune fille, jeune femme enjouée et grave, et spirituelle, infiniment sensible à la beauté, à la bonté, Lamartine lui reportait tout l'honneur de son propre génie ; elle fut le grand amour de toute une vie inconstante et passionnée... Elle a laissé un Journal intime qui est le pendant, familier et sincère, des Confidences, et voici que l'on invoque contre les inventions de celles-ci, les constatations au jour le jour de celui-là. Puisse-t-on en user prudemment, et ne point envenimer un procès que Lamartine entendit clore : il publia, on ne l'ignore point, un Manuscrit de ma mère fort écourté; M. Pierre de Lacretelle découvre qu'il détruisit même plusieurs feuillets du manuscrit (non encore publié) du Journal intime : n'allons point là-dessus l'incriminer trop brutalement : ni l'un ni l'autre n'eussent approuvé que l'on perpétuât le souvenir de leurs menues discordes. Respectons le pieux sacrilège de ce fils.
Et d'abord et enfin n'écrivons point la biographie des poètes avec une excessive sécheresse : peignons-les tels qu'il se virent eux-mêmes ou tels qu'ils crurent être, car la plupart ne furent eux-mêmes que dans leurs rêves.
M. Adolphe Boschot est de ces biographes que l'on admire et redoute en même temps : il entreprit naguère de nous conter la vie de Berlioz : un copieux volume nous révéla la Jeunesse d'an romantique : voici en six cent soixante-douze pages un tableau de onze années de la vie de Berlioz ^.. en attendant le Crépuscule d'un romantique.
Ces proportions, dira-t-on, ne sont point indigues du génial musicien : un grandiose monument commémore ainsi qu'il convient la gloire d'un artiste épris du colossal. Qui donc le nierait, M. Adolphe Boschot accomplit une œuvre utile, nécessaire : son zèle érudit, sa ferveur, son talent, le rendent égal à sa tâche. Louons donc sans réserves la constance de ce minutieux chercheur, l'heureuse divination dont témoignent ses découvertes, louons sans réticence son amicale pénétration, son art souple et nuancé :
1. Un romantique sous Louis-Philippe: Hector Berlioz (1831- 1842), d'après de nombreux documents inédits.
M. Adolphe Boschot tient aux nuances : il n'est pour lui de vérité qu'infiniment précise : la justesse du détail, voilà ce qu'il recherche avant tout; son œuvre accumule les détails exacts, longuement étudiés, contrôlés; il est un précieux mosaïste... Cela, il faut le proclamer; il faut exalter cette œuvre, louer ses mérites : peut-être n'en est-il pas que l'on doive estimer davantage en un livre de ce genre ... Ce qui ne nous empêche pas de concevoir une autre méthode : à la mosaïque, d'une subtilité appliquée, parfois lourde, certains eussent préféré une fresque hardiment peinte... Je vous dis, moi, que M. Adolphe Boschot est un biographe admirable, et que son œuvre, ample, scrupuleuse, scrupuleusement nuancée, est la plus propre à nous faire connaître intégralement et comprendre la vie et le génie de ce prodigieux Berlioz.
Il est un biographe impitoyable : j'imagine que les admirateurs de Berlioz ne voient pas sans quelque inquiétude se prolonger les études au microscope de ce terrible enquêteur : Berlioz s'est drapé pour la postérité en ses fameux Mémoires : M. Adolphe Boschot le démasque; M. Adolphe Boschot nous découvre les tours, les ruses, les perpétuelles contrevérités de ce Scapin romantique ; il faut relire les Mémoires et feuilleter ensuite le livre de M. Adolphe Boschot; il faut sans cesse confronter à celui-ci ceux-là : que reste-t-il des .Mémoires ? Le témoignage de la plus étonnante inexactitude : inexactitude naïve, bluff candide, naturel, perpétuel; hâblerie de méridional, orgueil d'artiste méconnu, vanité d'ambitieux meurtri et déçu, et enfin et toujours grandiloquence exaspérée de romantique aveuglé par l'abus des
266 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS
plus creuses métaphores... M. Adolphe Boschot n'a point résolu d'être indulgent : il s'efforce de comprendre : nous comprenons avec lui : comment toutefois ne serions-nous point enclins à plus de sévérité ? Les admirateurs de Berlioz peuvent être inquiets ; ils ne doivent point l'être trop; complexe, le cas de Berlioz n'en est pas moins banal; le truquage de la plupart des mémoires est un fait dont nous avons pris notre parti; Berlioz exagère un défaut commun à presque tous les mémorialistes; la misère de cette publicité posthume dévoilée, l'homme demeure plus pitoyable, plus grand que la fausse image dont il crut nous leurrer.
Donc les Mémoires, les fameux Mémoires de Berlioz, sont un i( pasticcio^ fait avec d'autres /)as//cc//; en français, un pâté dont le hachis a servi dans d'autres pâtés, — mais chaque fois, Berlioz ajoute des épices ». Chroniques, fragments d'autobiographie, souvenirs semés avec prodigalité dans les journaux du temps, Berlioz, sur le tard, rassemble toute cette « copie » ; il arrange un extraordinaire roman; mensonge dérisoire; la simple vérité nous émeut davantage. M. Adolphe Boschot conte année par année, mois par mois, presque jour par jour, l'existence mouvementée de Berlioz : récit un peu lent, surchargé d'épisodes et d'analyses musicales, du plus poignant intérêt.
Pathétique, Berlioz l'est, en dépit de son encombrante rhétorique, par sa prodigieuse faculté de souffrir ; nous sommes le plus souvent rebelles à
l'expression verbale de sa souffrance; que ne l'interprétons-nous avec le soin nécessaire ! M. Adolphe Boschot nous y invite doucement : « Au lieu de condamner et de rejeter les métaphores de Berlioz, il est meilleur, lorsqu'elles ne sont pas trop gênantes, trop indiscrètes par leur précision surannée, de nous prêter à elles. Son émotion y vivait. Tâchons, à notre tour, de mettre la nôtre sous ces formules. Ainsi, nous les trouverons moins fâcheuses, puisque nous nous y retrouverons nous-mêmes ». Feux et tonnerres ! Emotions volcaniques ! Ivresses, sanglots, grincements de dents, métaphores fracassautes ! Interprétons, interprétons, et surtout contrôlons; Berlioz excelle à grimer sa douleur; il se donne le change à lui-même; il attribue à mille objets divers, aux causes les plus fortuites, et souvent les plus improbables, le souci dont il porte en lui-même le germe indestructible ; il est l'inquiétude ; inquiétude féconde, si elle est l'une des principales sources du romantisme; inquiétude tragique puisqu'elle se résoud en crises fréquentes où s'épuise la sensibilité... Notons les amours, les triomphes, les insuccès de Berlioz; n'omettons dans le scénario de sa vie ni une Camille Moke, ni une Harriett Smithson ni une Recio... comparses d'un drame infiniment attachant, mais purement intérieur. Berlioz est tout pareil à son Harold en Italie, en qui M. Adolphe Boschotnous invite à voir « la Rêverie, la Mélancolie, l'Ame même du Romantisme ».
Et c'est pourquoi il ne saurait déchoir au milieu même des plus banales aventures : en Berlioz nous distinguons d'abord le Romantique : romantique, il
268 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS
l'est avec des façons particulières : il incarne ce qu'on pourrait appeler le romantisme méridional : cadet de Provence atteint du mal du siècle, il obéit tantôt aux suggestions du lyrisme élégiaque ou tragique, tantôt aux très précises injonctions d'un tempérament porté vers l'action et l'intrigue : ce mélancolique est le plus avisé, le plus tenace des solliciteurs : cet Harold byronien est le plus forcené des arrivistes ; de là un perpétuel désaccord entre ses œuvres et ses gestes, entre ses aspirations et sa conduite, de là l'apparente incohérence de sa vie tout entière et ses fréquentes allures de raté sublime.
Etrange vie, durement cahotée, abondante en œuvres, et si remplie d'agitations stériles ! A Rome, pensionnaire de l'Ecole française, ses camarades Font surnommé le Père la Joie : ironie bienveillante de ces jeunes gens, qui ont vite discerné la double nature du fantasque Jeune-France, ténébreux, follement passionné, épris de rêves macabres — fashionable, spirituel, gai compagnon, amateur de liaisons faciles et de succès mondains. Le Père la Joie est ravagé par un grand amour : trahi^ on sait ses menaces de meurtre, son suicide manqué : M. Adolphe Boschot conta naguère par le menu cette équipée tragi-comique ; il conte maintenant la « convalescence » du faux-suicidé, convalescence rapide, favorisée par la complicité des camarades et du directeur de l'École, hâtée par l'éclosion d'une œuvre où Berlioz met en musique son aventure... Berlioz est à Nizza-la-Bella : bains de mer et siestes au soleil : inquiétudes, roublardise de ce pensionnaire fort désireux de ne perdre point le bénéfice de sa
pension ; tout s'arrange : Berlioz explore Gènes, Lucques, Pise, réintègre l'Ecole, achève Le retour à la vie, ou Lélio... Episode caractéristique, alternatives de sens pratique et de démence passionnelle, roman et diplomatie ; au total réussite, puisqu'enfin M. Horace accueille le déserteur, puisque la pension est maintenue, puisque l'Artiste s'est exprimé tout entier en une partition dont la truculence fera frémir les pâles « industriels » de la villa Médicis d'abord, et ensuite les bons gardes nationaux du placide Louis-Philippe ; l'Artiste dont la Symphonie fantastique traduisait les cauchemars dus à l'opium, VArtiste s'écrie : « Dieu, je vis encore!... La vie, comme un serpent, s'est glissée dans mon cœur pour le déchirer de nouveau ! » ; le Mélologue continue et achève la Symphonie : une femme est au centre des apocalyptiques visions de l'Artiste :
« Quelle est cette femme? se demande M. Adolphe Boschot, L'Artiste, dans la Fantastique, s'empoisonne en l'honneur de la « fille » Smithson ; dans le Mélologue, il revient à la vie en maudissant « le gracieux Ariel ». Mais il ne les nomme pas : il est l'Artiste ; et l'autre, quel que soit son nom, est la Femme. Lui, il est l'être fatal, l'élu en qui vivent toutes les énergies, toutes les aspirations, tout le désir et tout le malheur; il est un Lucifer, un Prométhée, un Hamlet, un Manfred, un Faust, un René ; il est l'amour errant et maudit. Elle, elle n'est que le réceptacle, le support presque inutile des rêves incandescents de cette grande àme débordante. U Artiste (ou Berlioz), se grise de lui-même; sur la scène (comme dans son cœur) ; mais il adresse ses monologues lyriques à un fantôme féminin, tantôt séraphique, tantôt orgiaque, pour l'antithèse. »
L'Artiste survivra : la vie lui sera de moins en moins indulgente, Hamlet supplicié par la trivialité
des soucis quotidiens, Manfred asservi, René victime des travaux forcés du feuilleton, prisonnier des « bagnes de la critique ».
A Rome, sa jeunesse triomphe, non sans de perpétuelles lamentations : est-il point « exilé » ? « Je m'ennuie à en devenir fou.. . » ; pour se distraire, il chasse, il boit de l'orvieto, il mange « des oiseaux crus » ; il se réfugie dans la basilique de Saint-Pierre et, confortablement installé dans la fraîcheur d'un confessionnal, lit Le Corsaire. « Et le confessionnal retentissait d'un grincement de dents à faire frémir les damnés. » On le rencontre à Naples, à Pompéï, à Subiaco, « bourgade voluptueuse » où sa guitare fait merveille en des bals improvisés. En dépit des rapides ivresses, il s'ennuie, il s'ennuie jusqu'au jour où il s'évade vers la France : il rêve de succès éclatants; il est avide d'action ; il sera son propre imprésario : quel rôle mieux approprié à son fougueux besoin d'activité ?
Et ce sera ainsi jusqu'à sa mort : amours, rêves fulgurants, byronisme, romantisme — efforts pratiques, complots ourdis autour des ministres, des directeurs de journaux et de théâtres, agitation bourdonnante ei rarement fructueuse — œuvres violentes, agressivement originales, comprises seulement de quelques initiés, en sorte que l'artiste grandit dans un isolement dont il ne cesse de souffrir.
Ingéniosité d'un grand artiste à multiplier, à renouveler ses souffrances : souffrances réelles, tortures imaginaires : prix de Rome, pensionné pen-
dant cinq ans, ami des Berlin qui lui ouvrent les Débats, protégé du duc d'Orléans, joué dans les cérémonies officielles, Berlioz a-t-il quelques droits à se plaindre du gouvernement bourgeois de Louis- Philippe ? Il se plaint ; il se pose en victime ; un paiement promis est-il différé, Berlioz se croit persécuté : « Mille tonnerres !... Il faut que l'enfer s'en mêle. y> Berlioz « s'énerve, se crispe... Plus de sommeil... La nuit durant, brûlé de fièvre, il change les gens de la veille en fantômes tortionnaires. Le lendemain, la réalité lui apparaît à travers son cauchemar. Brisé, pantelant de rage (de rage contenue), il revient dans l'antichambre ministérielle, dans les bureaux. On accueille le triomphateur, on lui sourit. — Lui, tout en restant calme, il n'aperçoit que des gredins, des conspirateurs sournois, des voleurs fielleux. Au pinacle, il se croit au pilori... » Ainsi, avec la plus intempérante ardeur, Berlioz se crée de chimériques soucis, non content de ceux très réels que lui réserve la destinée : soucis d'argent ; l'ignoble gène le paralyse, le condamne à un exténuant labeur de journaliste ; soucis conjugaux : Henriette Smithson, l'Ophélie des premiers rêves amoureux, est devenue l'épouse la plus acariâtre. Berlioz abandonne un foyer intenable...
Misères vulgaires, dont Berlioz dut souffrir d'autant plus amèrement que ses ambitions de fortune étaient plus gigantesques, plus démesurés son désir et sa faculté de bonheur. Le persistant insuccès de ses œuvres apporte à ses plus chers espoirs le démenti le plus cruel ; Berlioz n'a pas de public ; désespéré, il quitte un jour la France : il fuit vers Bruxelles : une femme est auprès de lui, un « mauvais compa-
gnon... Pas un seul jour Marie Recio ne lâchera prise. Sans cesse elle l'entourera, lui déjà suspect et isolé, d'une atmosphère de jalousie et d'antipathie, d'aigreur, qui accroîtra le vide autour de lui, »
C'est en vérité un poignant tableau que celui de ces onze années de la vie la plus agitée, la plus vainement audacieuse, la plus impuissante à fonder et à retenir fût-ce le plus relatif bonheur... Une impression d'accablement s'en dégagerait, si M. Adolphe Boschot n'y avait introduit à profusion anecdotes, menus portraits, esquisses légères où revivent les mœurs et les paysages du siècle dernier, aspects d'Italie et de France, rues et banlieues parisiennes : tel ce croquis d'un Montmartre exquisement rural... et lointain :
« Berlioz conduit son Harriett au délicieux jardin qu'il a découvert pour elle, à Montmartre. Passé la barrière des Martyrs, les voici qui montent, tous deux, par une grande avenue plantée d'arbres, vers les moulins. Sur la vieille église s'élève, en façon de clocher, une massive tour ronde, adaptée à la courbe du chevet, et qui porte la longue potence d'un télégraphe à signaux. L'église, entourée de son cimetière plein de tombes et d'arbres, occupe le centre du village. Devant elle, une petite place, avec des maisons rustiques; tout à côté, la mairie. Çà et là, des cabarets avec des bosquets où l'on joue aux boules : ce jeu rappelle à Berlioz son village... Ils dépassent l'église, et s'engagent dans la rue Saint-Denis. Elle descend le versant INord... Au loin le village de Saint- Denis groupe ses quelques maisons autour de la basilique... »
M. Adolphe Boschot enrichit, illustre son récit; il évoque le « milieu », la Rome des lauréats de France, des rapins et de ces galants abbés que Berlioz exècre
avec une si belle franchise, le Paris des musiciens, des musicographes, des croque-sol, des membres de rinstitut, des journalistes, des donneurs et des auditeurs de concerts. En ce Paris, qui applaudit Liszt, Paganini, Aleyerbeer, voici Wagner qui déjà prend conscience de l'antinomie entre le drame musical allemand et l'opéra meyerbérien, Wagner isolé, pauvre, et qui déjà dénonce à ses compatriotes l'incurable légèreté française : « 0, ma noble patrie allemande, combien je dois t'aimer, combien je dois m'exalter pour toi!... Combien je me sens bien d'être Allemand !... » Et Wagner s'eiîorce d'imiter nos journalistes et nos chroniqueurs : W agner « s'essaie au papillotage ».
Enfin la musique de Berlioz n'est pas absente de ce livre : les analyses musicales de M. Adolphe Boschot nous avertissent que l'on aurait tort de juger Berlioz sur ses chroniques qui furent brillantes, faciles, très souvent complaisantes, ou même sur ses propos qui furent volontiers tranchants et excessifs. . . Au reste il n'ignore pas que « personne, ni même Berlioz, ni même Wagner, ne peut parler avec des mots de l'émotion suscitée par une musique purement musicale ». Cette biographie ne nous dispense donc nullement de goûter et d'approfondir l'œuvre musicale de Berlioz.