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Claude-Charles Le Roy de la Potherie [microforme]

[Ty a plus à faire, disait Montaigne, en parlant des commentateurs de son temps, à interpréter les interprétateurs qu'à interpréter les choses ; et plus de livres sur les livres que sur les autres sujets : nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de commentaires, d'auteurs il en est grande cherté.”

Je ne sais pourquoi ces lignes du grand moraliste me reviennent à la mémoire au moment où je commence à écrire cette étude biographique et bibliographique sur Claude-Charles Le Roy de la Potherie.

Tous ceux qui s'occupent des temps anciens du Canada connaissent l'Histoire de l'Amérique septentrionale, par M. de Bacqueville de la Potherie, Y en a-t-il beaucoup qui sachent quelque chose sur la vie de cet auteur ?

Pourtant, n'est-ce pas un des principaux éléments de la science historique que de s'assurer tout d’abord de la valeur des sources où l'on puise ? Et si la vie de l’auteur nous est inconnue, si l’on ignore sa naissance, le milieu où il s’est agité, les idées qui l'ont guidé, quel critérium aurons-nous pour nous assurer de la justesse de ses jugements? L’historien emmagasine des faits pour la postérité. Cette postérité sent le besoin de savoir si l’auteur qu'elle consulte a été témoin oculaire ou auriculaire, ou s’il ne fait seulement que’rapporter les dires des écrivains qui l'ont précédé.

Que l’on ouvre dix livres où sont r'elatés les mêmes événements. On trouvera souvent dix versions différentes, des dates qui ne concordent bas, des détails disparates, qui marquent la vérité que l'on cherche.

C'est pourquoi de nos jours, comme du temps de Montaigne, il y a plus de livres sur les livres que sur les autres sujets. ‘Tout fourmille de commentaires, d'auteurs il en est grande cherté.”

La Potherie, qui est un des plus anciens historiens du Canada, est aussi un de ceux qui est le plus souvent cité. Il importe donc de connaître ce qu'il vaut et ce qu'il fut, et c’est le but de cette étude,

Les encyclopédistes et ceux qui ont traité de la biographie canadienne sont très-sobres de renseignements sur la Potherie, et ce qu'ils donnent est erroné.

1 J'adopte l’épellation a Potherie pour suivre la coutume, mais le sujet de étude signait le plus souvent la Poterie,

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Larousse publie ces quelques lignes :

& Bacqueville de la Potherie, historien né à la Guadeloupe, fut nommé en 1697 commissaire royal, et remplit ensuite les fonctions de sous-gouverneur de la Guadeloupe. Il a écrit une Histoire de l'Amérique septentrionale, qui a été publiée à Paris en 1772.”

La Potherie ne fut jamais sous-gouverneur de la Guadeloupe et son livre n'a pas été publié à Paris en 1772.

M. Bibaud, dans son Panthéon canadien (p. 227), dit :

“ Potherie (Leneuf, Bacqueville et Le Roy de la) tous trois seigneurs en Canada.

“ Jacques Leneuf de la Potherie, gouverneur des Trois-Rivières et lieutenant de M. de Mésy, fut commandant général du pays à sa mort, jusques à l’arrivée du marquis de Tracy et de M. de Courcelle, et eut de grandes difficultés avec le Conseil supérieur, qui voulut ne le regarder que comme commandant des troupes et non comme gouverneur ad interim.

“ Bacqueville de la Potherie, né aux Antilles, est bien connu comme, historien de la Nouvelle-France.

“ Le Roy de la Potherie, commissaire-ordonnateur à Montréal, se distingua comme administrateur par deux mémoires au ministre de la marine au sujet du gouvernement et de l’industrie.”

Tout cela est confusion et erreur.

M. de la Potherie, que le gouverneur de Mésy, atteint d’une maladie mortelle, nommait son lieutenant au gouvernement de la Nouvelle-France, le 27 avril 1665!, n’appartenait point à la famille de l’historien.

Bacqueville de la Potherie et Le Roy de la Potherie, dont M. Bibaud fait deux personnages différents, ne sont qu’un seul et même individu qui ne fut jamais seigneur au Canada, et c'est celui dont j'écris maintenant la biographie.?

Charlevoix, dans sa Liste des Auteurs” et Faribault, dans son Cataloque d'Ouvrages sur l'Histoire de l'Amérique, ne donnent aucun renseignements biographiques sur la Potherie.

Le P. Labat,t dans un voyage qu'il fit à la Guadeloupe en 1696, raconte qu'il visita au Gros-Morne, à la pointe septentrionale de cette île, une habitation considérable qui appartenait à un gentilhomme nommé le Roy de la Potherie, qui se disait parent d’un des ministres du roi de France * et qui n’en était pas pour cela plus à son aise. ‘ Les fréquentes descentes

1 Reg. Ins. Cons. sup. vol. I, p. 12.

2 Dans son Dictionaire historique (p. 265), M. Bibaud répète la même erreur en disant que l'historien la Potherie fut lieutenant de M. de Mésy et seigneur canadien et qu'il eut des démêlés avec le Conseil supérieur, ayant succédé à M. de Mésy ad interim à sa mort,

8 Vol. VI, p. 314.

4 Voyages du P. Labat aux Iles de l'Amérique, t. 1, p. 133.

5 La femme de Phélippeaux, comte de Pontchartrain, était une Le Roy.

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des Anglais dans ce quartier-là, dit-il, où ils ont pillé deux ou trois fois ses nègres et ses meubles, l'ont obligé de l’abandenner et de se retirer au bourg de la Basse-Terre. Je vis sa maison, sa sucrerie et son moulin qui étaient encore sur pied, mais les poux de bois travaillaient de toutes leurs forces à les mettre par terre. Il y a un bon mouillage devant cette habitation, qui est à couvert des vents de la bande du nord par le Gros-Morne, de ceux de la bande de l’est par les hautes montagnes qui partagent l'île, et de ceux du sud par les mornes de Feri.”

“ M. le Roy de la Poterie, raconte encore le P. Labat!, avait eu autrefois du bien considérablement, mais il avait eu le malheur de le perdre en jouant avec des gens qui en savaient plus que lui. 11 était venu aux îles pour rétablir ses affaires, et il y aurait réussi, puisqu'il avait trouvé le moyen de faire une sucrerie à côté de Gros-Morne, si le jeu, la dépense et les Anglais n'avaient tellement achevé de le ruiner, qu'il subsistait avec beaucoup de peine longtemps avant de mourir.”

Ce planteur ruiné, ce décavé, dont parle le P. Labat, s'appelait de son vrai nom Charles-Auguste Le Roy. Il était chevalier et seigneur de la Potherie et de Cossart. Il avait épousé dame Catherine-Françoise du Signet de Monville. C'est de ce mariage que naquit à la Guadeloupe, vers 1668. Claude-Charles Le Roy de la Potherie, le sujet de cette étude.?

Les détails sur l'enfance de la Potherie manquent totalement. Il dut cependant recevoir une bonne instruction, parce que ses écrits abondent de citations d'auteurs classiques.

La Potherie était allié aux Pontchartrain par les femmes, et le jeune créole, dont le père était ruiné, dut compter naturellement sur l'appui de cette famille, Il entra donc dans l'administration, et, en 1689, on le trouve à Roscoff, port de Bretagne, en France, où il exerce l'emploi de commissaire de la marine. Le célèbre corsaire Jean Doublet qui fit escale en cet endroit, en 1689, raconte qu'il y fut très bien reçu par M. Le Roy de ia Potherie.® De son côté, M. Bréard, qui a publié le Journal Le Doublet dit que la Potherie fut nommé écrivain principal de la marine à Roscoff, le 20

juillet 1694, puis tranféré à Port-Louis, en 1696.*

Au mois de mars 1697, la Potherie recevait du roi l’ordre de s'embarquer à la Rochelle comme commissaire à bord de l’escadre qui, sous les ordres de d'Iberville, devait aller chasser les Anglais de la baie d'Hudson?

1T, Il, p. 395.

? Cette date est approximative. Le P. Lahb..t qui rencontra la Potherie en 1703, lui donne l’âge de trente-cinq ans, et c’est sur cette donnée que je m'appuie. (Loc. cit., p. 395.) Le P. Labat dit encore ‘qu’il était un gentilhomme européen ou créole et qu'il ne savait pas trop bien où il était né”. Mais la Potherie prend lui-même la peine de nous dire sur le titre de ses ouvrages qu'il était né à la Guadeloupe, et il parle toujours de cette île comme de su chère patrie.

3 Journal de Jean Doublet, corsaire, publié par M. Bréard en 1883, p. 143.

4 Loc. cit., en note.

5 Hist, Am. sept., t, I, p. 2.

C'est de cette date que la Potherie touche à l'histoire du Canada. Il avait alors vingt-neuf ans.

La flotte, composée de cinq vaisseaux, le Pélican, le Palmier, le Weespt, le Profond et le Violent, partit de la Rochelle, le 8 avril 1697. M. de Sérigny, monté sur le Palmiér, commandait l'expédition, en l’absence de son frère d'Iberville, capitaine de frégate, que l’on devait prendre à Plaisance, L'’enseigne de vaisseau Chatrier commandait le Weespt, et Bigot, le Violent, La Potherie était à bord du Péliean.

Le 18 mai, après une traversée des plus orageuses pendant luquelle la plupart des vaisseaux furent désemparés, on arrivait en rade de Plai-

sance. D’Iberville y était déjà rendu. Pour se faire la main à l’expédition qu'il préparait, il avait passé l’hiver à ravager les établissements anglais de Terre-Neuve. A la tête de 124 Canadiens, il était parti de Plaisance le jour de la Toussaint 1696, marchant sur les neiges, les pieds chaussés de raquettes, à travers bois et rivières, et le 30 décembre, Saint- Jean lui ouvrait ses portes. Le long de son chemin, d’Iberville s'était emparé de tous les postes de pêcheurs. II revint à Plaisance chargé de butin. Pendant cette expédition on avait fait 700 prisoniers et tué 200 hommes à l'ennemi, Les Français ne comptaient que 1 mort et 2 blessés. Dans l'espace de trois mois, la colonie anglaise de Terre-Neuve avait été complètement détruite, à l'exception de quelques petits postes isolés. La population de ces établissements comptait alors 2,163 habitants, qui fabriquaient, par an, 188,800 quintaux de morues, soit une valeur commerciale de dix-sept millions de livres.

La Potherie, pour la première fois en contact avec des Canadiens, ne peut chanter assez leur bravoure et leur dévouement. Ils ne respirent que la gloire, dit-il.'

1 L'expédition que fit d’Iberville à Terre-Neuve en 1696-97 est racontée au long dans le chapitre deuxième du premier volume de l'histoire de la Potherie.

Ce récit peut être contrôlé par les pièces manuscrites qui suivent :

Archives de la marine. Canada, Correspondance générale, vol. XIV, c. 11.

1696, 18 déc. Dubplicata de la relation écrite à M£r de Pontchartrain sur la prise de Saint-Jean, p. 4.

1696, 24 sept. Plaisance. D'Iberville au Ministre. Rend compte de sa dernière expédition en Acadie et ailleurs, p. 238.

1696, 26 oct. Le même au même. Compte rendu de son expédition de Terre-Neuve, Loc. cit., vol. XV, p. 250.

1697, 5 juillet. Plaisance. D'Iberville au Ministre, Rend compte de ses dernières opérations, p. 169. Amérique du Nord, Acadie, Correspondance générale, vol. III, c. II.

Du 26 juin 1691 au 2 septembre 1697. Journal, par M. Beaudoin, missionnaire, du voyage qu’il a fait de France en Acadie et d'Acadie à Terre-Neuve. Expédition de d'Iberville à Terre-Neuve, p. 27.

Voir aussi aux archives de Plaisance la correspondance du gouverneur Brouillan.

A voir aussi dans le Recueil des Voyages au Nord, de Jean-Frédéric Bernard, Amsterdam, 1732, vol. III, p. 305, la Relation du Détroit et de la Baie d'Hudson, par Jérémie.

Jérémie accompagna d'Iberville dans son expédition à la baie d'Hudson en 1694. Parti de Québec, le 10 août 1694, il arriva au fort de Nelson le 24 septembre. Il assista

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