Claude de Bermen, sieur de la Martinière (1636-1719) [microforme]
11 y a bien longtemps qu’un rhéteur présomptueux a dit que les armes doivent céder devant la robe, les lauriers devant l’éloquence.
Cedant arma togæ, concedat laurea linguae.
Cette phrase d'avocat heureux, plus sonore que profonde, n’a pas toujours été sanctionnée par la postérité désireuse de mettre chaque chose à sa place. Il suffit d’une simple action d'éclat pour que le nom d’un homme de guerre se-couvre de gloire. Mais combien faut-il remuer de poussière pour qu’un orateur, un homme de lettres, un savant, un rhéteur quelconque s’acquièrent-une réputation enviable, digne de passer a la postérité ?
C’est en lisant l’histoire de la colonie frangaise au Canada que l’on touche bien du doigt l'énorme disproportion qui existe entre les gens de robe et les hommes? d'épée quand il s’agit de leur tailler une renommée pour l'avenir.
Pendant le siècle et demi que la France a occupé ce pays, on peut dire que chaque officier de ses troupes, quelqu'obscur qu’il fût, y a conquis une place glorieuse. Les plus humbles des soldats de Carillon ou de la Monongahéla, les plus vulgaires trappeurs qui prirent part à une simple escarmouche dans uneforêt perdue entrent
de plein pied au temple de mémoire quand un chercheur exhume leurs noms d’un registre pou-
dreux. ”
Pendant ce siècle et demi nous avons eu dans la robe et la magistrature des hommes éclairés, des studieux, des savants, des passionnés du devoir, laborieux et intègres, accomplissant sans bruit leur tâche quotidienne. Ces humbles fonctionnaires organisèrent du fond de leur cabinet de travail notre administration législative et judiciaire d’une main si sûre et
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d'une façon si parfaite qu'aux jours de la conquête le vainqueur, désespérant de mieux trouver, eut honte des salariés qu’il avait fait venir pour prendre leurs places.
Combien y en a-t-il parmi nous qui connaissent quelques-uns de ces magistrats, véritables piliers du temple ? L’oubli le plus complet s'est fait sur eux. Leurs noms ne disent rien. Ce sont des morts enfouis dans le sillon commun.
Et, pourtant, ce sont ces hommes de robe, les Chartier de Lotbinière, les Migeon de Bransac, les Boyvinet, les Collet, les Verrier, pour n’en citer que quelques uns, qui ont implanté dans ce pays d’une façon si vivace les vieilles traditions de la justice française.
Ces réflexions pompeuses sur le néant des choses humaines en général et des gens de robe en particulier nous sont venues à l'esprit au sujet de l’un de ces magistrats intègres et respectables, dont le nom n’a pas fait grand bruit, et qui, cependant, pendant près de soixante ans, a occupé les charges les plus importantes dans la judicature de la colonie.
Venu au pays comme simple baiïlli d’une
justice subalterne, Claude de Bermen, sieur de
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la Martinière, devint membre du Conseil supérieur de Québec (3 juin 1678), conseiller-gardescel (5 mai 1700), lieutenant général de la prévôté en remplacement de M. de Lotbinière, puis premier conseiller. C’est dans l'exercice de cette charge que la mort le trouva au printemps de 1719. Il'était alors âgé de quatrevingt trois ans.
C'est à pou près tout ce que l’on saurait de cet homme de bien qui passa cinquante-sept années de sa vie dans la magistrature de la Nouvelle-France, s’il n'eut épousé la veuve d’un officier distingué, Anne Des Prés, femme du grand sinéchal Jean de Lauzon.
Grâce à cette alliance, Bermen de la Mautinière se trouva quelque peu mêlé aux affaires de la famille de l’ancien gouverneur de Lauzon, et c’est ainsi que l’on a pu recueillir certains documents sur sa vie intime, Sans cela, c’est à peine si nous aurions eu sur lui les quelques indications sèches et monotones que donnent d'ordinaire les registres officiels, épitaphes com-
munes aux grands comme aux petits, aux glorieux comme aux humbles.
. Claude de Bermen, sieur de la Martinière, était né le 30 mai 1636, dans le petit bourg de la. Ferté-Vidame, où son père, ancien avocat au parlement de Paris, exerçait les fonctions de bailli. (1)
Ce petit bourg de la Ferté-Vidame est devenu fameux depuis parce que c’est là que, retiré dans un château qui appartenait à sa famille, le duc de Saint-Simon écrivit ses immortels mémoires, Bermen de la Martinière eut l'honneur d’avoir pour parrain un des parents du célèbre écrivain, le haut et puissant seigneur Messire Louis de Saint-Simon, chevalier, seigneur de - Châtres, Leplessis, Gouille et autres lieux. Il profita de cette parenté spirituelle pour entretenir plus tard avec le duc, devenu ministre du grand roi, des relations assez suivies.
(1) En France, le bailli était un officier qui rendait la justice au nom du seigneur.
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La famille de Bermen était de noble origine.
Laurent de Bermen, écuyer, sieur de Grainville, d’Infreville et du Chesné au Vidame en la paroisse de Puisaye, avait eu pour unique héritier un fils qui porta son nom.
Le 15 décembre 1585, ce fils épousa. damoiselle Marie Pinain, veuve en second mariage de noble homme Florent Faichese, du bourg de la Ferté, Protégé par Messire Pierre de Normanville, seigneur de Bouscault, chevalier des ordres du roi, il put apporter à son mariage une dot de plusieurs milles livres,
De ce mariage naquirent trois fils :
I Laurent de Bermen, écuyer, sieur du Chesné-Vidamé,.
II Jean de Bermen; écuyer, sieur de la Vallée, qui épousa en mars,1618; damoiselle Anne Larcher, veuve de Gilles Challins.
TTL Louis de Bermen, écuyer, sieur de la Mar tinière, qui épousa le 18 octobre 1627 . damoiselle Françoise Juchereau.
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La Ferté-Vidame appartenait au duc d’Orléans, frère unique du roi. Laurent et Jean de Bermen entrérent & son service et formèrent partie des cent gentilhommes de sa garde.
Jean mourut à la guerre, laissant deux fils qui embrassèrent, eux aussi, la carrière des armes, L'un qui s'appelait Jean, exempt des gardes du corps du roi en 1649, devint capitaine d’une compagnie d'infanterie et épousa en 1650 Madeleine Kernet, veuve de noble homme Louis Varoquière, avocat au parlement de Paris.
L'autre, Charles de Bermen, sieur d’Infreville, était en 1704 premier maréchal des logis de la compagnie des chevaux-légers des gardes du roi et chevalier de Saint-Louis.
Louis de Bermen, sieur de la Martinière, troisième fils de Laurent de Bermen, fut le père de Claude de Berwen, sieur de la Martinière, qui vint au Canada).
La mère de Claude de Bermen de la Martinière était une Juchereau. Cette famille Ju-
(1) Tous les renseignements sur la famille de Bermen ont été pris au régistre des insinuations du Conseil supérieur de Québec. (26 avril 1717)
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$ chereau avait envoyé deux de ses membres au
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| | Noël Juchereau, sieur des Chatelets, licen- {
cié en loi, fut du Conseil et commis général de la colonié. Son frère, Jean Juchereau, sieur de Maure, conseiller lui aussi, fit entrer deux de ses fils dans la famille de Robert Giffard, premier seigneur de Beauport.
L'un de ces derniers, Nicolas, qui hérita de la terre de Beauport, appela son parent Claude | de Bermen de la Martinière pour y exercer les fonctions du juge bailli. Bermen s’établit d’abord à Beauport et il y présida le tribunal de justice pendant seize ans, de 1662 à 1678. Entre temps, il occupa la même charge dans les seigneuries de Beaupré, de Notre-Dame des Anges et de l’île d’Orléans(t).
Les réçistres du Conseil @uverain de la colonie nous ont conservé l’acte de réception de Claude de Bermen à la charge de juge prévôt de Notre-Dame des Anges. Cet acte porte la date du 23 août 1664(.
(1) Greffe Gilles Ragoot-—25 décembre 1669.
à (2) Dupont et délibérations du Conseil souverain, vol. . D.
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C’est à peu près tout ce que l’on sait de la carrière dé Bermen de la Martinière dans les tribunaux subalternes du gouvernement de Québec, les papiers des justices seigneuriales étant presque tous disparus après la conquête du pays.
Le bailli de Beauport avait vingt-huit ans lorsqu'il épousa à Québec, le 7 juillet 1664, Anne Des Prés, veuve du grand sénéchal Jean de Lauzon!(i). |
De son premier mariage, Anne Des Prés avait eu six enfants dont cinq vivaient encore à la la mort du grand sénéchal(2).
L'ancien gouverneur de Lauzon, ainsi que le voulaient les coutumes féodales, avait reçu la garde noble de ses petits-enfants, mais comme il vivait retiré à Paris dans un état voisin de la pauvreté, l’un de ses fils Charles de Lauzon- Charny qui était demeuré dans la colonie se chargea du soin de les faire instruire et d’administrer leurs biens(3.
S’étant fait ordonner prêtre et devenu grand
oi Contrat du mariage au greffe de Michel Filion, le 5 juillet 1664.
(2) Louis, l’ainé, venu au. monde en 1652, était mort presqu'aussitôt après sa naissance.