‹ Claude de Bermen, sieur de la Martinière (1636-1719) [microforme]Chapitre 6 sur 14 · SR SE · texte numérisé non relu

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L’estime que M. Bégon portait à M. de la Martinière avait été partagé par son prédécesseur l’intendant Raudot. C’est ainsi qu’en 1711, sur le point de laisser la colonie, il l'avait choisi à deux reprises différentes pour tenir sa place en attendant l’arrivée de son successeur(1).

En 1714, M. Bégon, obligé de se rendre à Montréal, nomma également M. de la Martinière son subdélégué à Québec(2.

Le subdélégué à l’intendance remplissait les mêmes fonctions que le titulaire en chef. En son absence il administrait les affaires courantes, rendait la justice, dirigeait la police et les fi-

(1) 1 janvier 1711:--Régistre d'ordonnance des intendants, vol 5, p. 20 ; 6 Novembre 1711 : ibid vol 5, p. 52.

(2) 27 avril 1714 : ibid, vol 6, p. 64.

nances, prenait l'initiative des ordonnances à porter(l).

Avec sa longue expérience de laroutine coloniale, M. de la Martinière pouvait s'acquitter de cette charge délicate à la satisfaction générale, mais un évènement imprévu lui fit perdre pour un temps la confiance que M. Bégon reposait en lui.

L'année 1713 où le fameux traité de paix d’'Utrecht fut signé vit les commencements de Louisbourg. Chassée de Plaisance et de l’ Acadie la France jetait sur les collines désertes de l’île Royale les assises d’uné grande ville maritime, I] fallait pour exécuter les immenses travaux projetés des ressources extraordinaires. Plusieurs compagnies du Canada et un bon nombre d’habitants et d'ouvriers de la colonie se réndirent au nouvel établissement. C’est de Québec que l’on tirait les denrées nécessaires à la subsistance

(1) A part les subdéléguës que l'intendant pouvait nom-

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de l’armée des travailleurs occupés à élever sur les bords de l'océan le château-fort des possessions françaises en Amérique. Les négociants de cette ville ruinés par de longues années de guerre ne pouvaient avoir meilleure aubaine.

Les bénéfices à réaliser étaient considérables et chacun s’empressa d’en profiter. Mais les envois nombreux de vivres, grains, viandes, légumes et fruits que l’on dirigeait sur Louisbourg mirent bientôt la disette sur le marché du Canada.

Tout ce qui auparavant était à bon marché devint extrêmement cheri). Pour comble de malheur des spéculateurs se mirent à parcourir les campagnes dans l'espoir de s’accaparer des blés et des bestiaux et d'en avoir le contrôle . exclusif. La récolte de 1713 n'avait pas été abondante et pour peu que celle de 1714. vint à ‘: manquer les habitants allaient avoir peine à vivre,

Dans le but d’enrayer le mal, l'intendant Bégon, au commencement de l’année 1714,

(1)Histoire de l’Hôtel Dieu de Québec par la mère Juchereau, p. 505.

porta une ordonnance assez rigoureuse(). Il fit défense d’embarquer aucuns blés ni farines à bord des bâtiments destinés à l'exportation.

Chaque particulier reçut l’ordre de n’acheter que ce qu’il lui fallait pour sa subsistance et celle de sa famille pendant un an. Les colons qui avaient récolté plus que leurs besoins ordinaires durent en faire la déclaration à l’intendance. Les boulangers furent forcés de limiter leurs achats à la consommation de leur clientèle.

Cette mesure, apparemment prise dans l’intérêt public, n’eut pas l'effet que l’on én pouvait espérer. Quoique l’ordonnance décréta de nullité tous les marchés ‘qui avaient été arrêtés précédemment, déjà l’accaparamment des blés était un fait accompli, et le prix des denrées nécessaires à la vie avait subi une hausse extraordinaire. Des plaintes s’élevaient de toutes parts, et à moins d'adopter un remède plus énergique on pouvait craindre des complications sérieuses. Dans l'intervalle, l’intendant était parti pour Montréal, laissant à M. de la Martinière le soin de faire face à la situation. Celui-ci, plein de

1) 24 janvier 1714—Régistre des ordonnances des intendants vol. 6. p. 43.

respect pour M. Bégon qui l’avait toujours honoré de sa faveur, lui écrivit le douze de mai une lettre très digne pour lui faire part des craintes qu'il entretenait.

T1 est bien juste, écrivait-il(1)autant par rapport à mes emplois sur lesquels vous avez, Monsieur, une antorité suprême, que par rappert à l’honneur de votre protection que vous répandez sur moi et sur ma famille avec tant de profusion, de vous en donner au moins quelques faibles marques de ma reconnaissance ce que je ne puis faire que par écrit, comme le seul en. droit par où je la puisse exprimer. et comme elle ne consiste qu’en bonne volonté, elle n’a pas manqué d’exciter parmi les prières générales, la nôtre en particulier, à ce qu’il plut à Dieu vous donner du beau temps et de 1a santé principelement à Madame qui nous paraissait beaucoup prendre sur l’état où elle était lors de sen départ et peu acceutumée à la dureté d’une navigation aussi incommode que l’est celle de ce pays. Louons le Seigneur, Monsieur, de ce qu’il vous en a tirés heureusement et de ce qu’il vous a rendus à

bon port.

Je n'ai pas grand compte à vous rendre, Monsieur, de ce qui concerne le conseil ; nous fimes seulement un extraordinaire le premier lundi d’après votre

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1) Archives du game CPAM Tes étrangères—fonds An eS ue, extrait du vol, 7. db

départ, où nous vidâmes deux ou trois afiaires entre autres celles du $, Landron et ordonnâmes qu'avant faire droit sur les dépens, dommages et intérêts par Ini prétendus il dresserait des mémoires qu'il ferait signifier aux Srs, Desbois et Desrosiera, pour les débattre ai bon leur semblait.

Et celle de Charles de Villiers qui obtint gain de cause en affirmant pardevant M. de Lino commissaire à cet effet sur toutes les articles par lui contestées attendu le mauvais ordre des livres de St Olive.

A l'égard de la subdélégation à laquelle, Monsieur, vous m’aviez fait l’honneur de me commettre, je donne tous les jours quelques ordonnances pour des causes provisoires, qui méritent célérité quoique de petite importance, remettant celles de discussion après les semences, lesquelles ordonnances sont seulement pour faire approcher les parties, qui n'ont point d'autre suite que des jugements tout debout et sans écritures.

Je prends la liberté, Monsieur, de vous dire que bien des gens se plaignent ici bas, ce sont les plus sages, que plusieurs murmurent et avec une certaine discrétion affectée, et quantité d’autres qui pestent sans garder de mesure, et ce sont les plus pauvres d’entre le public et les pires de tous, de ce que, eomme il est véritable aussi, le blé est tellement rare, que l’on n’en trouverait pas un minot dans la ville à acheter, et à si haut prix ailleurs que l’on n’en peut pas aveir à moins que de six francs le minot à l'aller prendre chez

les habitants ; joint à cela que le pain chez les boulangers est diminué de presque de la moitié de la qualité et du poids et partant augmenté de la moitié du prix, parce que dans une pareille conjecture il n’y a pas de police à faire. Il y a eu, Monsieur, des personnes qui me paraissaient gens de bien, de bon sens, sincères et hors du commun, du commerce et de la nécessité, en quoi ils doivent être moins suspects, qui m'ont dit en explication de votre ordonnance, Monsieur, que l'esprit avec lequel vous agissiez lorsque vous l’avez rendue était tout judicieux, mais qu’il y avait une très grande différence, entre votre esprit, Monsieur, et celui de ceux qui nous représentaient une disette évidente sachant très bien qu’il y avait encore grande quantité de ‘lés, de farines et d’autres grains de reste de l’année 1712 nonobstant ke commerce qui s’en fit ; qu’il y en avait plus que suffisamment pour suppléer à ce qui en manquait de moins que l’année dernière, qui ne pouvait aller qu’au quart tout au plus, le blé ne pouvant monter pour la même raison à plus haut prix qu’à 3 livres 10 sols ou 4 livres le minot.

Qu'il y a des habitants d'assez bonne foi pour en convenir eux-mêmes, et qu’enfin, Monsieur, ceux qui nous faisaient ces sortes de remontrances tendaient à leurs fins, s’imaginaient, Monsieur, qu'après que vous auriez fait arrêter les grains pour la subsistance des troupes et de votre maison, ils obtiendraient de vous, Monsieur, la permission d’en faire des amas pour leur commerce et pour y parvenir, ils le mettraient à si

baut prix que personne n’y pourrait atteindre et que n'étant plus pour ainsi dire qu’en une r:ème main ils s’en déferaient avantageusement en le changeant seuls en marchandises qu’ils feraient bien valoir au public, lequel se trouverait tout à la fois, nu, affamé et peutêtre attaqué de la peste ou de quelque maladie contagieuse qui suit pour l'ordinaire la famine,

Je ne parle qu’à vous seul, Monsieur, de cette afiaire, mon intérêt particulier n’y a aucune part ; je m'en tire du mieux que je puis. C’est seulement, Monsieur, pour vous informer de ce qui se passe, pour remplir mon devoir et afin que vous ayez la bonté de voir si vous n’y pourriez pas apporter queique tempéramment.

Il vient de sortir de chez moi 2 ou 3 personnes qui n’ont pu avoir de viande pour les fêtes, qui disent que les bouchers se défendent sur des particuliers qui font du bœuf comme du blé, qui courent les côtes et qui en ont arrêté plus de 200, en sorte qu’ils n’en peuvent pas avoir pour le public. Je ne sais pas, Monsieur, si c’est un faux prétexte ou non, mais il est constant qu’on n’en peut pas avoir ; je ne m’en plains pas quoique je sois dans le même cas ; je inange sans rien dire ce qu’il plait à la Divine Providence me donner. 1ly a véritablement, Monsieur, du désordre auquel vous seul, Monsieur, pouvez remédier. L'on sait bien que tous les états ne se soutiennent que par le commerce, mais comme une bonne nourrice passerait pour marâtre qui

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épuiserait toute sa subsistance en faveur des étrangers pour en priver ses véritables enfants, elle se rendrait homicide d’elle même, l’on en poutrait autant dire, Monsieur, de cette pauvre colonie qui est déjà assez affligée d’ailleurs si elle était assez insensible pour se dépouiller elle-même de tout ce quiluies’ blus nécessaire pour sé sübstanter.

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