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Claude Hoin (1750-1817)

Il y a cinquante ans, alors que Fart du xyiii*^ siècle se relevait à peine d'un discrédit immérité^ les grands noms seuls de la peinture triomphaient de l'indifFérence générale : Watteaa dont on avait retrouvé, dans les greniers du Louvre cette merveille d'harmonie, UEmbarquement pour Cythère^ François Boucher avec ses tableaux aux tons argentins, Greuze et sa Cruche cassée, Nattier ou M"^^ Vigée-Lebrun, grâce à leurs portraits de jolies femmes. Quant aux maîtres de second rang, ils étaient tombés dans un oubli profond. Qui s'occupait alors de Baudouin, des trois Saint-Aubin, de Portail ou du chevalier de Lespinasse? Il a fallu le culte voué par Mahérault à son ancien maître Moreau le jeune, pour avoir l'idée de réunir tant d'oeuvres de ce dessinateur impeccable, ou la persévérance d'un Walferdin pour remettre en lumière ce maître spirituel et charmant entre tous, Honoré Fragonard. La prescience des Marcille n'a pas été inutile à Chardin comme à Prud'hon ; on doit beaucoup aussi à l'éclectique Lacaze,

au collectionneur Laperiier, au marquis de Chennevières pour ses monographies de peintres provinciaux, aux frères Concourt enfin, dont le goût très sûr, servi par une plume recherchée, a remis au point, dans des études documentées, tant d'artistes dédaignés. La mode s'en est mêlée, la troupe des amateurs s'est 'ruée avec un remarquable ensemble à leur suite, pour la conquête du xvni^ siècle ; mais on doit reconnaître cette fois qu'ils sont sur la bonne voie, car il est diflicile de rêver^ pour nos intérieurs modernes, œuvres d'un coloris plus séduisant et se mariant mieux aux claires boiseries, dessins plus gracieux au bistre ou à la sanguine, X gouaches plus délicates,

/ A pastels plus souriants :

/ c'est de la fleur d'esprit

• I \ français.

/ . Parmi ces intéressants

I ! oubliés, Claude Hoin est

\ f l'un de ceux dont la fortune

\ / aura été la plus rapide. Tel

^ > / un astronome fouille le ciel

\ ^ /' de son télescope pour y

découvrir une planète nouvelle, tell 'amateur moderne CLAUDE iioiN, PAR LUI-MÊME cxplorc Ics cartous de dcs-

Dessin au crayon. (Collection de M. Paul Royer-Collard.) sluS à la rechcrclie d'uU

maître ignoré. Ce sera l'honneur d'Edmond de Concourt d'avoir retrouvé cet astre éclipsé, brillant alors d'un éclat plutôt discret. N'a-t-il pas raconté, dans la Maison cVun artiste^ que Claude Hoin, a complètement sombré » — c'est son mot, — inspirait aux experts une telle défiance de l'inconnu de son nom, qu'à la vente Tondu ils présentaient ses gouaches, signées en toutes lettres, en les attribuant à Fragonard !

Depuis, quelques morceaux précieux ont figuré dans les ventes, où son talent délicat s'est fait apprécier ; ses gouaches, ses pastels, ses paysages, ses miniatures ont achevé de ramener sur lui l'attention des amateurs et de le faire classer à la tête de ces artistes charmants, tout imprégnés de la rare ambiance d'un moment unique dans l'histoire de l'art.

Le 23 juin 1750, Claude^ naissait à Dijon, de Jean-Jacques Hoin, \. « Le vingt-cinq juin 1750 fut baptisé, né le même jour, Claude fils de

maître en chirurgie et de Catherine Burette son épouse, fille et petite-fille de maîtres orfèvres. Son grand-père Pierre Hoin était

ALLÉGORIE A LA MÉMOIRE DE DORAT, GOUACHE, PAR HOIN (Collection de M. Pierre Decourcelle.)

également chirurgien à Dijon, et son oncle et parrain, Claude Hoin, chirurgien à Paris.

M"" Jean-Jacques Hoin ès art et en chirurgie à Dijon et deD'i« Catherine Burette son épouse. Il a eu pour parrain Claude Hoin chirurgien à Paris grand-oncle

On voit d'ailleurs, par le contrat de mariage de son père, daté du 14 avril 1747, dans quel milieu excellent allait se trouver le futur artiste. A côté de ses oncles à la mode de Bourgogne, Bernard Clerget, sergent-major du château, Pierre Gotillot, m^ tailleur d'habits, Jacques Peincedé et Pierre Canquoin, marchands à Dijon, figurent M. Esprit Loreau, conseiller du roi, garde des livres de la Chambre des Comptes, cousin issu de germain, messire Rigoley de Chevigny, conseiller honoraire au Parlement, messire Philippe Berbis marquis de Longecour, messire Jean Cœurderoy, conseiller aux Requêtes, et M. Girard, directeur des Domaines, tous amis du marié : comme on le voit, la bourgeoisie, le parlement et la noblesse.

Du côté des orfèvres Burette, grand-père et oncle de la mariée, on remarque les Soucelyer, greffier du bailliage de Nuits ou procureur, et, comme donatrice, la veuve du sieur Piron, marchand apothicaire, c'est-à-dire la mère du célèbre Piron, fille du sculpteur Dubois, bien connu en Bourgogne.

Comme la plupart des artistes, Claude manifesta de bonne heure son goût pour le dessin et trouva sans peine dans sa ville natale des encouragements et des conseils excellents. François Devosge^ fut son premier maître. Celui-ci, d'abord élève de Guillaume Coustou^ avait dû, à la suite d'une affection des yeux, renoncer à la sculpture. Opéré par Daviel de la cataracte, il entra dans l'atelier de Deshayes, et pourtant sa manière de peindre semble plutôt le reflet de celle de Vien. S'il fut un peintre médiocre, Devosge aura du moins été un excellent professeur, qui a formé des artistes devenus célèbres et restés reconnaissants à leur ancien directeur de ses soins et de son appui.

Attiré à Dijon par le président Fyot de La Marche, et soutenu par Legouz de Gerland, deux amateurs éclairés, François Devosge venait de fonder, sous la haute protection du prince de Condé, gouverneur de la Bourgogne, PEcole des Beaux- Arts de Dijon (1765). Les magnifiques études d'après nature de Prud'hon exposées au musée de cette ville témoignent de la forte instruction qu'y recevait

paternel représenté par le sieur Charles Hoin oncle paternel, et pour marraine Di^e Guillem. Le Roy veuve du Sf Bernard Burette m" orfèvre, ayeule maternelle soussignés : Le Roy veuve de Burette. — Hoin. —Hoin. — Léauté » (Extrait des registres de l'état-civil. Paroisse de Saint-Médard, à Dijon, année 1750.)

Les actes de naissance et de décès de G. Hoin nous ont été obligeamment communiqués par M. H. Ghabeuf, de Dijon.

1. François Devosge, né à Gray en 1732, mort à Dijon en 1811.

la jeunesse. On ne pouvait souhaiter meilleur maître et bases plus solides. Sans influencer ce talent naissant, Devosgc se garde de le diriger vers la peinture d'histoire pour laquelle il n'est pas fait. Aussi le jeune Hoin laisse-t-il son camarade Naigeon ' remporter le grand prix de peinture, fondé par les Etats de Bourgogne, et suit sa nature

PORTRAIT DU PÈRE DE C 1. A U D E II O 1 N Dessiné de souvenir et gravé par son fils.

qui le pousse vers le portrait, la miniature et les travaux délicats. Il paraît même un moment avoir pensé à l'architecture, car nous avons sous les yeux une composition allégorique*' à la sépia qui porte au bas : (( Dédié à M. Hoin par soîi très hiunble et soimiis fils piiiné, élève en architecture . Cl. Hoin invenit et fec.it 1769. C'est

1. Jean-Claude Kaigeon, né à Dijon, le 9 décembre 1753, mort dans cette ville le 11 janvier 1832.

compliqué et bien faible encore d'exécution. Bientôt il quitte sa ville et ses camarades, Bénigne Gagneraux, Marlet, Bamey, Monnier et autres, pour aller à Paris se perfectionner dans le genre qu'il a choisi.

A quelle époque se place ce départ ? En 1772 ou 1773, semblet-il, après la mort de son père, car le 10 avril 1774 se marie son frère aîné François Hoin, docteur en médecine et maître en chirurgie, et Claude y brille par son absence. Son frère cadet Louis- Bénigne, étudiant en droit, figure sans lui parmi les parents, témoins et amis, le marquis de Longecour, messire Bouhier marquis de Versaiileux et Baviot vicomte mayeur de Dijon^ relatés au contrat de mariage que nous avons eu sous les yeux. Becommandé par Devosge, le jeune Hoin, qui a, d'ailleurs, de la famille à Paris, va tout droit demander des conseils à son illustre compatriote bourguignon, le peintre Greuze.

Greuze était alors l'idole des amateurs. Le sentiment profond de ses tableaux — « de la morale en images », a-t-on dit, — l'expression charmante des têtes écloses sous son pinceau, leur harmonieux coloris, excitaient l'enthousiasme. Le temps était loin oii l'enfant de Tournus avait besoin d'un protecteur, alors que de La Live exposait chez lui son tableau du Père de famille. Les premiers amateurs, Bandon de Boisset, Blondel d'Azincourt, le chevalier Damery, le marquis de Ménars, le duc de Choiseul, tenaient à le faire hgurer dans leurs galeries. Les meilleurs graveurs, Laurent Gars, Lebas, Flipart, se disputaient l'honneur de l'interpréter. Il s'associait même à Massard pour l'exécution de ses planches et signait avec lui les épreuves de La Cruche cassée.

Quel précieux moment pour un jeune artiste, quel atelier plus instructif et de meilleur exemple? Le jeune Hoin, il est vrai, va respirer l'atmosphère de la séduisante Babuty, la peu vertueuse ]y[me Greuze, très secourable aux élèves de son époux ; témoin de ses faiblesses et des accès de jalousie de son maître, il a du moins vécu quelque temps de la vie du génial artiste, il l'a vu travailler à certains de ses beaux portraits et en conservera la forte empreinte. Pour rendre mieux les délicatesses de sa touche, il copiera même ses têtes de jeunes filles, comme le prouve une lettre écrite à Devosge et reproduite plus loin.

Sa première œuvre à nous connue ne paraît pas cependant avoir subi cette influence : c'est la gouache exécutée A la mémoire de Legouz de Gerland^ que conserve précieusement l'Académie de Dijon.

« A l'âge de vingt-cinq ans, écrivait Amanton^, M. Hoin avait déjà acquis une maturité de talent telle, que l'Académie de Dijon, qui comptait des artistes et amateurs distingués, le jugea digne d'être associé à ses travaux. Cette compagnie lui fit expédier, le 8 janvier 1776, le diplôme de correspondant. »

C'est comme remercîment, sans aucun doute, qu'il envoya ce

ÉTUDE DE J E U JS' E FILLE, P iV S T E L , PAR II 0 I N (Musée de Toulouse.)

spécimen de son savoir-faire, d'un travail extrêmement soigné, et, pour tout dire, miniaturé, signé : C. B. Hoin inv. et pin., 1776. La Renommée, figurée par un Génie ailé, place une couronne de lauriers sur le buste en marbre de Legouz de Gerland, posé sur une colonne. Au bas, une mappemonde, des livres, une palette et un carton à dessin, marques de fabrique de l'artiste. A remarquer, sur les ailes du Génie, ces reflets gorge de pigeon, dont Concourt se

1. Notice nécrologique sur C. Hoin, professeur de peinture au collège royal de Dijon et conservateur du musée. [Journal de la Côte-cVOr, d9 juillet 1817.)

plaint que l'artiste ait abusé. Déjà très habile, nous aurons bientôt mieux, plus large et plus personnel.

Cependant Claude Hoin cherche à se faire connaître des amateurs. Comme il ne peut exposer au Salon du Louvre, ouvert aux seuls membres de l'Académie Royale, il profite du Salon de la Correspondance, organisé rue Saint-André-des-Arts, dans l'hôtel de Villayer, par Pahiii de la Blancherie, pour y montrer ses ouvrages; d abord, en 1779, son propre portrait en miniature : « Il a paru bien peint et ressemblant, » note l'organisateur. C'est probablement celui qu'il offrait, à quelque temps de là, avec deux études au pastel, à l'Académie de Toulouse, comme morceaux de réception, et qui hgurent encore dans son musée.

A propos d'un portrait de femme peint en miniature également, Pahin ajoute dans ses Nouvelles de la République des Lettres et des Arts : (( L'artisle ne montre pas moins de talent dans ce nouveau genre que dans celui du pastel ; » ce qui indique un exposant variant ses moyens d'exécution, bien qu'il s'employât plutôt à des portraits exécutés aux crayons de couleur.

Au même endroit, en 1782, Iloin exposait un morceau ainsi libellé : « Gouache représentant un tombeau consacré au père et à la mère de l'auteur, dans un jardin disposé à la manière anglaise, oi^i il n'a été employé d'autre blanc que celui de zinc, découvert récemment par M. Guyton de Morveau. »

Réclame et piété filiale ! C'est le début d'une série de paysages funèbres, derniers hommages d'une âme sensible à sa famille et à ses amis.

Enfin, en 178-3, il se sert encore du Salon de la Correspondance pour y exposer le portrait de M'"*' au pastel, un porlrait d'homme, également au pastel, et plusieurs miniatures de femmes. Nous croyons avoir retrouvé dans sa famille ces deux pastels, qui sont charmants.

Hoin paraît avoir voulu vers ce temps assurer sa vie matérielle par une occupation fixe et rétribuée. Des dessins portent, en effet, la mention que le jeune peintre était professeur de dessin à l'Ecole Militaire. C'est ainsi que M. le général Darras, arrière petit-neveu par alliance, en possède un^ représentant un poste de lansquenets, d'après Vanloo, avec cette mention : « Dessiné sous la conduite de M. Hoin de Melingen^ professeur à l'École Royale Militaire, 1779, par Desfossés, cadet-g entilhomme . )> On connaît plusieurs dessins analogues, mais oii diable avait-il trouvé ce nom de Melingen ?

Voulant aussi se pousser auprès des grands, le jeune homme brigue l'honneur de devenir le peintre attitré du comte de Provence,

CLAUDE llOIN, ÂGÉ DE VINGT -CINQ ANS, PAR LUI-MÊME (Pastel appartenant à M"" Fernandez.)

tout jeune alors et déjà protecteur des lettres et des arts. Nous trouvons la première manifestation de ce désir sur un dessin allégorique à l'encre de Chine, dédié à Monsieur^ L'influence de son maître Greuze se fait sentir d'une façon frappante dans cette esquisse, pre- L Ce dessin à Tencre de Chine appartient à M. Coblence, des Andelys,

mier projet d'une composition qui aura été exécutée à la gouache. Sur un socle entouré de figures de femmes, dont l'une représente Minerve, est placé le buste du frère du Roi. L'allégorie signée C. J. B. Hoin inv., 17S1 , prouve son désir de se faire bien venir d'un prince dont il obtint, un peu plus tard, le titre qu'il ambitionnait. Elle est à rapprocher d'une aquarelle de forme ronde de la vente de Bryas, également datée de 1781, d'une composition semblable, où figure le buste de Henri IV, couronné par une Minerve assise tenant le médaillon de profil du roi Louis XVI.

Et, à ce propos, disons que M'"^ de Chamberet, dont le père^ M. l'ingénieur en chef Coffm, fut le légataire universel de la dernière survivante des dames Hoin, conserve avec respect un pinceau qui, toutes proportions gardées, rappelle la légende de celui du Titien et l'aventure identique de M™'' Lebrun et de la reine Marie-Antoinette. Il est de fine martre, ce qui tendrait à faire supposer que le prince posait pour un portrait en miniature ou à l'aquarelle. La note suivante, anciennement calligraphiée, l'accompagne :

(( Le 31 décembre 1785, à Versailles, ce pinceau ayant échappé des mains de Claude Hoin, pendant qu'il avait l'honneur de peindre Louis-Joseph-Xavier de France, frère de S. M. Louis XVI, fut ramassé par ce prince, qui le remit lui-même entre les mains de son artiste, en lui disant les choses les plus flatteuses. »

C'est à ce moment qu'il obtint de faire suivre sa signature du titre de peintre de Monsieur. Avec quel bonheur il apprend sa nouvelle distinction à Devosge, pour lui en rapporter tout le mérite, Devosge, dont l'heureuse physionomie nous a été conservée par son illustre élève Prud'hon, dans une toile qui fait l'ornement du musée de Dijon, à côté de son buste par François Rude !

Nous avons respecté l'orthographe fantaisiste de la lettre qu'il lui écrivait à cette occasion, le 9 janvier 1786. Elle fait honneur aux sentiments de reconnaissance que Claude Hoin avait voués à son premier maître et nous renseigne sur ses relations et ses travaux :

Eh bien ! mon cher mètre ^ lequel de nous deux est le plus paresseux à écrire? (car je n'ose pas dire que c'est vous.) Alors, ne nous reprochons rien et promettons-nous de nous coriger réciproquement, ainsi soit-il.

1. Cette lettre, qui nous a été très obligeamment communiquée par M. Maurice Tourneux, appartient à M. Cliaravay,

Mon oncle l'abbé vous a sûrement communiqué où en est mon afTair de Monsieur ? et l'honeur qu'il vient de me faire ; je l'en avais pryé. Mon cher mètre, ce sont autent de loriés qui vous ceignent le front; leurs tiges sont dans vos sages avis; mon cœur ne les oublieras jamais. Mon amitié, ma reconnaissance et mon zèle au travail pour y en ajouter d'autres, si je le puis, vous en sont autent de garents. Si à toutes ces choses mon cœur pouvoit y joindre quelque vœux, il le ferait en cette sirconstence, mais vous ne pouvez douter de tout ce que vous lui faites éprouver. Les votre lui sont aussi connus : en être toujour digne est donc la seule chause qu'il souhaite.

Ainsi, mon cher camarade, pour vous comme pour tout ce qui vous intéresse, mon cœur ne peut rien vous adresser de nouveau. L'ami Moricau (car c'est insi que nous l'appelions) pence de même et me charge de vous le témoigner.

Pour Naigeon, je n'en entens pas plus parlé que s'il n'existait pas ; je l'ai vu chez lui peu de jour après son arrivée ; il revint avec moi chez moi. Je suis allés plusieurs fois chez lui, seul et d'autre fois avec Moricau. Je ne l'ai ni trouvé ni revu. Il revient de Rome et je ne suis qu'un barbouilleur de genre. Ça n'est pas surprenent.

Vous trouverés si joint une lettre du décisif Baillot. Je le saboule quelquefois lorce qu'il ce lesse aller prest de moi sur le conte des grands hommes ; je finis toujour par lui dire qu'il ne faut s'attacher qu'aux beautés des tableaux et n'y voir les deffauts que pour ne pas les faire, si jamais on ce trouve dans le même cas. Cette vérité ne le persuade pas. J'en suis fâché pour lui, d'autant mieux qu'il doit penser légèrement sur ce qu'il devrait admirer puisque son but n'est pas de s'apesentir sur les imperfection. La dernière fois qu'il vint, il regardait chez moi une copie que je viens de fair aprèst une superbe tête de Greuze. En voilà une idée du mouvement. (En marge se trouve un petit croquis au crayon avec remarques B et A.) Ce tableau est à juste raison considérés comme un des plus beaux de ce maître. Je ne connais que sa Petite fille au chien (quoique d'une manière toute opposée) qui puisse aller de per avec lui. MM. Fragonar, Robert et Machy sont du même avis. Eh bien, au lieu d'admirer ou de chercher à décomposer ce qui fait la sublimité de cet ouvrage, il y critique un effet de fichu, qui n'est pas, il est vrai, heureux. En voissi la raison. Il représente un fichu desoye rouge tramé de blanc de sorte que la partie A et la partie B ce trouvent recevoir la même lumière par l'avence que ce qui est dessous leurs donne, ils produisent le même ton, ce qui met un équivoque dans l'efet avec les autres lumières, ce qui empêche l'effet de ce côté. Voilà ce qui le fixe quand il voit des tableaux et sur quoi il se récrie. Je ne sçai si c'est bien voir que de voir comme cela? Ce sont des défauts d'atelier qu'on gagne à frécanter les jeunes gens, mais tel est sa bonne volonté. De mauvaises charges et de mauvais tableaux, je crois, est tout ce qu'il fait. J'aurais été charmé de lui être hutile puisqu'il est votre élève, c'est un tribut que nous vous devons

tous. Il ne veut pas en profiter. Tempis pour lui. Sa ne m'empêcherat-pas d'agir avec d'autres comme j'avais fait avec lui lorceque l'occasion s'en présenteras.

Adieu, mon cher mètre, je vous embrasse de tout mon cœur ainsi que tout ce qui vous intéresse. Ne m'oubliés pas prest des amis Monié et Marlet lorceque vous aurés occasion de les voir.

Croyez-moi pour la vie votre reconnaissent serviteur, confrère et ami,

HoiN, Peintre de Monsieur.

Paris, ce 9 JM786.

Cette lettre intéressante appelle un commentaire, tout en nous renseignant sur la petite colonie d'artistes dijonnais établie alors à Paris. Quel était celui de ses camarades que Iloin surnomme Moricaud? Gela nous a intrigué. Ce n'est pas Ramey qui, ayant remporté le grand prix de sculpture en 1782, n'était pas encore revenu de Rome, ni Roichot, plus âgé d'une douzaine d'années ; serait-ce l'ancêtre des sculpteurs bourguignons Moreau ; Philibert Larmier ou encore Claude Renaud, tous deux élèves de Coustou après l'avoir été de l'école de Dijon ? Le premier, qui a le plus souvent habité PItalie, a pourtant sculpté dans un de ses courts séjours à Dijon le buste de Claude Iloin ; le second a fait celui de Radet, autre camarade dijonnais, mais pourquoi ne serait-ce pas le spirituel Radet, qui avait commencé par la peinture et qu'un accident rejeta dans la littérature, Radet, le collaborateur de Dalayrac, qui présentera Claude Lloin à la Dugazon ?

Pour Naigeon^ le neveu de l'ami de Diderot, alors élève de David, s'il dédaignait son compatriote à cause du genre qu'il avait adopté, c'était bien à tort, car la peinture historique lui a été funeste et ce n'est pas celui des deux qui a laissé dans l'art la trace la plus personnelle. Il est curieux, à ce propos, de retrouver, dès 1780, dans une lettre adressée par son protecteur, le baron de Joursanvault, au graveur Wille, lui annonçant l'arrivée de deux amis, deux enfants adoptifs, tous deux élèves de l'Académie de Dijon, tous deux honnêtes et probes, cette juste et prophétique appréciation :

(( Mais l'un, écrit-il, celui que j'ai le plus aidé^ très laborieux, très désireux d'apprendre, très ambitieux de talent, a peu d'esprit, un génie froid. L'autre, au contraire, a reçu de la nature ce feu, ce génie qui fait saisir avec rapidité, une grande facilité d'exécution,

une adresse peu commune l'un se nomme Naigeon, l'autre

Prud'hon. »

Quant au décisif Baillot, dont Claude Hoin augurait fort mal, il n"a laissé, en effet, qu'une trace bien effacée. Nous le trouvons pourtant mentionne dans une des belles lettres que Prud'hon, alors à Rome, écrivait à Devosge en 1787^ pour le décider à y envoyer son

LA BERGÈRE ENGAGEANTE, AQUARELLE 0 0 U A G II É E , PARCLAUDEllOlN (Collection de M. Henry Roycr-CoUard.)

fils Anatole, qui concourait alors pour le prix des Etats : « Je ne flatte point votre tils au détriment de ceux avec qui je le compare ; mais vous-même, vous ne pouvez pas vous cacher qu'il y a une grande différence. Qu'est-ce que Baillot, qui, à force d'avoir fait, fait ce qu'il peut ? Qu'est-ce que Marlincourt, qui ne m'a jamais paru bon qu'à faire le petit fat? Eh ! ce ne sont pas là des tètes d'artistes ».

Hoin cite encore Marlet, qui a fait sa carrière à Dijon et fut surtout un sculpteur sur bois remarquable ; il a laissé nombre de boiseries du plus pur style dans les hôtels et les châteaux de la région ; ses portes de la salle centrale du musée sont d'une élégance exquise. Enfin, Monnier, originaire de Besançon, protégé au début par le baron de Joursanvault^ dont il retouchait les essais de gravure, devint le graveur attitré des Etats de Bourgogne et de la ville de Dijon, et a beaucoup travaillé d'après Devosge.

Pour Fragonard, Hubert Bobert et Demachy, ils sont trop connus pour s'en occuper ici; leur mention prouve seulement dans quel intelligent milieu s'agitait le jeune artiste, sans parler de l'atelier de son maître. Que de fois il a dû copier les têtes expressives de Greuze, et combien de peintures, attribuées à celui-ci, pourraient être de cet élève soigneux et convaincu! On a pu juger de son admiration ; voici pour la déférence qu'il lui témoigna toujours. Vingt ans plus tard, il le rencontre et réclame son sentiment sur son dernier pastel, ainsi qu'il le raconte dans le Journal inédit dont nous donnons plus loin des extraits :

« J'ai passé au Palais-Boyal pour avoir une bordure. Greuze est venu dans la maison où j'étais. Là, nous avons jasé tableaux. Je lui ai demandé s'il pouvait me sacrifier un petit moment, désirant lui faire voir une tête que je viens de faire. Il m'a répondu très obligeamment que je lui ferais plaisir. Je suis donc venu chez moi la prendre et la lui ai apportée. Sur ce qu'il me disait, je désirerais que tu sois là et même ton père. Je te le communiquerai de vive voix; ce serait trop long à t'écrire. Je tremblais en la lui montrant. Je t'avoue qu'il m'a fait passer bien agréablement à la satisfaction... »

On rencontre parfois une grande eau-forte d'après Greuze, quelque chose comme l'étude de nu de la jeune fille « à la cruche cassée », n'ayant pour se couvrir que ses cheveux blonds. Gela veut représenter La Mort de Marie-Madeleine , et nous nous souvenons avoir vu passer, avec ses chairs nacrées, le tableau original en vente, il y a peu d'années. C'est encore un nouvel hommage rendu par l'élève à son maître, que cette reproduction gravée d'une œuvre qui n'était pas sa meilleure.

Est-ce trop dire que Claude Hoin joignait le talent à la modestie? Barbouilleur de genre, s'avoue-t-il dans sa lettre. N'est pas barbouilleur qui veut de ce calibre-là. C'est justement au genre, c'est à ses gouaches séduisantes que Claude Hoin doit de se survivre. Elles reparaissent peu à peu à la lumière, dans leur charme discret, tout

enveloppées de l'harmonie qui leur est propre. Ainsi, nous avons été heureux de pouvoir apprécier, chez M. Pierre Decourcelle, la belle gouache que Claude Hoin a composée A la mémoire de Dorât, si finement gravée ensuite par Fessard. Le sympathique profil de l'auteur des Baisers, taillé dans le marbre est fixé à la base d'une colonne surmontée de l'urne funéraire ; la Poésie, figurée par une jeune

BACCHANTE, AQUARELLE, PAR CLAUDE HOIN (Collection de M. A. Bourdeley.)

femme, s'y accoude, pendant qu'à ses pieds des Amours inscrivent sur le socle ses titres à la gloire :

Pleurez grâces, Ainoiirs, exhalez vos regrets!...

C'est un dessin exquis, d'une extrême distinction dans les bleus et les gris du costume, s'harmonisant délicieusement avec les tons des chairs et le fond de paysage. La figure de femme est très supérieure à ce que donne la gravure comme expression. Ce morceau précieux est signé : C. B. Hoin, peintre des Académies de Toidouse et Dijon, 1780. Est-ce la dette de l'amitié que l'artiste a voulu payer au souvenir de Dorât? Et pourtant le poète lui avait préféré Eisen

et Marinier dans rornemeniation de ses fables et de ses poèmes.

Dans le môme cabinet et conçues avec ce goût de paysannerie galante qu'affectionnait Baudouin, figurent, datées aussi de 1780, deux compositions bien connues par la gravure que Demonchy en a faite, VÉcueil de la sagesse et Le Prélude amoureux. Ce dernier dessin, exécuté tout à fait dans la manière des sépias de Fragonard, consiste en un baiser sur la bouche, donné par un robuste gars à une jeune femme ; signé des initiales C. B. H. seules, il est plus agréable que la gravure ne le laisserait supposer. Nous n'avons pas pu voir, dissimulé comme trop vif sans doute, le dessin de L Écueil de la sagesse, où figure un moine bien décidé, semble-t-il, à enfreindre son vœu de chasteté.

Un autre morceau important est la gouache si séduisante du salon de M"''' Edgar Stern, et que l'on pourrait appeler Confidences. Elle est signée et datée également de 1780, c'est-à-dire de son meilleur temps. Un jeune homme et une jeune femme sont penchés l'un vers l'autre sous un bouquet d'arbres, dans une pose pleine d'abandon. C'est le bonheur dans la quiétude. On y retrouve la fameuse robe gorge de pigeon que l'on a reproché au peintre d'utiliser trop souvent, mais le ton se marie bien ici avec les bleus passés et les jaunes du vêtement masculin. Morceau caractéristique du maître.

Le dessin de la collection Groult paraît être l'esquisse ou la première pensée de la précédente composition ; l'arrangement est le même, sauf que les deux amoureux semblent lire un livre. Lavée d'une sépia légère, avec rehauts de vermillon dans les têtes, cette œuvre inachevée fait de Claude Hoin le rival de Fragonard, son voisin dans cette belle galerie.

Quoi de plus suggestif aussi que la blonde gouache de la vente Josse, Le Rêve d amour, où, sous de frais ombrages, une jeune enfant dort alanguie, pendant que de ses jupes s'échappent une nuée d'Amours ? Nous avons voulu savoir où se cachait cette galante allégorie, vendue 4.150 francs. Hélas! elle est dans la collection de feu le baron Ferdinand de Rothschild, à Londres, et comme il est peu probable qu'on la revoie de longtemps, nous avons demandé à l'un de nos amis, ancien possesseur de cette jolie chose, de nous la décrire de souvenir.

« A l'ombre des arbres touffus d'un parc, au milieu d'un buisson fleuri, la toute jeune Eglé s'est endormie. Abusant de son sommeil, voilà que les amours furtifs se sont glissés dans sa jupe virginale, où

Cl.AUDE HOIN 21

leurs frôlements indiscrets ont semé la douceur d'un rêve que ses quinze ans ne comprennent pas. Maintenant leur bande joyeuse

l'artiste aux pieds de la statue de la vertu gouache, par claude hoin (Collection de M"» G***.)

s'échappe en voltigeante spirale, laissant la pauvrette aux prises avec le mystérieux émoi de son prochain réveil. »

Voilà bien un sujet de gouache à rendre jaloux Lavreince !

C'est qu'il n'est pas de procédé plus séduisant pour traduire ces galanteries si appréciées de nos pères malgré les anathèmes peu sincères de Diderot, et redevenues si fort à la mode ; art délicat entre tous, offrant des harmonies et des veloutés qu'on n'obtient pas toujours avec la peinture, un moelleux, une légèreté que le crayon noir ou le lavis sont souvent impuissants à donner.

Peut-on mieux faire que d'en emprunter la définition à un maître? Edmond de Goncourt, dans ses Notules et additions à ïart du xYiif siècle, au sujet de Baudouin et de son école, dit leur grand mérite d'avoir fait de la gouache un art original, « en l'enlevant à l'emplâlrement des peintres à l'eau italiens, en la renouvelant par la légèreté et l'esprit de la touche, en la tenant dans la vaghczza d'une ébauche de peintre et de coloriste qui n'a rien du fini froid de la miniature, pour la vivifier ensuite, l'accidenter des badinages d'un pinceau capriolant, la rayer de petits filets de lumière cassée et ressautante semblables aux rayures d'un patin sur la glace, l'éclabousser d'un pétillement de tons jusqu'alors inconnu, en un mot faire cette peinture si bien appropriée aux choses et aux couleurs tendres et gaies du siècle, qu'elle meurt avec lui. »

Après cette description pittoresque, l'écrivain ajoute que du plus peintre de tous ces gouacheurs, de Baudouin, descend tout cet aimable petit peuple d'artistes français et suédois, « tout cet atelier parisien d'ouvriers délicats, travaillant avec des couleurs de fleurs, Lavreince^ Hoin, ce talent tout nouvellement retrouvé, Taunay, Moreau l'aîné, aux parcs si joliment verts, Hall enfin... »

En effet, notre artiste ne manque pas d'émules et de rivaux de talent dans le procédé qu'il adopte : Hall surtout, si recherché de la haute société, dont les miniatures sont autant de gouaches minuscules; Baudouin, à la chaude exécution ; Gabriel de Saint-Aubin, si spirituel dans l'ingénieux rendu de ses choses vues ; auprès d'eux, Claude Hoin pèche par l'imagination. Il n'a pas, comme Taunay ou Debucourt, l'art de mouvoir dans un cadre restreint de nombreux personnages, ni, comme Lavreince, le goût des riches intérieurs. Ses figures, généralement solitaires, passent dans des coins de parcs au feuillage jauni par l'automne, mais elles ont pour elles le sentiment, la distinction et une rare élégance dans le costume. Ce sont, le plus souvent, des sujets tels que ceux-ci : Jeune femme arrangeant des fleurs dans un vase (collection Jacques Doucet), Jeune femme se cachant de son galant (collection de Lauriston), du ton le plus fin, Jeune fille se mirant dans Veau (collection Miihlbacher^ 2.250 fr.),

aquarelle aux délicates nuances ; Rêverie et Offrande à l'amour^ gouaches datées de 177(S (vente de Bryas, 3.700 fr.); ou bien Jeune femme debout auprès d'un piédestal surmonté d\me corbeille de fleurs (vente Decloux, 850 fr.), Jeune femme assise tenant des fleurs sur ses genoux (vente de Pommereau, 600 fr,), charmant dessin signé et daté de 1785; agréables apparitions placées délicieusement dans des paysages de rêve.

Quand un artiste est vraiment original, sa personnalité se décèle à rinstant à l'œil tant soit peu exercé. A je ne sais quoi de nacré dans les chairs et d'argenté dans le paysage, avec rehauts de tons chauds et roussâtres, à la sveltesse d'une jeune femme vêtue d'étoffes légères où courent de blanches rayures, aux reflets mordorés de son corsage, aux fleurs qu'elle porte à la main, on s'écrie : Tiens ! un Hoin ! On ne peut s'y tromper pour la plus importante de ces belles solitaires, parue sous le titre de La Promenade dans le parc^ à la vente Hulot (1892). C'est certainement un portrait, celui d'une femme encore jeune, à l'air intelligent, marchant d^une allure rapide, son éventail d'une main et des fleurs de l'autre, dans une campagne fleurie où des tritons lancent dans les vasques une eau limpide. Jupe de soie grise, corsage aux reflets changeants, fichu de gaze strié de blanc, tout ce qui constitue la marque spéciale de l'artiste s'y retrouve. Nous avons appris que l'acquéreur de cette jolie chose était M*^ Lanquest, notaire à Paris. Ce choix fait honneur à son goût.

Une étude de nu est chose assez rare dans l'œuvre de Hoin. Pour n'être pas vêtue d'écharpes multicolores, l'entraînante Bacchante de la collection A. Beurdeley n'est pas non plus à dédaigner dans ses tons frais d'aquarelle. Parfois pourtant Claude Hoin se hausse à des ompositions plus compliquées, comme les deux importantes gouaches signées et datées de 1784, qui figurent en belle place à l'Albertina de Vienne. Composées de six à sept personnages, La Danse champêtre et La Conversation galante sont, paraît-il, de coloration délicieuse. La reproduction faite ici de l'une d'elles ne peut malheureusement pas permettre d'apprécier tout ce qu'elles contiennent de nuances tendres et fondues dans les vêtements et les paysages, mais on doit y reconnaître d'heureux groupements, des attitudes gracieuses et comme un ressouvenir de Watteau et de Lancret, sans pourtant aller jusqu'au pastiche. Les fichus des jeunes femmes, les chapeaux et coiff'ures à la mode du temps, donnent surtout à La Conversation une note personnelle, qui la rend digne de rivaliser avec d'analogues sujets traités par Lavreince.

Une autre gouache, — intitulons-la La Bergère engageante, — nous ramène à la scène du roman de Longos, où le naïf Daphnis reçoit sa première leçon d'une Lycœnion costumée en bergère Louis XV et rappelle la facture de Fragonard dans des sujets pareils.

A signaler encore, en fait de bergères, la fine aquarelle gouachée de M. Henri Porgès, sorte de Serment d'amour que prête un gracieux couple vêtu de ces couleurs tendres aimées du peintre, auprès de la statue d'un Gupidon indulgent. Dans la vente de Bryas, deux aquarelles que leurs jolis cadres, chose importante maintenant, ont contribué à faire vendre plus de 3.000 francs : Le Fichu enlevé et Le Sommeil interrompu, scènes galantes à deux personnages, oii figurent une jeune femme à laquelle son galant cherche à enlever une écharpe de mousseline, et dans l'autre une élégante dormeuse qu'un jeune homme caché dans un buisson éveille d'une tleur, sont des œuvres agréables qui proviennent de la collection Bazières, de Beims.

La gouache en hauteur de M'"*^ G.... est l'une des plus curieuses que nous ayons rencontrées, sinon la plus gracieuse, puisqu'elle ne représente qu'un jeune homme cherchant à attendrir une statue de marbre aux pieds de laquelle il s'est jeté, pendant que son cœur achève de se consumer au milieu des roses. fJ'une tonalité exquise dans les rouges et les bleus d'un costume antique dont Claude Hoin s'est revêtu, car c'est lui-même, elle est exécutée avec ce charme qui n'est qu'à lui.

Un de nos amis nous a donné ainsi l'interprétation de cette œuvre typique : « Au centre du tableau, sur un piédestal rehaussé de quelques degrés, s'élève une statue de marbre blanc représentant une jeune femme au type grec. Un personnage dans lequel, malgré son cothurne et ses draperies à l'antique, nous n'hésitons pas à reconnaître Claude Hoin, gravit les degrés et embrasse les genoux de la statue. Sa palette et ses pinceaux sont oubliés à ses pieds.

» La statue est évidemment celle d'une femme dont l'artiste était amoureux et les initiales C. M., gravées sur le piédestal, sont celles de leurs deux prénoms. Mais pourquoi le peintre, au lieu de lui conserver les couleurs de la vie, en a-t-il fait une figure inanimée? C'est qu'elle n'avait pas partagé ses ardeurs, qu'elle était demeurée pour lui froide comme le marbre ; alors il s'était résigné à changer la nature de ses sentiments pour elle. Il lui avait voué un culte désintéressé et avait fait de cette beauté insensible une personnification de la Vertu Sur un autel à l'antique qui occupe le côté droit

du tableau, il a allumé un brasier et il offre son cœur en holocauste. »

L'ingénieux commentaire de cette belle gouache, signée : C.-B. Hoin 178S, dispense d'une description plus ample ce sujet que l'on pourrait nommer : VAr^tiste sacrifiant son cœur à la Vertu. C'est la trace d'une des nombreuses passions du peintre ; mais quelle était donc cette vertueuse inconnue, si fidèle à son devoir? Nous croyons la reconnaître dans la sœur de Gois le père, dans M/"^ Fortin, la femme du sculpteur de ce nom, celle que plus tard, dans son Journal, alors que toute idée d'amour est passée, Hoin nommera avec persistance son « objet », c'est-à-dire l'ancien objet de sa flamme, femme se piquant de littérature, qui fréquente l'Athénée des Arts^ joue au reversi et lui donne plus tard des billets pour l'Institut.

En tout cas, ce ne pouvait pas être l'artiste incomparable, peinte et repeinte par lui, dans son admiration passionnée, M"'^ Du-gazon. Bien étonnée d'être ainsi transformée en Minerve, cette métamorphose invraisemblable n'aurait sans doute pas été de son goût.

C'était un aimable théâtre que la Comédie italienne, placé comme genre entre la Comédie française et l'Opéra. Il était dans tout son éclat quand y débuta Rosalie ou, plus familièrement, Rose Lefèvre, fille d'un danseur maître de ballets. Poètes et musiciens, servis par des comédiens excellents, s'efforçaient de plaire au public. Favart, Sedaine, Marsollier, Monvel mariaient leurs ariettes et leurs vers aux inspirations musicales d'artistes tels que Duni, Philidor, Monsigny , Dalayrac ou Grétry. Comme pièces, Rose et Colas, Zémire et Azo}\ Le Déserteur, VEpreiwe villageoise, U Ajnoiireiix de quinze am, Nina ou la Folle par amour, dont les scènes capitales inspiraient alors peintres et dessinateurs.

Grétry avait distingué entre ses compagnes cette petite danseuse pour son intelligence et sa vivacité. Il composa pour elle des airs qui devinrent vite populaires. De son côté, M"^^ Favart, auteur de l'opéra-comique Annette et Liibin, préparait ses débuts et la produisit dans cette pièce. En 1774, Rose abandonna définitivement la danse et vola de succès en succès. Dans le Déserteur, dans Biaise et Babet, dans Nina ou la Folle par amour surtout, elle était applaudie avec enthousiasme, et, par sa jolie voix, sa sensibilité et la finesse de son jeu, transportait la salle.

Personne ne (( parlait le chant » avec un accent plus vrai, une expression plus passionnée. Sa notoriété n'avait d'égale que la légèreté de sa conduite. Mariée à Dugazon^ qui jouait les valets à la Comédie française, elle s'en sépara bientôt, en ne lui donnant que trop de motifs d'être jaloux. Rachaumont conte sur elle les aventures les moins édifiantes, et les mémoires du temps disent que, six mois après avoir quitté son mari, elle en était à son quinzième galant.

De taille élégante, de physionomie piquante, les artistes se disputaient l'honneur de la peindre dans l'un de ses rôles. M"'^ Vigée- Lebrun, dans ses Souvenirs, assure qu'on n'a jamais porté à la scène autant de vérité : « On n'apercevait plus l'actrice. Grétry et Dalayrac étaient fous d'elle et j'en étais folle. Je crois avoir vu Nina vingt fois au moins^ et chaque fois mon attendrissement a été le môme. »

Au Salon de 1787, M"^'' Lebrun exposa un portrait de la Dugazon, justement dans le rôle de Nina, au moment où elle croit entendre la voix de Germeuil. Le portrait que Dutertre a dessiné

d'elle, gravé par Janinet pour les Costumes et Annales des grands théâtres, est assez ordinaire ; celui de Coutellier, au pointillé rehaussé de couleur, est plus original. Quant à la miniature d'Isabey, gravée par Monsaldy, elle n'a été exécutée que plus lard, alors que l'actrice jouait déjà les mères, et c'est encore Hoin qui nous a légué son image avec le plus de précision, de ressemblance et de chaleur.

Rappelons, en quelques mots, le sujet dont Marsollier tira son livret, d'une rare insignifiance d'ailleurs. La fille du comte *** aime le jeune Germeuil, quand un parti plus riche se présente. Le père ordonne à sa fille, désolée, de renoncer à celui qu'elle a choisi. Les rivaux se rencontrent dans le parc, mettent l'épée à la main et Germeuil tombe grièvement blessé. Nina, le croyant mort , devient folle. Chaque jour elle va à la grille du parc au-devant de son fiancé, des fleurs à la main, et passe ses journées à l'attendre. De cette anecdote, dont le fond était véritable, Marsollier avait tiré sa comédie sentimentale , mêlée d'ariettes, de Nina on la Folle par amour, au dénouement agréable, puisque, la nouvelle de la mort de Germeuil étant le résultat d'une erreur, son retour rend à Nina la raison.

Dalayrac écrivit sur ce canevas enfantin de charmantes mélodies, et la première représentation eut lieu, à la Comédie italienne, le 19 mai 178f), non sans que le duc de Coigny en cueillît la primeur à Choisy, et qu'une représentation par souscription l'eût préalablement fait connaître à un public enthousiaste autant qu'élégant, sur le petit théâtre de la Guimard, à la Chaussée-d'Antin.

Ce fut un triomphe pour M™*^ Dugazon, secondée par Michu dans le rôle de Germeuil. Nina fut attendrissante, pathétique, à ce point sublime et vraie, que les hommes sanglotaient et qu'à chaque représentation des femmes ne manquaient de s'évanouir.

« Jamais, écrivait Grimm, on n'a déployé une sensibilité plus exquise et plus profonde. )>

On conçoit la vive impression ressentie par notre ami Hoin, grand amateur de théâtre et de jolies femmes, et qu'il ait mis avec joie son talent au service de tant de charmes. A qui dut-il de se rapprocher de la déesse ? Est-ce à son ami Colson, frère de Gilles Golson dit Bellecour^ un des comédiens réputés d'alors ? Est-ce à Facteur-auteur Boutet dit Monvel, dont le portrait-médaillon, réuni dans un même cadre à celui de la Dugazon, tous deux de la main de Hoin, se trouve au musée de Dijon? Ne serait-ce pas plutôt à son compatriote, le vaudevilliste Radet, le collaborateur de Barré, fondateur du Vaudeville, et du compositeur Dalayrac ?

Il ne manquait toujours pas de moyens de contempler son idole. Il a fait d'elle nombre de dessins, d'études, de gouaches achevées, et nous ne serions pas étonné de retrouver dans un pastel de la collection Mûhlbacher, seulement attribué à Claude Hoin bien que signé, l'étude, grandeur nature, de la tête de la Dugazon qui lui aurait servi pour la belle gouache gravée par Janinet : même tête renversée, mêmes yeux bleus levés au ciel, même nez caractéristique, avec un air plus souriant. La facture veloutée décèle l'admirateur de la Rosalba, et, dans l'expression, le disciple et peutêtre le copiste de Greuze. C'est un pastel intéressant néanmoins pour le sujet qui nous occupe.

Chez le même amateur figurait encore une esquisse de la composition achevée, signée Hoin de Dijoii, offrant certaines différences avec elle ; cette aquarelle, légèrement gouachée, a été^ à la vente, appréciée comme elle méritait de Fêtre.

Enfin, nous voici devant ce qui peut passer pour le chef-d'œuvre de Hoin, la gouache célèbre de la Nina, l'un des morceaux de choix de la collection Mûhlbacher, oi^i elle atteignit la somme de 18.000 francs, les chiffres ayant leur éloquence dans l'histoire des œuvres d'art. Signée C. B. Hoin, P. de M'\ 1786, elle est superbe de conservation, d'un faire amoureusement caressé, très minutieux, surtout dans la figure, exécutée enfin avec la préoccupation évidente de la gravure ultérieure.

Dans un paysage automnal d'une tonalité délicieuse, Nina, en robe de mousseline blanche à ceinture violette, assise sur un banc^ des fleurs à la main, les traits contractés par la douleur^ chante l'ariette célèbre :

Quand le bien-aimé reviendra Près de sa languissante amie, Le printemps alors renaîtra, L'herbe sera toujours fleurie, Mais je regarde, hélas ! hélas !

Le bien-aimé ne revient pas !

L'artiste s'est efforcé de rendre l'expression de tristesse et d'angoisse que savait donner à ses traits M"'*^ Dugazon et de traduire avec exactitude et vérité l'effet produit par elle au théâtre. Il l'a fait avec une conscience dans le détail et, en même temps, avec une distinction qui font de cette belle gouache un morceau précieux.

Pour conserver à l'estampe la physionomie exacte du dessin et laisser à l'actrice la place occupée par elle à gauche de la scène, où le public était habitué à la voir, l'habile Janinet a pris soin d'exécuter sa planche à l'aide du miroir, ce qui donne la clef de cette particularité que la gravure se trouve dans le même sens que le dessin.

Ce dessin, Janinet l'a rendu à miracle dans tous ses détails ; la gravure en couleurs ainsi traitée donne l'illusion de la gouache même, et si le peintre a mis toute son âme à peindre s^Nina, le graveur a prodigué son expérience et tout son talent. C'était l'époque oii celui-ci reproduisait, par son procédé à plusieurs planches repérées, les plus suggestives productions de Lavreince. La Comparaison est de 1786 et VAveu difficile de l'année suivante. Datée de 1787, la Nina est donc de son meilleur moment et l'une des plus gracieuses estampes de tout le xviii^ siècle. Sauf dans certaines épreuves, oii le ton des chairs est un peu trop monté, sa tonalité est exquise et les amateurs la recherchent avec ardeur, puisqu'une épreuve avant la lettre s'est vendue jusqu'à 3.550 francs il y a peu d'années.

Trois ans plus tard, en 1789, Claude Hoin refait encore une Dugazon dans le même rôle. C'est la ravissante gouache trouvée par les Concourt, admirée longtemps dans leur collection et qui n'a pas peu contribué à restituer sa vraie place à l'artiste oublié. Plus librement exécutée dans sa préciosité, les amateurs la préfèrent généralement à celle qui a été gravée. Très élégante d'aspect, nous ne connaissons pas dans l'œuvre de Tartiste de morceau qui lui soit supérieur, et l'on peut y voir ce qu'il a produit de plus parfait.

Nous avons eu grand plaisir à la revoir dans l'élégant salon où çUe a trouvé asile. Nina debout, l'œil égaré, s'élance à la porte du

parc, son bouquet à la main, croyant entendre la voix de celui qu elle attend. On ne saurait trop admirer l'expression juste de la physionomie, les transparences d'une robe de gaze à dessous roses^ l'arran-

ÉTUDE PRÉSUMÉE DU PORTRAIT DE M"* DUGAZON DANS LE ROLE DE NINA PASTEL PAR HOm

(Anciennes collections H. Porgès et Miihlbacher.)

gement exquis du corsage et le fichu léger tout parsemé de ces zigzags de blanc pur dont Concourt disait que le très habile gouacheur Hoin était peut-être l'inventeur^ bien qu'employés également par Hall dans les demi-teintes^ et qu'il comparait aux sillons brillants d'un patin sur la glace.

Lors de l'Exposition des dessins de maîtres de l'Ecole des Beaux-

Arts, en 1879, le marquis de Ghennevières, à propos de ce précieux morceau, remarquait que Claude Hoin, « dont le nom n'est plus connu

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