II. — LA MUS fi PL LA COUR
Matin, dans sa Bibliographie de la Presse périodique^ la mentionne en une ligne :
La Muse de la Cour, 1656-1659, in-folio.
Il se trompe sur le format, qui est in-quarto.
Ceci dit, à quel mobile a obéi l'imprimeur Lesselin en sollicitant un privilège pour une publication qui allait concurrencer les Lettres en vers de Loret et La Muse Royale^ suite de La Muse héroï-comique ? Ce n'est certes pas le dépit d'avoir été quitté par Robinet ; serait-ce donc dans l'espérance d'une spéculation fructueuse ? Nous hésitons à Taffirmer. Lesselin obtient ce privilège le 14 août 1656 :
Par Lettres Patentes du Roy données à Paris le qualorziesrne Aoust 16.06. Signées par le Roy en son Conseil Noblet, et scelées du grand Sceau de cire jaune, il est permis à Alexandre Lesselin, Iinpritneur- Lihrairo, d'imprimer, vendre et débiter par tous les lieux de ce Royaume des l"]pislres en vers, composées par tel Autlieur capable qu'il voudra choisir, sur toute sorte de sujets nouveaux et matières divertissantes, tant en fciiilles volantes que recueils, sous le titre de Muse de la Cour, pendant le temps de cinq ans, et défenses sont faites à tous Imprimeurs, Libraires, Colporteurs et toutes autres personnes de quelle qualité, condition qu'ils soient, d'en imprimer, faire imprimer, contrefaire ou falsifier, vendre ny débiter pendant ledit temps, à peine de trois mil livres d'amende, confiscation des exemplaires, et de tous despens, dommages et intérests, comme il est plus au long porté par lesdites Lettres.
Registre sur le Livre de la Communauté le dix-iiuictiesme Aoust mil six cent cinquante-six, conformément à l'Arrest du Parlement du neuf Avril 1653. Signé : Ballard, Syndic.
Ihi réalité, Lesselin ne faisait que reprendre son bien en ressuscitant ses Epiîres de l'année 1655. La Muse Royale battait-elle de l'aile ? La rancune de Robinet s'était-elle réveillée encore une fois en constatant que la nouvelle venue obtenait quelque succès.' L'une ou l'autre de ces raisons est peut-être la bonne. Quoiqu'il en soit, dans le numéro de La Muse Royale du 26 novembre 1656, La Muse de la Cour est vilipendée ; non seulement elle n'a plus le sou, mais elle a tant de pères qu'on
LA MUSE DR LA COUR
la peut appeler... la fille du tiers et du quart; elle va braire de porte en porte à seule fin de recueillir une aumône, et cela pour le compte de Lesselin « aiïamé comme un pou mal plein », etc. En quels termes galants ces choses-là sont dites ! Ecoutons Robinet :
La Muse qui rôde et qui court.
Soit disant Miize de la Cour^ Fort mal à propos se dit telle :
C'est une pure bagatelle, Et la pauvre Muze qu'elle est Se contentera, s'il lui plaist, D'estre, comme simple Gredine, Loin de Cabinet, en Cuisine. C'est là le vrai lieu qu'il lui faut, ' D'autant que pour premier défaut, Etant sans fonds et sans liquide, Elle a souvent le ventre vuide...
Aussi par son style vnid-t'on Qu'elle est réduite au blanc bâton, Et qu'à la fin de ses aubades Et de ses nobles sérénades.
Ayant des Triians le retrain.
Elle demande argent ou pain :
Voilà l'un de ses caractères.
Le second, elle a tant de Pères Qu'on la peut nommer sans hazard La fille du tiers et du quart.
Le premier fagoteur de rime A faire la Belle s'escrime, Puis le Père avecque l'Enfant, Je vais d'en rire m'estoufant.
S'en va braire de porte en porte Pour trouver qui les réconforte.. ..
Et comme ils ont grand appétit, Soit-ce un Grand ou soit-ce un Petit, Soit-ce un Maraut plus qu'honneste [homme, Soit-ce un Faquinvendeur de pomme.
Soit-ce le Diable mesme aussi.
J'en crie à Jupiter merci.
Le Père, en qui Pauvreté brille.
Lui dit : « Seigneur, voici ma fille, La belle Muze de la Cour, Qui se donne à vous en ce jour ; Mais, Seigneur, la gueuse Pucelle N'a pas le liard en l'Escarcelle, Et la misérable est à eu
Si ne lui donnez quelque écu
Ou quelqu'autre peu de monnoye Qui lui mette le cœur en joye :
Daignez donc lui tendre la main Et vous serez un brave Humain ; Elle portera vos louanges Jusques au plus haut Chœur des [Anges, Et j>ar avance, cependant.
Pour vous montrer son zèle ardent.
Quoy que vous soyez un Bélitrc,
Elle vous donnera le titre,
S'il vous plaist, d'un Héros nouveau ;
De laid, elle vous rendra beau.
D'ignorant, homme très habile,
De Rustre, personne civile,
Et bref, cachant tous vos défauts
Pour faire éclater vôtre les, [mes,
Vous peindra du Siècleoù nous som-
Le jjlus parfait de tous les hommes.
Ce Poète, fat et insejisé.
Ayant de la sorte encensé
Ce Bulle et cet lionime de boue
Qui s'en rie mesme et le bafoue,
Il apostrophe quelque Grat\d,
Quelque personne de haut rang.
Quelque Duc ou quelque Duchesse.
Quelque P rince ou quelque Princesse,
Mesme il aura le front, ma foy,
D'apostropher jusques au Itoi/,
Et de lui donner la louange
Qu'il a donnée à gens de fange.
Ah ! vous voilà ])ien honoré,
Vostre nom est fort illustré
Monsieur le Duc, belle Duchesse,
Grand Prince, célèbre Princesse,
Et c'est en bonne vérité
Grand honneur à Sa Majesté.
La personne est bien alTamée
De loiiange et de renommée.
Qui la reçoit de telles mains,
De tels Trucheurs, de tels Vilains,
Qu Appolon haït et déteste
Plus qu'à Home on ne fait la Peste.
Mais encor par un autre abus
Qui foisoit enrager P/iœbus,
De ses Mignons, de ses Illustres
Qu'il éclairoit pour les Balustres,
Au défaut de pareils Faquins
Et de tels sales Ecrivains,
Ont fait cette Muze coureuse
Qui, bien qu'alors belle et pompeuse.
S'en alloit, ù quel deshonneur
C'estoit pour un fameux Aulheur !
Pour faire encor de la Gredine
A la belle mode Esseline,
C'est-à-dire de Lesselin,
Affamé comme un poux mal plein :
C'est V Imprimeur de celte Muze
Qui fait qu'avec sa corneuuise
LA MUSE DE LA COVR
En vielleuse elle va jouer Partout pour gai(^ner le denier, Et faire aller dans son ménage Un peu de pain et de fromage.
Mais au lieu de quoy bien souvent Elle n'atraj)e que du vent :
Tesmoin son Epitre dernière,
Qu'on mit à [)arl pour la Beurrière N estant digne que de rebut Et non d'arriver à son but, De plaire à la Personne illustre A «jui, dans un style de rustre, Elle vouloit sans jugement Faire un Eloge et compliment.
Le 3 décembre, Jean Dupin, le gazeltier de La Muse de la Cour depAis le 4 novembre, répond à peine à La Muse Royale^ sans la nommer; il n'était ni susceptible, ni belliqueux !
Au lieu d'agréables nouvelles. Vous publiés des bagatelles, 0 vous, nouvellistes nouveaux, Gens chargez de mémoires faux ; Est-ce pour mandier des bribes, Pauvres Gazettiers manuscribes.
Qu'on distribue vos escrits
De porte en porte dans Paris ; Hiboux qui n'allez qu'en cachettes.
Ne vous picquez pas de Gazettes, Renaudot a seul les talcns D'escrire en termes excellens, Et, pour nouvelle, a l'avantage De la pureté du langage...
Cependant, le 10 décembre, Dupin prend plaisir à annoncer que La Muse Royale est sommée de comparaître devant le Lieutenant Civil : Dreux Daubray, parce qu'elle n'avait obtenu ni pennission ni privilège :
Ce Magistrat, dent la Justice
Entretient si bien la police
El tient tous les Subjels du Roy
Sujets aux rigueurs de la Loy ;
Ennemy juré des libelles,
Source de toutes nos querelles,
Et des libelles difTanmns
Qui durant tous ces derniers temps
Nourrissoient les âmes mutines,
Cause des publiques ruines.
Daubray, qui sert le Potentat Dans la Police, et pour l'Estat, A condamné certaine Muse, Muse sans raison, sans excuse, A comparoistre devant luy Pour avoir sans aucun appuy, Permission, ny Privilège, Violé les droits de son Siège, Où se trouveront les recors [corps .' Pour prendre un foible esprit au
Mais le 18, Robinet dans La Muse Royale raille La Muse de la Cour ; il a été absous par Daubray !
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Une sçavante Muze assez souvent devine,
Mais certaine Muze de Cour,
Telle depuis trente et un jours.
N'a pas certainement esté bonne Devine :
Celle que Gens faits en recors
Devoyent appréhender au corps
Devant le Tribunal d'un Grand Chef de Justice (1),
Y parut et revint en toute liberté,
D autant que ce bon juge est la mesme équité
Qui sert aux Innocens d'un Azile propice,
Et que jamais Recors A bien Philosoj)her ne prend Esprit au corps.
(Ij Note de La Muse Royaie : Monsieur le lieutenant civil.
LA MUSE DE LA COUR 3g
Maintenant que nous connaissons les démêlés de Robinet avec notre gazette, retraçons son historique :
La Muse de la Cour garde Faspect typographique des Epares de 165o, sauf en ce qu'elle ne porte pas de numéro Lesselin se contente de cette simple indication : Epistre I pins II, III, etc., jusqu'à la quinzième ; les trois dernières (A Mazarin) de l'année 1656 ne sont plus numérotées. En tout dixhuit épîtres (paginées 1 à 144) publiées du 28 août au 26 décembre 1656, offertes à de grands seigneurs ou a de notables financiers. Elles sont toutes anonymes, mais les huit dernières (du 4 novembre au 31 décembre) ont été rimées par le normand Jean Dupin, d'après M. Maurice Gauchie.
La Muse de la Cour subit une nouvelle interruption au commencement de l'année 1657, par suite probablement du départ de son gazettier .lean Dupin. Le premier numéro doit porter la date du 27 février; elle parait plus ou moins régulièrement jusqu'au 31 décembre, soit 36 numéros, paginés de 1 à 197, et, par suite d'une erreur, la pagination recommence de 138 à 228.
Sept numéros sont signés : deux (n"^ 5 et 12) de Lédignan ; on peut attribuer les numéros 6 à 11, quoique anonymes, à cet abbé ; et cinq fn"^ 24, 25, 27, 28 et 29) portent C. Le Petit,' sans compter que les numéros 22, 23 et 26 doivent appartenir également à ce dernier.
L'année 1658 débute avec le numéro 1 à la date du 1"" janvier et La Muse de la Cour est publiée jusqu'au numéro 12 du 20 mars (pp. 1 à 96). Nous ignorons si Lesselin l'a continuée au delà de cette date.
Sur ces douze numéros, huit sont signés La Gravette ou La Gravete (de Mayolas) (1 à 4 et 6 à 9) auxquels il convient d'ajouter le numéro 5 ; deux de Rosimon (10 et 11), sans compter le numéro 12, qui est certainement du même auteur.
Bibliographie
Il n'existe à notre connaissance (jue :