EPITRES DE SCARRON ET D AUTRES AITEIRS
La copie fait défaut à Lesselin pour le miméro du 11 août. Apres avoir offert celui du 17 août à la maréchale de Guébriant, Julien a la malencontreuse idée de dédier le numéro 19 (23 août) à la princesse Palatine :
Ma foy, je ii'ay piis mal pensé, El mon esprit, embarrassé De trouver à qui, dans le momlp.
Pouvoir eslaller sa faconde, N'a pas fait un tant vilain clioix, )'rincesse, quand à retle fois, Considérant vostre Naissance, Digne, vraynient,qu'on vous encense, Et, ce qui ne luy cède pas, Vos mérites, et vos appas.
Il a jette sur vous la veuë ; Ce n'est pas avoir la berlue Que d'en user, me semble, ainsi.
Il est assez de gens icy, Qui de tout ce que l'on raconte Ne tiennent pas beaucoup de conte.
Et qui vous croyroient de bibus, Parlassiez-vous, mesnie, Pliœbns ; Oiiy. j'en connois qui de la Rime Font aujourd'huy fort peu d'estime, Et je ne les veux pas nommer, Car on les en pourroit blasmer ; 11 suffit seulement de dire Qu'ils ont au delà dequoy frire, Et qu'en tout grands ils se font voir, Hormis à l'endroit du sçavoir : J'en sçay, dis-je, de ces personnes, Qui ne sont ny belles, ny bonnes, Et qui, loin de vous faire accueil, Vous regardent de mauvais œil :
Mais vous, ô divine Princesse,
Vous que la Mu/e aymo, et caresse, Et que toujours elle aymera.
Tandis (jue le cœur luy battra, Vous ne la prisez pas pour guère, Vous l'ayuiez.vous luy faites chère, Et recevez à bras ouverts Quels que j)uissent cstre ses vers ; Aussi la mienne, sur toute autre, Célébrera la gloire vostre.
Et publiera, de tous costez.
Vos héro'i'ques qualilez.
Puissiez-vous, adorable Altesse, Vivre long-temps et sans tristesse ; Puissiez-vous voir tous vos souhaits Bien accomplis et bien parfaits.
Et nostre Monarque invincible Que vous chérissez au possible, La Reine que vous prisez tant.
Et Monsieur, ce Prince éclatant :
Car, de voir la Maison Royale, .le sçay qu'une ardeur sans ég;ile Vousbrusle.etvousmeLlouten chaut, La puissiez-vous voir bien-tost, Et l'ornement de nostre France.
C'est-à-dire Son Eminence, Autrement, le grand Cardinal, L'un est bien dit, l'autre pas mal.
Cependant, si de leurs nouvelles Vous voulez sçavoir, voilà celles.
Que l'on m'a dites aujourd'huy.
Tant d'euxqualre, comme d'autruy.
C'était marcher sur les brisées de l'irascible Robinet; sa colère ne tardera pas à se manifester. Cependant le malin gazettier entend couvrir son attaque d'un double prétexte.... et il le fera naître ! Montrer le bout de l'oreille eut été, en elfet, sot et maladroit, tandis qu'en se donnant la qualité d'offensé il se mettait en meilleure posture. Une « réclame », insérée dans la Lettre de Loret du 21 août et dans le numéro 19 ci-dessus (A la Princesse Palatine) de Julien, à propos d'un feud'artifice que le sieur Du Pont devait tirer sur la Place Royale le jour de la fête de Saint-Louis, et (jui fut ajoui'iié, lui fournil l'occasion cherchée.
Le 31 août, La Muse liéroi-coniique rappelle ironiquement:
Maints Affiches et maints Vers D'Autheurs qui se croyent expers
Nous avoyent promis des miracles Et de fort surprenans spectacles...
FPITIIKS UE SCAF<KON ET DAUTRES AUTEURS
Ce à quoi Julien, se sentant visé, sans soupçonner le piège, répond le lendemain 31 août :
Sur ce feu icrlain Rimailleur A voulu faire le ra'iileur, I-3l choquer par sa médisance Lorel et nioy : mais patience.
Cliiicun de nous aura son tour,
Et pas plus tard qu'au premier jour ;
Je suis personne de parole
Et non pas, comme il dit, fiche-cole.
Robinet, parvenu à ses fins, exécute le pauvre Julien — tout en taisant son nom — avec une cruauté sans pareille ; il lui impute de plus un grief imaginaire, celui de lui avoir i-eproché de faire rimer « airs » avec « divers » !
Un Poëtcreau de longue échine, Qui meine sa Muzc gredine Quémander chez tout grand Seigneur Sans profit comme sans honneur, A pris à très-griève ofTense, Qu'après avoir eu l'insolence De critiquer dessus mes Vers, Kl de demander si diveis Avec Airs estoit une rime Qui pût passer pour légitime.
Je I aye nommé non Vauvert.
Mais Autheur soy-disanl expert :
Il m'accuse de médisance.
Voyez un peu l'extravagance.
Et me promet qu'au premier jour Il aura comme il faut son tour ; Qu'il est contant que je l'apprenne, Que cependant, bien je me tienne :
0 bon Dieu ! le rude assaillant, Et qu'on doit craindre ce vaillant,
Ce Capitan de Comédie, Qui par tout Viltoria crie Sans avoir encor combatu.
0 Gars qui fais l'esprit ]>ointu.
Tien toy, toy-mesme, sur fa garde, Et, tant soit peu, moins te hazarde.
Crainte d'estre un enfant perdu.
Car tout te sera bien rendu ; Tu devrois comme un peu plus sage 'l'ascher à polir ton ouvrage.
Et non censurer ceux d'autrui :
C'est bien toy Rimeur d'aujourd'huy Qui doit t ériger en Critique Et faire ainsi le Satirique ?
Toy qui rimes sans jugement, Et ne sçais pas tant seulement.
Non plus qu'un Escolier construire, J'en ay bien d'autres à le dire, Mais c'est assez pour cette fois T'avoir donné dessus les doigts.
Piqué au vif, Julien le paie de la même monnaie; son numéro 21 des Epllrcs (10 septembre) est aussi agressif:
Ma foy, je reconnois très bien Que tout ce que je dis n'est rien, Et «lue, quoy que ma Muze fasse, Elle n'a pas assez de grâce, YX (jue tous ses mots sont trop plats Pour discourir des Potentats :
Parlons maintenant d'autre affaire, Peut-estro, le pourrons-nous faire
Avec plus de facilité
Vraymenl, il avoit bonne grAce, Ce picquant chardon du Parnasse, Ce petit fagotcur. .. Mais non, Je ne veux pas noircir son nom, Quoy que. |)ar maint vers satirique.
Il m'ait taxé d'estre Critique, Et d avoir douté si divers Pouvoit bien rimer avec airs ; Qu<iy qn enragé de voir ma Muzc, De dépit contre elle, il l'accuse
De quémander chez maint Seigneur, Sans profit comme sans honneur :
El qu encor de mainte autre offence.
Il accable mon innocence Et me nomme, à la fin, Fallot ; Je n'en diray pas im leul mot :
De ti'ès bon coeur je luy pardonne.
Car outre que j'ay l'Ame bonne.
Et que mon humeur n'ayme pas Avoir, tous les jours, des débals.
Je révère trop la l'i incesse.
Pour laquelle il rime sans cesse, Et je suis trop son serviteur Pour vouloir choquer son Rimenr.
Bien pins, oubliant toiite oHence, J'en veux dire ce que j'en pense, Et Inuër son esprit parfait.
Sans songer à ce qui s'est fait ; Et, sans qu'il s'en rende superbe,
EPITRES DE SCÂ.RRON ET D AlTHES AUTEURS
.le veux l'appeller un Malherbe, Un Du Perron, un CoifTeteau, El non pas un Poëlereau, Comme en celle dernière il me [nomme :
Enfin, c'est un très habile homme ; Kl je gagerois bien maint escu Qu'il mettroit bien Lorel à eu.
Quand il voudra j'yray l'entendre, Pour un peu de son sçavoir prendre.
Mais Robinet entend bien avoir le dernier mot ; le sinlendemain, 12 septembre, L(i Musc héroï-comique nomme en toutes lettres Julien et le traite de belle sorte :
Quand il est irrité, de si tost s'ap- [paiser.
Enfin cel ofïencé Rimcitr, Gomme modosle en sa colère.
Nous hui'haiil petit fagoteur, La r'alenlit et réfrigère ; Quelque peu d'Ironie avec Y joint sa Muze à fort grand bec, Mais tout cela n'est que des roses ; J'en suis quile h très bon marché, Et, pour parler tout franc des choses, Nous voilà, comme on dit, ma foy i^bieu écorché.
Cerle un {)rofonds remords ra'époint D'avoir pris en mal quelque rime Que ce haut Moule de pourpoint A voit faite sans aucun crime :
.l'en demande au bon Dieu mercy.
De vrai, tel Oiseau de Poissi (1) Est bien une beste à malice ; Et j eus bien l'Ame de travers.
De me fâcher du niais ca[)ricc De ce roigneux Cheval du Monl- [Sacré des Vers...
Laissons Muzette sans hahan.
Cet Asite en matière de Lyre :
.l'enlens A^' Lyre d'Apollon, Estant certain qu'un Violon Luy siéroit mieux avec Besace, Que ce Doux-Parlant inslruraent ; Quoy donc qu'il die et qu'il rimasse, Muze, laisse-le braire et ris - en Fseulement.
Dinumehe cinq du courant mois, Un feu non d'être ou cheminée, Mais un feu plus beau quatre fois, Ou que la Muze soit damnée ; Et c'est ce feu, mon cher Lecteur.
Qui devoit de belle hauteur Jouer dans la Royale Place.
Ce feu donc, ce feu merveilleux.
Mais tant soit peu moins froid que [glace, Eut au faux bourg d Antoine admiré [de maints yeux.
Dans mon dernier Discours rimé.
J'oublie d'en conter l'histoire.
Mais certain méchant Imprimé M'en a rafraîchi la mémoire :
Cet Imprimé, qui ne vaut rien.
Sort de la plume d'un Julien, Que je pense est Julien le pauvre, Tant en cervelle qu'en quitus, Jusqu'à manquer de rime en auvre, Tant le pauvre garçon est mal avec [Pkœbus.
Mais quoy qu'il en soit, il est bon, 11 a parbleu l'âme Chrétienne, 11 nous pardonne tout de bon, A ce que dit au uioins sa veine ; Il est vray pourtant que son fiel Ne s'est pu convertir en miel Que dedans le temps de huitaine ; Mais cela se doit excuser ; Comme on sçait, un grand cœur a [peine,
Tant bien que mal, Lesselin, avec deux nouveaux rimailleurs dont nous ne connaissons que les initiales, continue les Epîtres jusqu'au numéro 32 (31 décembre 1655), qui est le dernier.
Depuis le début de cette gazette, chaque numéro était adressé par Scarron à quelque notable personnage, grand seigneur ou financier, à commencer par le Roi, la Reine, Monsieur et Son Eminence, et Lesselin avait continué la tradition. En dehors des quinze Epîtres de Scarron, une est signée J. (Julien) (N" 17), une F. S. (24), et trois S.C. ou de S. C. (30, 31 et 32).
(1 Julien (ou Saint-Julien ?) était avocat au bailliage de Poissy.
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Connue il restait en magasin un certain nombre de numéros invendus, Lesselin les réunit sous un titre général :
Recueil des fipistres en vers burlesques de M. Scarron et ddutres autlieurs, sur ce qui s'est j>assé de remarquable en l'année 165f). A Paris, chez Alexandre Lesselin, rue de la Barillcrie, devant le Palais, à la Fontaine des Pastoureaux, et en sa boutique vis à vis. M.DC.LVI [1656). Avec Privilèj^e (tu lioy. Iii-A" de 2 (f. et 294 p. (la dernière par erreur 293),
cl les met en venle, avec une table, en collections plus ou moins complètes.
Un an avant sa moi't, Scarron songeait-il à réimprimer ses Epilrcs de 1G55 ? On serait assez enclin à le croire, si on s'arrête aux deux privilèges suivants, enregistrés à la Communauté des libraires :
Du 8*-' d'aoust 1659. Ce jourd'liui le sieur Scarron nous a présenté un Privilège qu'il a obtenu soubz son nom pour plusieurs Lettres etEpisires, tant en vers qu'en prose par luy composées. Ijcd. privilège en date du deuxiesme jour d'avril 1059 pour dix années.
Un an plus tard, le libraire de Luynes présentait le privilège suivant :
Du 20'' juillet 16G0. Ce jourd'Iuiy, le sieur de Luynes nous a présenté un Privilège, qu'il a obtenu sous le nom de M. Scarron pour les Lettres, Epistres, 3" partie du Roman Comique et autres pièces du mesme Auteur. Led. Privilège en date du 24'" may 1660 pour dix Ans.
Plus de trois années lui avaient permis d'oublier son angoisse à la nouvelle de l'arrestation de Jean L'Ange, angoisse telle que ses Ej)itrcs n'y devaient pas survivre.
DEPOUILLEMENT DES NUMEROS