‹ Claude Le Petit et la Muse de la courChapitre 9 sur 37 · B; I. — EPITRES DE SCARRON ET D'AUTRES AUTEURS · texte numérisé non relu

B; I. — EPITRES DE SCARRON ET D'AUTRES AUTEURS

Le 14 janvier 1655 paraissait le premier numéro d'une série à'Epîtres en vers dont le privilège avait été accordé à Scarron le 9 janvier 1655 et dont Alexandre Lesselin, demeurant rue (le la Barillerie^ devant le Palais^ était l'imprimeur :

« Par grâce et Privilège du Ro}', il est permis au Sieur Paul Scarron d'imprimer ou faire imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir ses Epitrcs en vers, en tel Volume, caractère et débit qu'il avisera bon estre, durant le temps et espace de cinq ans entiers et accomplis, à compter du jour que les premières seront achevées d'imprimer : Et deffences sont faites à tous Imprimeurs, Libraires et autres de quelle cjualité et condition qu'ils soient, de les imprimer ou contrefaire, sur peine de confiscation de tous les exemplaires contrefaits, et de deux mil livres d'amende, ainsi qu'il est porté plus au long audit Privilège. Donné à Paris, le neufiesme de janvier, l'an de grâce mil six cens cinquante-cinq. Signé, Par le Roy en son Conseil, Berraud. Et sellé du grand Seau do cire jaune.

» Enregistré sur le livre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires, le douzicsme de Janvier mil six cens cinquante-cinq, conformément à l'Arrest du Parlement du neufiesme Avril 1G53. Signé Ballard, Syndic. »

La nouvelle gazette, de format in-({uarto, oann avoir été l'objet d'un — privilège (1', dissimulait une concurrence aux Lettres en Vers de Loret adressées à Marie d'Orléans, duchesse de Longueville, imprimées depuis le 29 septembre 1652;^t à La Muse Héroï-Coinique, Au Roy, de Charles Robinet de Saint- Jean. Cette dernière, qui sortait également des presses de Lesselin, était destinée à la Princesse Palatine : Anne de Gonzague, "Ijlf- dont on connaissait la générosité.

Dès le premier numéro de ses Epitres, Scarron rend justice à son devancier Loret :

Pour moy, je seray ponctuel, Plaisantes autant que bien faites,

Eu ce commerce mutuel, Dont l'ajmable diversité

(]omme est Loret dans ses Gazettes, Témoigne la fécondité...

(1) Le privilège pour les Lettres en vers (réunies sous le litre de : Muse historique) de Loret est du 19 mors 1655, c'est-à-dire postérieur à celui de Scarron, dont . nous parlerons plus loin ; il était accordé pour neuf ans, et Loret l'a rétrocédé à Charles Chenault, marcliand imprimeur-libraire.

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RPITRES DE SCAftROiN ET D AUTRES AUTEURS

et il avertit loyalement ses lecteurs qu'il n'est pas une doublure de la Gazette de France^ de Renaudot :

La Gazette assez vous en dit Sans nioy, qui n'ay pas le crédit Des Guzettiers de qui la veine Produit des Gazettes sans peine ; Ma Muse, de plus, ne veut pas En suivre une autre pas à pas ; Elle sçait bien qu'une copie N'est rien qu'un ramage de Pie Et vaut moins qu'un Original,

Fut-il l'ouvrage d'un cheval.

Qu'on ne prenne donc nul ombrage De ce très innocent- ouvrage ; Gazeltez, mes chers Gazeltiers.

Fuites Gazettes à milliers, Efforcez-vous de faire rire ; Quoi que vous puissiez faire on dire.

Je n'iray point sur vos marchez....

Cette déclaration de principe le gêne un peu, et dès le second numéro (21 janvier), il sollicite le concours de ses lecteurs :

Advis.

Si quelqu'un, de près ou de loin, M'assiste de quelque mémoire.

Car on sçait que j en ay besoin.

Je luy donneray de la gloire.

La gloire ([uelquefois vaut bien De l'argent, mais on n'en croit rien.

Scarron a le plaisir de lire le 23 janvier, en tête de la Lettre à la duchesse de Longueville, de Loret, le fin Normand, ces vers flatteurs :

Princesse, en qualité d'Aulheur.

J'ay Scarron pour Compétiteur, Le plus propre, entre tous Génies, k divertir les Compagnies ; Car d'icy jusqu'aux Iroquois, Il n'est point d'esprit buriesquois Qui soit, en ce genre d'écrire, Plus capable de faire rire.

Tant s'en faut que je sois fâché Qu'il ait couru sur mon marché ;

Exempt d'intérêt et d'envie, J'en ay ma-foy l'àme ravie ; Car tant plus ce Poète écrira.

Tant plus il me divertira :

Je ne suis pas nay pour le lucre.

Et quoy que j'aime fort le sucre.

Les masse-pains et macarons.

J'aime cncor mieux les Vers Scarron s....

Toute autre est l'attitude de Robinet dans la Muse Héroi- Comique; trahissant son dépit, il attaque Scarron (1), et celui-ci lui répond spirituellement le 9 février (N° 4 des Epîtres) :

L'autre, malin comme une pie.

M'appelle de Loret copie :

Quand de Loret je la serois.

Pas moins je ne m'en priserois.

Loret en ce genre d'escrire (Et l'on me l'a toùjour , ouy dire) Est singulier, est excellent.

Et c'est sans doute son talent :

Mais chacun a part au bien faire,

Et s'il plaist, un autre peut plaire.

Nous n'avons pas, en bonne foy, Mesme motif, Loret et moy.

Loret escrit pour cju'on luy donne, J escris pour ma seule personne.

Mes vers vont comme il plaist à Dieu, Sans affecter homme ny lieu.

Je les donne à qui les demande, Sans qu'autre chose je prétende.

(1) Il y a une lacune dans la collection de La Muse Héroï-Comique : elle passe du premier numéro connu (7 décembre Kii'O au 26 avril 1055 (Bibl. Maz.). C'est pourquoi nous ne pouvons donner l'attaque de llobinet.

26 EPITRES DE SCARRON KT d'aVTRES AUTEURS

Loret pnjine avec maint Sei^'ru-nr, De quoy frire et jouer beau jeu.

Avec moy gagne un Iniprimeur. Au Jieu que mon ingratte rime

11 envoyé, ou luy-mesine livre. Trouve à grand'peine qui l'imprime,

Deux feiiiilels chers comme un i)on Livre ; Et que crédit je n'aurois pas

Quatre des miens à fort bas prix Sur mes Vers d'un petit repas ;

Battent le pavé de Paris. Mais sur les siens le grand Malherbe

Loret avec sa rime gaye A peine lro>iva-t-il de l'herbe.

Non pas seulement se deiTraye, En ses vieux ans il n'eut de bon

Mais même en reçoit non pour j)eu Que du laurier comme un jambon...

Le 16 février (N" 5), nous apprenons que Scarron a cédé son privilège à Lesselin, qui devient ainsi propriétaire des Epi très :

Ledit Sieur Scarron a ceddé cl transporlé le droict de sondil Privilège (i Alexandre Lesselin, Maislre Imprimeur et Libraire, pour en jouir suivant l'acte dudit transport passé par devant Groyn et de Ilénaut, Notaires au Cliastelet de J'nris, le deuxiesme Février mil six cens cinquante-cinq.

Mais, chose plus grave, il le dit franchement, son |)asseleni|)s lui paraît préférable à la confection de Tépître obligatoire :

De noslre chaize, ce mardy ; Mais je préfère à juste titre

J'aurois bien achevé lundy, Mon passe-temps, à mon Epistre.

Son appel à la collaboration des lecteurs n'ayant pas été entendu, Scarron le réitère le 23 février (N° 6) :

A tuti quanti :

Gens de la ville, gens de la Cour, Par tout où vos Courses vous faites,

Si mes vers vous divertissent, Contez-moy des Historietes

Que les vostres donc m'advertissent Où l'on puisse mettre la main

De ce qui se fait chaque jour Sans scandalizer son prochain.

Cependant le numéro 7 (2 mars) n'a pas de retard, mais les 8 et 9 (8 avril et 12 mai) sont séparés chacun par un intervalle de près d'un mois. Disons tout de suite, à la décharge de Scarron, que ses souffrances seules l'ont empoché de fournir régulièrement sa copie. Les numéros 10 à 15 paraissent presque à leurs dates, mais TEpître du numéro 16 ne sera plus signée Scarron; il a définitivement déserté l'imprimerie de Lesselin (1). Pourquoi ? La crainte d'être impliqué dans les poursuites intentées par le Procureur du Roi aux deux auteurs présumés : Michel Millol l'aîné, payeur des Suisses, et Jean L'Ange, gentilhomme servant du Roi, d'un livre obscène, faisant directement appel aux sens, répandu clandestinement : L'Escole des

[\'i M. P. Louys a attiré notre attention sur le rôle équivoque de Scarron dans le procèi» de L'Escole des Hllcs, et c'est grâce à sa remarque que nous avons constaté la coïncidence qui existe entre la cessation Itrusque de sa collaboration aux Epîtres de Lesselin et l'urreslation de Jean L'Ange.

EPITRES DE SC\RRON ET d'aLTRES At'TEURS 2?

Filles (1). Le numéro 15 (22 juin 1655) était mis en vente le jour même où Claude Hourlier, bailli du Palais, faisait écrouer définitivement à la Conciergerie Jean L'Ange, arrêté dès le 12 juin. xA. l'annonce de cette incarcération et de la publication dans Paris à son de trom])o, le 25 juin, d'une ordonnance assignant Millot — en fuite — à comparaître devant le Bailli du Palais, Scarron ressentit une violente émotion ; sa prochaine gazette, même à court de nouvelles, ne pouvait recueillir ces deux informations ! Il était l'ami le plus favorisé de Jean L'Ange, ayant reçu de celui-ci les huit ou neuf premiers exemplaires de L'Escole des Filles! A quel titre? Comme collaborateur? Si non, pour le compte de qui ? On a su depuis qu'un des exemplaires était destiné aux maîtresses de Fouquet (2), En tout cas, cette complaisance de L'Ange envers Scarron apparaît compromettante, tant pour lui-même que pour sa femme la jeune Indienne, Françoise d'Aubigné, plus tard Madame de Maintenon, sur laquelle il devait posséder une certaine influence. Voilà un incident inconnu des biographes du Créateur du burlesque, et il est gros d'interprétations tendancieuses.

Quoiqu'il en soit, Lesselin substitue le 29 juin (N" 16) aux rimes habituelles de Scarron une Lettre à Monsieur Scarron, escrite de l'armée par un sien amy sur le sujet de ses Epitres qu'il donne au public toutes les semaines. De qui l'a-t-il reçue ? Nous l'ignorons. En tout cas, elle ne contient aucune allusion au silence du poète, et pour cause, car elle est sensée avoir été écrite le 15 juin dans un monastère près de La Fère.

Pas d^ Epitres ni le 6, ni le 13, ni le 20, ni le 28 juillet. Pourquoi? Lesselin était-il sans nouvelles de Scarron et hésitait-il à le remplacer ? Ou, connaissant la situation équivoque et pénible dans laquelle ce dernier se débattait, attendait-il une solution? La seconde hypothèse est vraisemblable. En réalité, l'instruction du procès de L'Escole des Filles chômait presque, pour ainsi dire, et cela grâce à une haute intervention tendant à limiter le champ de l'enquête. Autrement, la passivité du Bailli du Palais et du Procureur du Roi serait inexplicable ; ces mandataires de la justice ne semblaient nullement pressés d'en finir. Brusquement, changement à vue : le 4 août,

(1) Nous avons publié toutes les pièces inédiles de ce curieux procès dans notre volume : Le Libertinage au xvii' siècle. Mélanges, 1920. L'Escole des l-ilies. p. 95. — (2) Cet exemplaire a été saisi en 1661 au moment de l'arrestation de Fouquet dans la table du cabinet secret d'une maison, avec entrée mystérieuse, que le Surintendant des finances avait fait meubler pour ses maitresses.

EPITnKS DK SCAHHON KT I) AlTlU'S AI TEl RS

Lesseliii reprend sa publication avec un nouveau gazettier : Julien [{), et en trois jours, du 4 au 7 août, l'instance contre L'Escole des FiUes est terminée et le jugement rendu ! Scarron. déjjfatjrë de tout souci, se libère définitivement de sa tâche hebdomadaire.

Son successeur Julien commence sa ga/ette du 4 août (N" 17) par une Epitrc à Monsieur Scarron... dans laquelle il constate que les fidèles du « Malade de la Heine » sont sevrés de ses nouvelles, (|u'il ne leur écrit plus, etc..

D'où vient donc(|ucs, Monsieur Sciir- Qn'iin Es])rit si bel et si bon, | rori' Et tel que le vostre peut eslre, Ne fait plus à j)résenl j)ureslre QueUpie beau plat de son niestier ?

Depuis plus d'un mois tout entier, El près de deux, que je ne mente, Un chacun en est dans lattenle :

Moy-rnesme j'en meurs de (l«'sir, El peu s'en faut de desplaisir.

D'où vient donc <pie vostre Génie, Oubliant sa douce manie, Ne produit plus ces nouveautez Par (jiii nous étions enchantez ?

D'où fient que vos amis fidelles S'apprennent plus de i-os nouvelles, Et que vous tes laissez languir Dedans un moi tel desplaisir Faute de leur daigner escrire ?

l'our nioy je n'en sçaurois que dire.

El Je ne comprens pas pourquoi/ Vous négligez ee bel employ, Veu que vostre veine féconde Ravit el charme tout le monde, Et que du bruit de vos beaux vers, Vous remplissez tout l'Univers.

N'est-ce point quelque maladie Dont vostre verve est refroidie ?

Par exemple, un mal de coslé, Ou quelqu'aulre incommodité.

La toux, la fièvre, ou la mij^raine, Ou bien quelque douleur dans l'aine, Accideiis à mettre aux abois Un plus fort que vous mille fois '.

S'il est ainsi (qu'à Dieu ne plaise), ïi\chez de vous mettre à vostre aise, Employant tout vostre pouvoir Et tous vos soins à vous ravoir.

Après, quand vostre ardeur divine Vous renflamera !a poitrine, El que ce beau feu de nouveau Nous réchaufera le cerveau, Ou bien si c'est quelqu autre cliosc Dont nous ne sçavons pas la cause.

Lors que vostre commodité, Pourtant avecque liberté.

Vous permellrii de nous écrire, 0 Dieux ! que nous aurons à rire.

Et qu'après un si long désir Nous g-oûterons un doux plaisir !

Au lieu qu'ime morne tristesse Nous a tenus au cœur sans ces.se.

Et nous y ])Ourra bien tenir.

Si vous n'y daignez subvenir Par quelque Epilre ravissante.

Cependant, et dans celte attente, .le vous escry, Monsieur Scarron, Quoy que d'un style pas trop bon, Les nouvelles que l'on m'a dites ; Les voilà cv-dessous décrites.

r'.elle Epîlre n'apporte-t-elle pas la preuve que Scarron, loin d'être rassuré sur les suites de ses relations avec Millot et L'Ange, relations assez peu avouables, se cachait depuis plus d'un mois? (2).

(1) Voir plus loin : Les Rimeurs connus des « Epi'ins » de 1G55 el de « La Muse de la Cour ». Nous serions très disposé:^ à croire que ce .lulien ne fait qu'un avec Sainl- .lulien, l'auteur des Courriers burlesques publiés pendant la Fronde.— (2) Enquis combien il y a qu'il cognuiat le sieur Scarron et quelle habitude il a avec luy . A dit qu il y a cinq ou six mois et le veoil quelquefois. (Interrogatoire de Jean L'Ange du 12 juin IGà."».) Or, avant Piques, L'Escole des filles élait achevée. Les rt^lalions de Scarron avec L'Ange ont donc commencé au moment où Millol a composé L'Escole des filles !

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