‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 25 sur 176 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

à cette porte. M. Passart posséda au moins un tableau du Poussin avant 1637; en i65o et 1 656 il revint encore lui demander des paysages importants. C'est donc à diverses reprises que l'amateur parisien fit ses commandes à Rome. Tout ce que Ton peut affirmer, c'est que ses relations avec Claude ont dû commencer de bonne heure. Sur un très beau dessin de la collection de M. Seymour Haden — un projet pour le célèbre tableau, le Moulin — nous trouvons cette inscription : « faict à Roma 1647. Monsieur le présent dessine et pansé du taublau du prince Panfille, mais la figure pour est (sic) un autre sujet. A M. Passart à Paris, par amico, Claude. » Il paraît cependant que le maître des comptes ne partagea qu'à demi l'engouement général pour l'heureux talent du Lorrain ; il resta sous le charme infiniment plus savant et plus sérieux du Poussin, et se contenta de deux échantillons seulement de l'œuvre du paysagiste à la mode; en effet, nous ne retrouvons plus son nom sur les pages du Livre de Vérité. Claude, par contre, lui garda toujours un souvenir affectueux; bien des années après, il envoya à son ancien protecteur une belle épreuve de son eauforte, le Temps faisant danser les Saisons (datée de 1662), épreuve" également entrée, par une coïncidence curieuse, clans la collection de M. Seymour Haden. On y lit encore ces mots tracés sur le revers : « Monsieur Passard, à Paris, recommandé par M. Colignon, à Roma, ce dernier avrij 1664. Monsieur io suis Claude. »

« Pour Paris » encore, Claude a peint, en 1G46, le Port de nier, effet de soleil voilé par une brunie (L. V., 96), qui est entré au Louvre après avoir fait partie de la collection du grand roi; cette toile, qui fut gravée en 1660 par Dominique Barrière, de Marseille, est encore en assez bon état. Elle ne manque pas de ton, quoique son éclat ait quelque chose de dur; ce n'est point toutefois une œuvre de la valeur de Y Embarquement de sainte Ursule, autre marine exécutée dans le cours de la même année et où s'affirment les qualités maîtresses du grand paysagiste.

On rapporte que cette marine a été peinte pour le cardinal Barberini, — c'est-à-dire pour le cardinal Antoine le jeune, car il y avait trois cardinaux de ce nom : Antoine le vieux, frère d'Urbain VIII, un

théologien inoffensif, et les deux neveux : le cardinal François, qui protégea noblement le Poussin, et le cardinal Antoine, qui commanda des tableaux à Claude. On pourrait donc croire que la mort d'Urbain VIII ne troubla en rien les relations de son peintre favori avec la famille Barberini, et que le neveu se plut à lui continuer la protection accordée par l'oncle. Mais on se trompe; en 1646, tous les Barberins étaient en fuite. Innocent X, malgré les obligations considérables contractées envers eux, ne les avait pas ménagés ; il demanda des comptes au cardinal Antoine, qui avait été le trésorier d'Urbain VIII, et retira la charge de général de Y Eglise à un autre neveu, Taddeo Barberini. Les Barberini se sentant menacés s'enfuirent en. France et se placèrent sous la protection de Mazarin. Taddeo mourut à Paris en 1647, et ce ne fut que quelque temps après que les deux cardinaux — fortement appuyés par le gouvernement français, qui obligea le pape à temporiser — osèrent revenir en Italie. Il n'y a donc pas moyen de supposer que le cardinal Antoine ait choisi ce moment pour adresser des commandes au Lorrain : en 1646 il avait bien d'autres préoccupations que l'accroissement de sa galerie. Reste à trouver la clef de l'énigme : c'est Claude lui-même qui va nous la donner. Sur la feuille 54 du Livre de Vérité, au verso du projet pour le tableau dont il est question, le peintre a écrit : « Quadro fait pour l'emmo cardinal Poli, si retrova dal Emimo cardinale Barberino », et sur une autre feuille (L. V., 73), où nous voyons l'esquisse du paysage, Saint Georges d'Angleterre, commandé comme pendant de l'Embarquement de sainte Ursule, le peintre a écrit encore : « Quadro fait per il cardinale Poli, si ritrova dal cardinale Antonio. »

L'heureux amateur qui commanda, en 1646, Y Embarquement de sainte Ursule n'était donc pas le cardinal Antoine Barberini, mais le cardinal Poli, et cette toile, ainsi que son pendant, n'est probablement entrée au palais des Barberini qu'après la mort de son premier possesseur1.

Le cardinal Poli (Faustus Polus) ne tenait qu'en médiocre estime,

1. Mariette a ete trompé par le rapprochement de ces deux noms. Dans une note écrite de sa main sur la gravure du tableau de V Embarquement de Sainte Ursule, au Cabinet des Estampes, il dit : 0 le tableau a été fait pour le cardinal Paul Barberini. »

s'il faut en croire une anecdote de Ménage1, les devoirs ecclésiastiques. Sa réponse à un évoque qui vint lui annoncer qu'il allait faire un tour dans son diocèse est restée quasi célèbre : « Je m'en réjouis », lui dit-il, « car ce sera pour vous autant de diminué sur les peines du purgatoire ». Le cardinal avait été le familier d'Urbain VIII avant son élévation au trône pontifical. Il sut se rendre tellement nécessaire à son maître que, lorsque ce dernier eut ceint la tiare, il l'emmena avec lui au Vatican comme « prasfectus domi », et lui donna le chapeau rouge. Le nouveau cardinal montra sous la pourpre toutes les vertus et peut-être quelques-uns des défauts de son premier état. Il dirigea magnifiquement la maison et la cour pontificales, et trouva son compte — selon ses ennemis — dans toutes les dépenses de luxe qu'il ordonna. Mais, en 1646, Innocent X avait trop à faire avec les maîtres pour s'occuper des valets. Le cardinal Poli pouvait se croire oublié; plus tard on parla de lui faire subir une enquête à son tour, et il en mourut de peur; mais pour le moment il vivait libre et tranquille, en achetant des tableaux à son aise'2.

Le Saint Georges, après avoir longtemps appartenu aux Barberini, a' passé en Russie, où il est entré dans la collection de l'Ermitage. La Sainte Ursule, de son côté, a traversé le détroit, et se trouve à la National Gallery de Londres. C'est une belle marine, fort bien conservée ; la touche en est simple et franche, sans ces empâtements vigoureux que le peintre prodiguera dans la suite. La composition est pleine de charme et d'harmonie. La jeune princesse, suivie de ses compagnes, sort d'un magnifique palais dont la mer baigne les marches; le soleil du matin l'éclairé; sur la plage, la foule émue par son départ; dans le port, des navires richement décorés l'attendent pour la transporter au delà des mers. L'ensemble brille de je ne sais quel éclat printànier, et la sereine clarté de l'aurore prête à toutes les parties de la composition un indéfinissable caractère de fraîcheur et de poésie.

La beauté de ce motif paraît avoir inspiré à un autre ancien familier des Barberini le désir de posséder une composition analogue. Le

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