CHAPITRE IV
déchiffrer le premier. Heureusement celui-ci nous permet de deviner au moins le sens général des autres. La phrase commence par « incidere », — à graver. C'est donc, tout simplement, une note pour celui qui devait reproduire le dessin; peut-être une note du graveur luimême ; car nous trouvons sur le numéro 96 une autre inscription écrite par la même main. En 1660, le tableau portant le numéro 96, le Port de mer au brouillard, avait depuis longtemps quitté Rome pour Paris ; Barrière n'a donc pu avoir sous les yeux que l'esquisse restée entre les mains de Claude, et il est plus que probable qu'il reproduisit de même, en i665, V Embarquement de sainte Ursule, quoique la toile, dont il devait également graver le pendant quelques années plus tard, se trouvât alors à Rome chez le cardinal Antoine Barberini.
Tout en attachant une extrême importance à la conservation de ses dessins, Claude se décida de temps en temps à en offrir quelquesuns à d'anciens protecteurs. Il envoya en 1 665 un dessin au crayon comprenant quatre figures (collection de M. Heseltine1) « à M. Courtois à Paris » par « Claude Gillée dit il Lorain », — ce sont les termes de l'inscription tracée au revers. Le peintre ne l'aurait-il pas confié à Monseigneur de Bourlemont ? L'archevêque ne retourna en France que vers la fin de cette année et il paraît avoir été content de son premier tableau, car il revint bientôt demander Un Lever et Un Coucher de soleil avec des sujets profanes — Céphale et Procris (L. V., i63), pour le matin ; Apollon et la Sibylle de Cumes, pour le soir. Un Christ avec saint Pierre (L. V., i65) est emporté sous la même date « por Sicile », et un quatrième paysage, Mercure et Battus (L. V., 170), — fort différent de celui que Claude venait de peindre pour « Anvers », — contient, avec la date de 1666, le nom de M. « Barme ». A ce paysage en succède un autre destiné au connétable Colonna — une jolie campagne boisée avec une rivière où l'on voit Psyché à demi noyée, soutenue dans les bras d'un petit amour. Puis vient le paysage avec Herminie et le vieux pasteur, exécuté pour le « Signor Paolo Falconieri », un membre de la famille patricienne du même nom, établie depuis longtemps à Florence et dont le cardinal Lelio Falconier,
1. Voir Appendice : Dessins de la collection Heseltine, n° 16.
(mort en 1648 '), a été la plus grande illustration. Le pendant du tableau d' Herminie fut un autre paysage avec un second sujet tiré également de la Jérusalem délivrée du Tasse; mais cette toile, ornée des figures de Carlo et Ubaldo (L. V., 168)2, ne fut terminée que dans le cours de Tannée suivante, ainsi qu'une quatrième commandée par Monseigneur de Bourlemont.
Il semble que l'archevêque de Toulouse dût avoir fort à faire à ce moment, car en 1667 il fut chargé de diriger en qualité de commissaire le procès intenté aux quatre évêques jansénistes. Ce procès préoccupait la cour et la ville, mais Monseigneur ne paraît pas l'avoir pris bien au sérieux. Avant de quitter Toulouse, « il écrivit à Monseigneur Berrier, évêque de Rieux, que les Jansénistes le menaçaient de l'accabler d'écritures; mais qu'il ne craignait guère leurs menaces, et que tout ce qui lui faisait de la peine était que les chaleurs étant effroyables il risquait de brûler en chemin. Et M. de Rieux, dit Ménage, qui avait beaucoup d'esprit et était intime des quatre évêques, lui répondit : « A ce que je vois, Monseigneur, vous êtes du nombre de ces gens dont parle saint Augustin, qui ne craignaient pas de pécher, mais de brûler : qui non timent peccare, sed ardere3. »
A Rome, Monseigneur de Bourlemont se délassa des ennuis du voyage et de l'étiquette dans l'atelier de Claude. La marine (L. V., 171) que celui-ci peignit à son intention est une des plus belles œuvres de sa seconde manière. Exposé sous un jour excellent, en face de son pendant, — Moïse devant le buisson ardent, — dans l'une des salles de Bridgewater House, ce tableau se tient admirablement et offre encore des beautés qui n'ont pas trop perdu de leur fraîcheur première. L'eau est pleine de mouvement et de lumière, et rappelle par sa facture large, ses solides empâtements, la merveilleuse qualité de la marine, l'Enlèvement d'Europe, peinte, si je ne me trompe, clans le cours de la même année4. Claude exécuta aussi, à ce moment, un paysage «pour Palerme »
1. Ciacconio, Vitcè et res gestœ pontificum romanorum, tome IV, page 619.
2. Ce tableau a été gravé par P. C. Canot en 1744; il se trouvait alors chez le duc de Kent.