‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 50 sur 176 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

en 1667 furent, je crois, imposés à Claude par le goût de Paul Falconier, tout comme il a dû quelquefois prendre pour thème la fable de Psyché, ou les chants de VÉnéide, sur les instances du connétable Colonna. Ce qu'il préfère toujours lui-même, à ce qu'il semble, ce sont les Métamorphoses d'Ovide. Il les lisait dans la traduction d'Anguillara, dont plusieurs éditions parurent à Venise, vers la fin du xv[e siècle, avec YAnnota^ione de Giuseppe Horologgi, car je vois que l'inscription que Claude mit au bas de son tableau est empruntée, mot pour mot, aux notes ajoutées par Horologgi au second livre.

Le règne de Clément IX fut court, mais rempli d'incidents. Son caractère élevé, son extrême bienveillance inspirèrent partout une même confiance dans ses « bons conseils ». D'abord il offrit sa médiation entre la France et l'Espagne et joua un rôle fort important dans le traité d'Aix-la-Chapelle. Son plénipotentiaire fut admis à la négociation de la célèbre paix qui termina la guerre, et Louis XIV témoigna sa reconnaissance pour les bons offices du Saint-Siège en accordant au pape la permission — tant désirée — d'abattre la pyramide élevée sous le dernier pontificat devant l'ancien corps de garde des Corses.

Cette pyramide, on le sait, rappelait les troubles sanglants qui éclatèrent à Rome vers la fin de 1662. Une querelle survenue entre des Français et la garde corse du pape avait pris des proportions formidables. Le palais Farnèse avait été investi, on avait tiré sur l'ambassadeur qui se montrait aux fenêtres, espérant ainsi apaiser l'émeute, et l'on avait tué le capitaine de ses gardes sur la place Navone. La duchesse elle-même fut assaillie dans son carrosse, et forcée de se réfugier chez le cardinal d'Esté qui porta — depuis la mort du cardinal Bentivoglio — le titre de protecteur de la France à Rome. Le cardinal forma une escorte respectable avec les gens de sa maison, et des Français qui avaient aussi cherché un asile chez lui. Il ramena lui-même l'ambassadrice chez elle, se faisant porter devant son carrosse dans une chaise découverte. Mais ce n'était point assez pour apaiser l'indignation qu'un si sanglant affront avait soulevée en France. En vain le pape envoya son neveu, le cardinal Chigi, à Paris, présenter ses excuses au roi. Louis XIV obligea le pontife à

<jS CLAUDE LORRAIN

chasser les Corses de Rome, et à élever une pyramide devant leur ancien corps de garde pour attester leur châtiment1. Obtenir la permission de l'abattre ne fut pas le moindre des triomphes de Clément IX et il s'estima bien payé de tous les efforts faits à Aix-la-Chapelle. Encouragé par ce premier succès, le pape se décida à entreprendre la pacification de l'Eglise. Apaiser les querelles soulevées par le fameux livre de Jansénius était une tâche encore plus ardue que de réconcilier les deux puissances rivales, la France et l'Espagne. Innocent X, Alexandre VII l'avaient tour à tour vainement tenté. Clément, aussi, fit tous ses efforts pour réconcilier, ou du moins pour faire taire les partis toujours divisés, malgré les efforts de l'archevêque de Toulouse, par la célèbre distinction du fait et du droit.

Absorbé par les soins de son gouvernement, partagé entre l'initiative des sages réformes économiques destinées à être introduites dans ses propres Etats et la direction de sa politique extérieure, le nouveau pape dut sacrifier les affections, les intérêts qui lui étaient personnels, ou plutôt il se vit forcé, pour ainsi dire, de les réduire au rôle le plus vulgaire. Les questions théologiques perdaient leur intérêt métaphysique et devaient être envisagées seulement comme une affaire politique, et de même les arts comme une branche de l'économie sociale. Clément IX ne pensa plus à commander des tableaux, et celui que le Lorrain termina pour lui quelques mois après son élévation fut la dernière satisfaction que le nouveau pontife se permit de donner à ses propres goûts.

Claude touchait, du reste, à sa soixante-dixième année ; sa main devenait tous les jours moins sûre ; il y a certains ouvrages de cette période devant lesquels on est tenté de s'écrier, en leur appliquant le mot de Gil Blas : « Voilà des tableaux qui sentent la goutte. » Mais les protecteurs du Lorrain n'étaient pas aussi exigeants que les ouailles de l'archevêque de Grenade. Claude, même parvenu à la vieillesse, resta toujours le grand Claude, et ses plus habiles imitateurs ne parvinrent pas à lui enlever les admirations que son talent lui avait

i. Voyez sur cette pyramide le travail de M. de Lauriere, dans le Bulletin monumental, [883, page 41.

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