‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 51 sur 176 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

conquises dans ses beaux jours. Il n'échappa cependant pas à des ennuis du genre de ceux que Sébastien Bourdon lui avait autrefois suscités. 11 me semble même que Baldinucci a fait trop bon marché de .ce Jean Dominique qui vécut chez Claude pendant vingt-cinq ans, et qui devint pour lui presque un aide. Le biographe parle de lui comme d'un vaurien, répondant aux bienfaits d'un ami généreux par des procédés indélicats et injurieux. On prétendait, dit-il, que le maître faisait exécuter ses tableaux par Dominique ; ce dernier, enflé d'orgueil, quitta la maison et se résolut à réclamer des gages.

Ne croirait-on pas assister à Tune de ces malheureuses querelles de famille qui nous rappellent trop souvent combien il est difficile pour les parents de reconnaître des droits aux enfants grandis sous leur dépendance ? Claude traita Jean Dominique pendant vingt-cinq ans (au dire de Baldinucci) « comme un fils » ; — c'est-à-dire qu'il lui permit de le servir sans gages. Jean Dominique faisait partie de la famille; il était logé et nourri comme ses maîtres, mais il était absolument à la disposition de ceux-ci, car il ne faut pas oublier qu'il en avait deux, Claude d'abord et ensuite son neveu Jean, qui « avait la main sur tout ». La présence de ce dernier dans la maison enleva à Dominique toute espérance d'avancement. Entré chez Claude vers l'époque où il travaillait pour le pape Urbain, Dominique a dû avoir trente ou quarante ans, au moins, avant de se révolter contre une situation d'où il ne pouvait sortir autrement qu'en faisant acte d'indépendance. Pour la famille Gellée, il était et il restait toujours un estropié qu'on avait recueilli jeune et pauvre , au dévouement duquel on avait donc des droits imprescriptibles ; elle ne s'apercevait pas que Dominique avait grandi, qu'il était devenu un homme et que, tout en gardant une profonde reconnaissance envers ceux qui l'avaient secouru dans son enfance, il pouvait trouver qu'il avait bien payé leurs bons offices par vingt ans de services sans gages. Parvenu à l'âge mûr, Dominique n'avait pas besoin d'être stimulé par la vanité pour sentir le désir de se créer une position solide, telle que son talent le mettait à même d'espérer, et son talent, s'il faut en croire Félibien, n'était pas si mince que ceux qui en parlaient à Baldinucci se le figuraient. Félibien a très

ioo CLAUDE LORRAIN

peu de chose à dire sur Claude Gellée, dit le Lorrain; « mais il se rappelle qu'il avait un disciple nommé Jean Dominique, qui s'est fait connaître pour l'avoir assez bien imité ».

Dans cette circonstance Claude se montra tel que nous pouvions souhaiter de le voir. 11 ne se disputa pas avec son ancien aide; il l'envoya chercher, l'emmena avec lui à la banque du Saint-Esprit, où il avait des fonds considérables, et lui fit compter la somme qu'il réclamait à titre d'indemnité. Peut-être ne trouva-t-il pas son ancien serviteur aussi ingrat que son entourage l'eût voulu.

Un grand événement vint préoccuper le monde romain pendant la seconde année du pontificat de Clément IX. L'arrivée chez le connétable Colonna de la belle duchesse de Mazarin fit oublier, pour le moment du moins, les erreurs du jansénisme, les réformes intérieures et les querelles des grandes puissances. La duchesse fuyait son mari, Armand-Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, et petit-cousin du grand cardinal de Richelieu. C'était, à ce que l'on dit, un dévot tant soit peu avare et jaloux, qui obligeait sa femme à le suivre de ville en ville dans ses différents gouvernements, et lui rendait la vie dure par ses exigences et par ses emportements. Hortense Matficini, qui lui avait apporté une dot de trente millions, et qui comptait parmi les plus belles femmes du siècle, se voyait ainsi privée de tous les plaisirs de son âge, de sa fortune et de son rang. On peut même supposer qu'elle avait des raisons plus graves encore pour se plaindre de son mari, puisque ce fut son frère, le duc de Nevers, qui lui procura les moyens de se rendre à Rome. Elle y arriva vers la fin de 1668 ou au commencement de 1669, et se réfugia aussitôt chez sa sœur, la connétable. Mais la duchesse trouva Marie Mancini prête à quitter comme elle le toit conjugal, et pendant qu' Hortense réclamait ses secours et sa protection à Rome, Mmc de Colonna ne pensa qu'au moyen de se retirer en France et de se délivrer d'un joug qui lui pesait.

Le connétable, de son côté , pendant que les deux sœurs complotaient, commandait tranquillement des tableaux : en 1669 Claude

exécuta pour lui le très beau paysage avec Égérie entourée de nymphes (L. V. , 175), qui, de la collection du prince de Salerne, est entré au Musée royal de Naples.

Quelques mois après, le peintre tomba gravement malade : le notaire Vannius fut derechef appelé, le 25 juin 1670; il trouva Claude très souffrant, et même incapable de supporter la fatigue d'écrire luimême « le sue volonté ». L'artiste dicta, cependant, des codicilles qui devaient compléter les dispositions déjà prises dans le testament de 1 663, et surmonta assez sa faiblesse pour les signer de sa propre main. Son rétablissement fut rapide, et il put terminer avant la fin de l'année un paysage pour « l"Illmo Signore Franco Mayer consiglier a Ratisbona » (L. V., 176); il y reproduisit la belle composition du Bouvier, gravée par lui trente-quatre ans auparavant. Un second paysage (L. V., 177), dont l'esquisse originale, coupée en deux, se trouve aujourd'hui au Louvre (nos 26687 et 26688 de la réserve), fut d'autre part expédié en Danemark pour le compte d'un signor Bernis, en 1 67 1 . Au mois d'avril de l'année suivante, Claude refit, pour un « M. Fâché1 », le paysage précédemment peint pour M. de Mayer, et très peu de temps après le connétable Colonna se présenta encore une fois.

De plus en plus mécontente de sa position, de plus en plus aigrie contre son mari, la connétable s'était enfin décidée à prendre la fuite. Elle voulait rentrer en France, le pays qu'elle regrettait toujours avec toute l'amertume de ses ambitions déçues, et où elle croyait trouver clans les souvenirs du roi une source féconde de considération et d'honneurs exceptionnels. Accompagnée de la duchesse sa sœur, la connétable profita d'une courte absence de son mari pour exécuter son projet. Toutes deux arrivèrent en Provence — comme le raconte Mme de Sévigné — dans un tel état de dénûment qu'elles furent contentes d'accepter la charité d'un peu de linge des belles mains de Mme de Grignan ; elles avaient, en effet, quitté Rome habillées en hommes et sans autres provisions de voyage que les pierreries qu'elles

1. Ce nom doit peut-être se lire « Faget ». Il y avait un baron de Faget, contemporain de Claude. Voir le Père Anselme, Maisons de France, n" 176.

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