‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 63 sur 176 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

que le quart de ses biens soit donné à Jean, et que ces biens soient divisés à cet effet en quatre parties, au lieu d'être divisés en trois, conformément aux dispositions prises dans son testament. Or, on a beau chercher dans le testament; on n'y trouve pas cette division en trois : au contraire, par la dernière clause, Claude appelle Melchior et Denys (ils ne sont que deux) à partager entre eux tout ce qui reste de ses biens, après que les droits des légataires auront été satisfaits. On se demande si le nom d'un autre, d'un troisième frère, n'a pas disparu du testament par suite d'un oubli du malade ou du notaire ; oubli qu'on n'a jamais eu l'occasion de rectifier, car en faisant les codicilles on ne s'est pas donné la peine de consulter le testament : non seulement plusieurs objets, comme les médailles d'or du pape Innocent, se trouvent légués dans les deux actes, mais encore, pour fixer la date du premier document, Claude est obligé de faire appel à ses souvenirs de malade. 11 dit qu'il l'a fait le 28 février 1 663, ou dans un autre « più nero tempo ».

Quelle série de complications la clause des codicilles divisant le restant des biens en quatre n'a-t-elle pas dû engendrer! Jean, comme fils de son père, — que celui-ci s'appelât Melchior ou autrement, — avait des droits sur un quart ; il héritait en son propre nom d'un autre quart, c'était (si son père n'avait pas d'autre fils) la moitié de la quotité disponible. Il recevait, en outre, tous les meubles à son usage, avec une crédence à son choix, plusieurs souvenirs de prix, vingt-cinq écus, et les patentes de huit lieux de mont; il devait aussi devenir propriétaire du coffre-fort. Il ne faut pas penser, cependant, que tout l'argent du vieux maître se trouvât dans ce meuble, car il avait, d'après l'histoire de Jean Dominique que nous venons de raconter, « gran danaro » à la banque du Saint-Esprit à Rome. Tant mieux pour les héritiers usufruitiers, s'il en était ainsi; sinon, on ne voit vraiment pas trop de quoi ils auraient été appelés à hériter : presque tout le mobilier a dû passer dans les legs spécifiés ; quant aux vingt-cinq patentes, si l'on en déduit la part destinée à Agnès et celle de Jean, il n'en reste plus que trois. Les codicilles, il est vrai, datent de 1670, et il n'est pas impossible que la fortune du peintre, qui, aussitôt remis

de ses attaques de goutte, travaillait de plus belle, se soit considérablement accrue pendant ses dernières années.

Agnès, on se le rappelle, n'avait que l'usufruit des trois lieux du mont Novenale : ses enfants devaient hériter des onze lieux du mont Saint-Bonaventure. Après sa mort, les autres patentes devaient passer à Claude, fils de Melchior. La part de celui-ci, dans la succession, était assez mince, quoique son nom fût inscrit et dans le testament et dans les codicilles. Vingt-cinq écus avec un tableau et une médaille d'or constituent un legs qui ne l'avantage pas beaucoup sur ses sœurs, héritières de vingt écus chacune. Le père, Melchior Gellée, avait une nombreuse progéniture ; la nièce Anne était probablement aussi de sa famille; puisque le vieux Claude, qui lègue quelques écus à ses enfants, ne laisse pas même un souvenir à leur mère, il faut penser qu'il lui avait déjà assigné sa part dans les dons qu'il fait aux filles de Melchior. Le caractère des menus cadeaux légués à Claude autorise à supposer qu'il y a eu des relations directes entre l'oncle et le neveu. Celui-ci aussi aurait -il quitté son pays pour se rendre à Rome? Y aurait-il vécu, comme Jean, auprès du peintre? A coup sûr, il n'était pas à la maison quand on envoya chercher Vannius pour constater la mort du Lorrain. Le nom de Claude ne paraît pas dans la déclaration du notaire, mais un troisième neveu, Joseph, y fait son apparition.

Joseph doit être ce Giuseppe Gellée, qui, d'après Baldinucci, étudiait la théologie à Rome, et qui lui fournit de précieuses indications sur les tableaux de Claude. Son nom ne paraît ni dans le testament, ni dans les codicilles , ce qui fait penser qu'il était nouvellement arrivé chez son oncle. Nous nous demandons, comme nous l'avons déjà fait à propos de Jean, de qui il était fils. De Denys ou de Melchior, ou de ce frère aîné que nous supposons avoir été le père de Jean ?

Mais laissons là ces discussions généalogiques qui n'ont en ellesrriême qu'un intérêt bien secondaire. La multiplicité des parents mentionnés dans le testament nous fournit le moyen de mesurer la bonté du Lorrain et la fidélité de ses affections. Les amis de Rome, la bienveillance si flatteuse des grands ne lui ont pas fait oublier ceux qui vivaient dans le lointain pays de Chamagne.

Et, ici, il faut observer que Claude dit simplement qu'il est né dans le pays, et non pas dans le château de Chamagne. Le château que lui ont donné, depuis, pour berceau, « the castle », de Payne et d'autres, est sans doute le fruit d'une exagération. Le mot château, dans le langage du midi, n'a pas la même signification que dans les contrées septentrionales. Une bicoque qui a plus d'une pièce, vue sous ce beau soleil menteur, dont les effets ont été si heureusement appréciés par M. Daudet clans son Tartarin de Tarascon, devient tout de suite un « castao », et le château de Chamagne a bien pu être quelque chose clans ce genre1.

Rien d'ailleurs ne nous autorise à assigner une origine illustre à la famille Gellée, ni à croire que ce bon Claude, qui ne savait même pas écrire son nom correctement, et qui s'en réfère à l'usage de ses frères, pût s'enorgueillir outre mesure de sa naissance.

Ce n'est pas seulement pour sa propre famille que le peintre se montre excellent; son affection pour les siens a pour corollaire une sorte de bienveillance pour tous ceux qui l'entourent, petits ou grands. Que ce soit le tout-puissant cardinal qui va bientôt ceindre la triple couronne, ou un humble tailleur, — personne, on ose le dire, n'est oublié, tant il tient à témoigner sa reconnaissance pour le moindre service qu'on a pu lui rendre. Les legs qu'il distribue comprennent presque toujours des tableaux, peints de sa main, ou de ces dessins d'après nature qui avaient alors encore plus de valeur que maintenant. De temps en temps, nous trouvons sur sa liste des copies d'après le Guide et le Dominiquin, — les deux maîtres qui à cette époque jouissaient de la plus grande vogue; — puis une toile originale de Carlo Lorenese, cet élève de Vouet qui vivait chez les Muti et dont nous avons déjà parlé. On s'étonne de ne pas trouver d'autres noms, et surtout de ne pas rencontrer quelque ouvrage du Poussin, qui affectionnait beaucoup Claude, on nous l'affirme du moins.

Agnès paraît avoir été pour Claude une fille tendre et dévouée.

i. Le nom même du village de Chàteau-Chamagne a pu contribuer à cette confusion. M. Emile Michc-1 me fait observer que le mot « castello » employé par Baldinucci, ainsi que le remarque M. Meaume dans sa Notice, en invoquant le témoignage d'Alberti, était couramment pris dans le sens de bourg, gros village.

Page 1