‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 62 sur 176 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

de ses productions. Il n'en est rien ; plusieurs dates tracées sur les dix derniers dessins du Livre de Vérité ont échappé à M. de Laborde, et il faut compter encore trois tableaux avant de clore la liste. D'abord un paysage, le Parnasse (L. V., 195), dont l'esquisse ■ — faible et confuse — porte « Claud. F. Rom. 1680 », sans nom d'acheteur. Le fidèle connétable Colonna voulait, lui aussi, son Parnasse (L. V., 193), et Claude écrivit au revers d'un autre dessin : « Quadro facto per illmo Sigr Contestabile Colonna 1680 ». Mais sur le recto on lit : « Roraa 1681 ». C'est la même date qui figure sur le projet d'un tableau de Sainte Marie-Madeleine et Notre-Seigneur en jardinier (L. V., 194), accompagnée des mots « quadro faict per l'emmo et rêver"10 sig il Sigr Cardinell Spada a Rom. Claudio », mais l'esquisse première remontait à six ans; le dessin daté « Roma 1675 », dans la collection du duc de Devonshire, en fait foi1.

Ici, nous devons nous demander si le dernier sujet illustré par le pinceau de Claude lui fut indiqué par son patron, ou s'il le choisit luimême de sa propre initiative. Il avait alors quatre-vingt-un ans, et Ton devine les pensées tristes et graves qui le préoccupaient pendant qu'il essayait de rendre cette scène d'une signification mystique si profonde et qui semble donner comme un gage à la confiance sublime du chrétien dans la vie future. Le dénouement approchait à grands pas. Couronné de cette auréole de gloire qui ne paraît enviable qu'aux yeux des autres, épuisé par des souffrances atroces, Claude a dû être prêt à recevoir avec joie le don suprême que la vie apporte à tous. Il avait bien travaillé, il méritait de bien mourir.

Ce fut le 23 novembre 1682 que la famille du peintre fit appeler en toute hâte le notaire Vannius, dépositaire du testament de Claude. Les deux neveux Jean et Joseph, ainsi que la fille adoptive Agnès Gellée, demeuraient, à ce qu'il semble, dans la maison où Claude venait de mourir. Cette maison, qui était, nous dit Vannius, l'habitation habituelle du peintre2 se trouvait en face de l'Arc -des- Grecs, —

1. Voir à l'Appendice la description des dessins de la collection Devonshire.

2. Claude parait avoir en outre possédé une maison de campagne : il parle en effet dans son testament de ses biens « in Roma et al paese ».

ut, CLAUDE LORRAIN

un petit pont qui sert encore à relier l'église de « Sant' Atanasio dei Greci » au séminaire. Arrivé à la maison funéraire, Vannius, comme il le rapporte, monta au premier étage et se rendit à l'appartement où se tenait la famille : là il vit, dans la première pièce, Claude mort et son corps étendu sur une planche qui était dans la salle. Aussitôt, dit-il, qu'on eut bien et dûment constaté l'identité du cadavre on procéda à l'ouverture du testament, en commençant par les codicilles rédigés le 25 juin 1670.

Agnès, alors âgée de vingt ans, est toujours l'objet d'une sollicitude et d'une affection toutes particulières. La première pensée du malade avait été de lui assurer tout ce qu'il lui avait déjà légué par son testament. « D'abord je confirme le legs fait à Agnès, mia zitella, « grandie et élevée dans ma maison. » Ainsi commencent les codicilles qui doivent encore augmenter outre mesure sa part. Claude lègue à sa fille une médaille d'or du pape Urbain qui représente Monte Cavallo, une chaîne d'or de la valeur de dix écus, et une bague avec un diamant monté en or. Le neveu Jean doit avoir gagné énormément dans l'esprit de son oncle depuis 1 663, car le restant des biens qui devaient être divisés — d'après le testament — en trois parties, doivent être divisés maintenant en quatre. La quatrième part revient à Jean, qui reçoit aussi une médaille d'or du pape Urbain représentant le Baptême de Constantin, une chaîne, une bague, et une seconde médaille d'or du pape Innocent faite « l'année sainte ». Une médaille pareille doit être donnée à son frère Claude, fils, comme lui, de Melchior Gellée de Chamagne. Les deux neveux reçoivent aussi vingt-cinq écus chacun, mais Agnès en recevra cinq cents, tandis que pour les trois nièces de Claude il n'y a, que vingt écus par tête, et que les enfants de celle d'entre elles qui s'appelle Anne n'ont que vingt-cinq écus à partager entre eux. Claude laissa en outre dix écus aux pauvres, et cinq aux femmes qui seront à ses gages à l'heure de sa mort; une Madone copiée d'après le Guide par François de Raguse doit passer à une filleule, la femme de Jean-George Alardino, expéditeur.

Les dépenses des funérailles et de l'enterrement dans l'église de la Trinité avaient déjà été strictement réglées par le testament. Claude

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n'ajoute donc rien à ses premières dispositions, si ce n'est l'obligation de faire célébrer cinquante messes pour le salut de son âme dans l'église de Saint-Denys de Chamagne huit jours après que la nouvelle de sa mort sera parvenue dans son pays natal.

En lisant les codicilles et en se rappelant les dispositions déjà assez compliquées du testament, on comprend que la succession de Claude ait été difficile à débrouiller ; il est même très probable que les procès qui en découlent ne sont pas encore terminés, comme M. Charles Blanc Ta affirmé, dans sa biographie de Claude, d'après les informations d'une personne qu'il ne nomme pas.

Ceux qui doivent profiter des dispositions principales des codicilles et du testament sont toujours les mômes. Agnès, ce personnage inconnu jusqu'à présent, la fille ou du moins la fille adoptive du peintre, vient la première; le neveu Jean, celui qui dirigeait la maison de Claude et lui achetait même ses couleurs et ses pinceaux, lui succède ; puis vient un autre neveu, Claude, fils de Melchior Gellée. Mais la dernière clause du testament avait divisé le restant des biens en deux parts entre les deux frères du peintre, Melchior et Denys; cette clause est remplacée dans les codicilles par une autre qui déclare qu'ils ont été divisés en trois et les divise en quatre, dont l'une doit revenir à Jean. A qui donc les trois autres parts? Il y en a une pour Melchior, une pour Denys, et une pour Jean ; quant à la part qui reste, la quatrième, qui doit en profiter? Nous voilà, ce me semble, en plein procès.

Quel était le père de Jean ? Etait-ce Denys ou Melchior ? Ou faut-il supposer qu'il existait encore un troisième frère non nommé dans le testament? Baldinucci parle, il est vrai, d'un certain « Giovanni », l'aîné de la famille, un graveur sur bois, qui s'était établi à Fribourg, et chez qui Claude est censé avoir appris les éléments du dessin. Ce personnage un peu légendaire a-t-il réellement existé, et était-il le père de ce Jean Gellée, qui avait la main sur tout dans la maison du peintre? Cela est possible, mais cela n'est pas certain. On peut cependant produire un argument qui semble confirmer l'hypothèse de l'existence d'un troisième frère. Nous avons dit que Claude, dans les codicilles, ordonne

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