CHAPITRE VI
d'Aumale, M. Armand, M. Dutuit, M. Roupell, M. Malcolm et M. Heseltine; partout, en un mot, on trouve des dessins de Claude. Nulle part, cependant, on ne les voit en si grand nombre qu'au Musée Britannique. Au Louvre, en comptant ceux de la réserve, il peut y en avoir une vingtaine; M. Malcolm en possède une douzaine; l'Albertine en a plus de quarante, dont quelques-uns sont fort beaux, mais, à Londres, ils se chiffrent par centaines.
On dirait toute une vie de travail renfermée dans ces cahiers, prête à rendre compte de son activité pour peu qu'on veuille les interroger. Et ce trésor sans prix a été acheté en bloc, au siècle dernier, pour une somme insignifiante. Un certain M. Binda se trouvait à Madrid, il y a bientôt cent ans, lorsqu'un marchand lui apporta cette collection inestimable1. M. Binda Tacheta et la revendit peu de temps après à M. Payne Knight, alors directeur du Cabinet des estampes. En 1824, quarante dessins de choix furent reproduits en aquatinte et réunis en volume par le graveur Lewis, qui, deux ans plus tard, fit encore paraître un second volume contenant cinquante-deux autres reproductions exécutées dans le môme genre. On approuva fort ce que Lewis avait fait, et les registres du musée contiennent les compliments exagérés adressés au graveur par les conservateurs sur son habileté et sur la perfection de son rendu. Je ne sais si les conservateurs d'aujourd'hui partageraient l'enthousiasme de leurs prédécesseurs, mais si l'on met les reproductions de Lewis en regard des dessins de Claude, on ne peut s'empêcher de regretter que le peintre ait été aussi mal interprété. Les reproductions de Lewis, quelque bien intentionné que fût l'auteur, montrent — en les exagérant — les mêmes défauts que les reproductions, par Earlom, des dessins du Livre de Vérité. On ne saurait dire que ce ne sont pas des copies bien fidèles; l'œil n'est pas blessé par des incorrections, mais fatigué par une faiblesse accablante qui ne trouve ni les moyens, ni la force d'accentuer à propos, de tracer nettement une ligne, ni de bien indiquer un plan. 11 en résulte une monotonie déplorable, une absence de caractère, de vie,
1. Voir, sur les dessins de Claude au Musée Britannique, le Somerset House Galette, tome ["', page 145, et tome II, page 189.
une sorte de travestissement; ce sont des renseignements utiles pour fixer nos souvenirs, mais qui ne donnent qu'une idée bien faible du talent particulier de Claude. Et Lewis n'en était pas à son coup d'essai; déjà, en 1809, il avait gravé tous les dessins de Claude à la Bibliothèque royale, et il en avait fait une collection qu'il publia chez Chamberlayne. Son travail était, il est vrai, en progrès sur les affreuses reproductions qu'Arthur Pond exécuta à diverses reprises, pendant le cours du siècle précédent, d'après les dessins de Claude conservés dans les collections particulières de l'Angleterre, mais il ne dépassait pas les bornes d'une correction timide et banale.
De nos jours, l'habile photographe Braun a aussi tenté de reproduire les dessins de Claude; son entreprise a été couronnée d'un succès relatif. Quelques-unes des quarante pièces qu'il a portées sur son catalogue sont môme fort réussies; malheureusement, les plus beaux dessins ne sont pas toujours ceux qui sont les mieux venus. On doit regarder comme les dessins les plus parfaits, ceux qui sont lavés au bistre; Claude les a faits dans la plénitude de son talent, avec une suprême liberté de main. Quelquefois, les premiers traits sont arrêtés à la plume, mais assez souvent il se fie entièrement à son pinceau, et le tout est enlevé à coups de brosse. Il a aussi une certaine façon d'appliquer ses couches de couleur sur le papier encore mouillé, qui produit un effet merveilleusement plein et gras. Ce sont justement ces dessins-là que la photographie ne saurait reproduire; les mieux conservés sont ceux qu'il est le plus difficile de bien rendre. Les sombres profondeurs qui, dans le dessin, sont encore illuminées par les reflets du soleil, deviennent, dans la reproduction, des ombres mortes, des taches noires sans vibration, sans physionomie. Ce n'est que quand la beauté primitive a disparu sous l'action de la lumière, que les tons supérieurs se sont affaiblis et que les dessous apparaissent nettement à travers le bistre fugitif, que le procédé arrive à nous rendre assez fidèlement l'image de ce qui en reste. Avec les dessins à la plume, au contraire, ce moyen de reproduction a beau jeu, pourvu qu'ils ne présentent pas de rehauts blancs; s'il y a du blanc, et dans les dessins de Claude il y en a presque toujours, la photographie est