RODIN
De même, Duez :
Mon cher Monet,
Voici ma modeste offrande avec l'es/wir df voir ttiftiiôt fn délicieuse Olym^im au Louvre, liion à voi>
Enfin, Armand Dayol dist uh* 10 u? « li /' tu pnijei, ei s»'
trompe probablement lorsqu'il croit qu'o!. \n\ forcer la porte
du Louvre avec Argenteuil ou /iVj bateau
Cher Monsieur,
Voici ma modeste cotisationpour l'achat de /'Olympia de Manet. If m'associe sans hésitation, à la manifestation en faveur du
grand artiste et je fais desvœux pour quelle soit suivie de l'heureux résultat que vous en attendez.
Permettez-moi cependant de vous dire que la toile en question n'est pas, selon moi, l'œuvre maîtresse de Manet, et que j'eusse préféré voir l'agitation artistique que vous dirigez avec une si généreuse conviction se faire autour d'une œuvre plus caractéristique. Je ne suis ni aveugle, ni injuste, et je reconnais très volontiers les précieuses qualités qui font de i'Olympia une des plus curieuses créations du maître, mais je n'y retrouve pas Manet tout entier. Ici, aussi bien que dans la Lola de Valence, le souvenir obsédant de Goya trouble encore vaguement la pensée du peintre. Ne croyez-vous pas qu'il eût été possible de donner un caractère encoreplus significa tifà votre propagande en choisissant une de ces toiles aux fraîcheurs exquises, aux clairs horizons, aux inoubliables limpidités, comme le Déjeuner sur l'herbe, Argenteuil , En bateau... qui sont les formules définitives du talent libérateur de Manet?
Mais dans les circonstances présentes tout ceci n'est qu'un léger point de détail, et je suis avec vous d'esprit et de cœur puisqu'il s'agit avant tout de rendre hommage à la mémoire d'un artiste dont j'ai toujours aimé le talent et que je considère, malgré l'inégalité des résultats qu'obtinrent ses constants efforts, comme un des grands chefs de l'École française. Je ne doute pas un instant que ses toiles obtiennent bientôt une place d'honneur dans nos premières galeries nationales, puisqu'on y voit déjà figurer des œuvres d'artistes qui ne furent que ses élèves et qui ne travaillèrent que les yeux fixés sur le lumineux et clair idéal qu'il leur avait révélé.
J'estime que l'Ecole française de peinture sera imparfaitement représentée dans nos musées nationaux tant que Manet n'y figurera pas avec au moins trois toiles, heureusement choisies dans son œuvre, et dont l'ensemble synthétisera les diverses étapes de sa vie d'artiste, si pleine de vaillance et d'inquiétude.
Tous mes compliments, cher Monsieur, bonne chance et bien à vous.
Armand Dayot.
154 CLAUDK M ON ET
Pour clore la correspondance, la lettre de remerciements chaleureux de la veuve de Manet :
28 Novembre 1890.
Cher Monsieur,
Votre conduite à l'égard de mon mari et de moi a été au-dessus de tout éloge, nos amis communs doivent tous le reconnaître.
Vous avez montré le cœur le plus dévoué etgénéreux qui existe, et je ne pense à vous qu'avec la plus grande reconnaissance...
Olj^mpia est très bien placée au Luxembourg , il me semble que nous devons être satisfaits pour le moment.
Recevez, cher monsieur Monet, mes souvenirs les plus affectueux et encore merci, merci.
Votre toute dévouée amie.
Suzanne Manet.
L'affaire se termina pour M™° Manet le 18 mars 1890, comme en témoigne le reçu qu'elle remit ce jour-là, daté et signé, au promoteur de la souscription.
« Reçu de Monsieur Claude Monet, la somme de dix-neuf mille quatre cent quinze francs, montant de la souscription pour l'achat de /'Olympia de mon mari. »
Le DINER DES Impressionnistes
C'est vers l'époque de 1890 à 1894 que j'ai connu par Monet les peintres Impressionnistes. J'ai eu l'honneur d'être admis au dîner mensuel dont les assises se tenaient au Café Riche. A ces dîners assistaient, avec Claude Monet, Camille Pissarro, Auguste Renoir, Alfred Sisley, Gustave Gaillebottc, le D"^ de Bellio, Théodore Duret, Octave Mirbeau, parfois Stéphane Mallarmé.
C'étaient des soirs de conversation où les événements du jour étaient appréciés avec la liberté d'esprit qu'apportaient là les artistes éloignés de toutes les organisations officielles. Il faut avouer que la tablée des Impressionnistes était assez turbulente, et qu'il y avait chez ces hommes, en délassement de souci et de travail, la belle humeur d'écoliers en liberté. Les discussions étaient parfois montées de ton, surtout entre Renoir et Gaillebottc. Le premier, nerveux et sarcastique, avec sa voix railleuse, l'espèce de méphistophélisme qui marquait d'ironie et de rire bizarre sa face déjà tourmentée par la maladie, se faisait un malin plaisir d'exciter le second, sanguin et irascible, dont le visage expressif passait du rouge au violet, et même au noir, lorsque ses opinions étaient heurtées avec la verve blagueuse qu'aimait à leur opposer Renoir. Il montrait alors une fougue qui allait jusqu'à une colère d'ailleurs inoffensive. Le débat comportait non seulement des opinions sur l'art et la peinture, mais sur tous les sujets de littérature, de politique, de philosophie, vers lesquels s'élançait la bonne foi de (Gaillebottc, grand liseur de livres, de revues et de journaux. Renoir s'était mis au courant de tout en achetant un dictionnaire encyclopédique où il trouvait des arguments pour « coller CailleboUe ». On devine que Mirbeau se lançait aussi à corps perdu dans ces mêlées spirituelles, et que Mallarmé était écouté lorsqu'il distribuait ses jugements équitables.
Pissarro el Monel étaient aussi des fidèles de la littérature, tous deux d'un goût fin et sûr. Je me souviens d'un véritable tournoi pour el contre Victor Hugo, où toutes les passions donnèrent, toutes les ardeurs el toutes les sagesses, et d'où tout le monde sortit réconcilié pour aller s'installer à quelque terrasse de café, devant le spectacle toujours féerique de Paris le soir. D'autres fois aussi les discussions continuaient à la sortie, sur le boulevard, et je crois bien même qu'il y en a qui n'ont jamais été terminées.
Il m'apparaît nécessaire d'évoquer plus particulièrement les peintres compagnons de Monel au cours de l'étude consacrée à celui-ci. Ces hommes inséparables dans la vie et si bien unis par leur amour de l'art, formeront toujours un groupe indissoluble.
Souvenirs de Pissarro
En 1890, j'ai eu le plaisir d'écrire une préface pour une réunion de ses œuvres dans l'entresol de la maison Boussod , boulevard Montmartre, qu'après le frère de Van Gogh, régenta Maurice Joyant. Je l'avais rencontré à ces dîners des Impressionnistes que je viens d'évoquer, où il était comme le doyen, sans qu'aucune présidence lui fût pour cela conférée.
Il inspirait immédiatement l'affection et le respect. Au moment de ces réunions du café Riche, il était déjà une sorte de patriarche de l'impressionnisme. AvecMonet, son plus ancien camarade du groupe, il avait découvert Turner à Londres, et toujours, depuis^ il restait savamment féru de théories de la lumière et des couleurs, ardent à la recherche des procédés, toujours prêt à la recherche et à la réalisation. Il y avait en lui du docteur ès-sciences picturales, habile à scruter les harmonies d'un tableau, à discerner les dosages nécessaires à l'élaboration du grand œuvre dont le rayonnement inspirait sa vie. Partout où il était, il faisait songer à un vieux Faust parmi les alambics et les cornues, poursuivant non la recherche de la jeunesse impossible, mais de l'art éternel aux perpétuels renouveaux. Il était magnifique d'aspect, de visage, d'expression, charmant de gestes doux, de paroles mesurées, d'argumentation aimable et pressante. Digne d'être peint par Rembrandt dans la pelisse fauve où le maître d'Amsterdam drape ses rabbins, ses érudits et ses bourgmestres, il apparaissait infiniment vénérable avec son beau visage régulier, ses larges yeux d'Orient emplis de lumière, sa barbe où l'âge commençait à neiger ses flocons blancs, ses mains fines de praticien de la peinture.
En même temps que l'homme vénérable, je revois l'œuvre unique léguée à la postérité par le maître d'Éragny.
Comme tout cela est apaisé, délicieux, profond! Comment ces peintures, qui nous paraissent si sages, si patientes, si scrupuleusement étudiées, et qui rayonnent d'une si tendre lumière, ont-elles pu susciter tant de critiques, tantd'animadversions, tant de railleries déplacées, alors qu'il n'y avait qu'à comprendre et à classer le peintre au rang des maîtres incontestés de son art? On a beau faire, on n'arrive pas à s'expliquer nettement une hostilité qui s'est exercée avec trop de succès contre l'œuvre et contre son auteur, jusqu'à empêcher l'une de prendre sa vraie place, et l'autre de gagner sa vie et celle des siens, au sens trop exact des mots. On peut bien dire que Pissarro a connu, non seulement la difficulté de vivre, mais la gêne et même la misère, et qu'il n'aurait pas franchi tant d'années difficiles sans l'amitié et le dévouement qui animaient tous ces hommes les uns pour les autres, et qui leur firent supporter avec fierté et héroïsme les pires moments de détresse.
Rien ne transparaît de ces tourments trop réels dans ces œuvres où il n'y a que l'enchantement des choses dans la magie de l'heure lumineuse. Devant sa toile, sa palette en main, ses couleurs bien classées pour répandre sur tout le paysage la clarté du ciel, Pissarro oubliait tout ce qui n'était pas le spectacle choisi par sa vision et auquel correspondait l'intime de ses sentiments. Il fut un campagnard, épris du village, des jardins et des champs attenant aux maisons rustiques, de la vallée où passe le ruisseau, où serpente la rivière, du chemin bordé de haies fleuries, du clos où les pommiers se parent de la grâce épanouie des fleurs blanches et roses, de la récolte drue, rouge et dorée, des fruits. Il aime, de cette campagne, les occupations régulières et paisibles, revenues aux mêmes saisons et aux mêmes heures, il aime les gens qui passent du même pas, qui échangent les mêmes propos, qui obéissent aux injonctions du temps, aux règles des semailles, des sarclages, des cueillettes, des fenaisons, des mises en meules, des battages, des engrangements. Tout finit par les beaux feux qui flambent à travers la fumée, où les herbes parasites et les résidus de plantes brûlent sur la terre d'automne déjà poudrée de gelées blanches.
Pissarro a été le poète de ces aspects et de ces actes, et il l'a été avec une certitude admirable, un scrupule attentif à toutes les
nuances et à tous les mouvements. Il aurait pu illustrer les Géorgiques, etautantque de l'œuvre virgilienne, de sa peinture savoureuse, amoureuse des travaux et du silence de la campagne, s'exhale l'admiration pour le travail des saisons où se mêlent l'obéissance et la direction de l'homme dont la vie se confond avec celle de la nature, sous le pavoisement splendide des cieux où montent et descendent les clartés et les nuées du jour, les ombres des soirs bientôt suivies des aurores des matins.
Il y a une division dans l'œuvre de Pissarro, comme une contrepartie où le peintre des potagers, des vergers, de la sente des choux, des pommiers dressés et contournés dans les clos herbus, des moissonneurs, des faneuses, des brûleurs d'herbes, a confronté cette existence sereine à l'agitation des villes, à la beauté, mystérieuse aussi, des capitales. Il était préparé à cette tâche par la science de construction dont il fit preuve devant les maisons étagées de la colline de Pontoise, les places et les rues animées du marché de Gisors, les élancements de tours et de flèches hors de l'agglomération des vieilles rues, des vieilles places, des vieilles maisons de Rouen. Il aborda Paris, et il l'aborda avec une maîtrise inconcevable, même chez lui. Soit qu'il prenne son observatoire à la pointe de la place Dauphine, d'où il embrasse, au delà du Pont-Neuf, l'élargissement splendide de la Seine bordée de palais; soit qu'il domine, de la rue de Rivoli, le jardin des Tuileries et tout le ciel de la rive gauche au-dessus du Panthéon; soit qu'il se fixe au carrefour Drouot, à une fenêtre d'où il plonge sa vue sur le boulevard, il devient instantanément, toujours avec la même sagesse, la même force contenue, la même intelligence, le même talent prodigieux, un peintre de villes grand parmi les plus grands. Il est le portraitiste de la ville, comme il a été celui du village. Les maisons de six étages qu'il représente, avec leurs boutiques, leurs façades, leurs fenêtres, sont traitées comme des visages où rien n'est oublié, car tout y est indiqué par une manière de sortilège, sans préciosité, sans puérilité. Les maisons, les monuments, les arbres, les fontaines, les jardins, le fleuve, les bateaux qui passent, tout, jusqu'à la foule du carnaval, jusqu'à la folie des serpentins, tout s'accorde, se classe, s'établit, s'harmonise, selon une loi de lumière dont Pissarro connaissait les accents
visibles et les secrets cachés, tout se fond dans la lumière grise de Paris, délicieuse lumière qui parle au cœur et à l'esprit de tous ceux qui ont vu s'exhaler leurs rêves et passer les fantômes de leur vie dans cette atmosphère chagrine où surgissent des lueurs pareilles à des souvenirs.
Camille Pissarro a été le savant de cette science, le poète de cette poésie. Qu'il reçoive encore cette fois ce pieux hommage offert à l'examen et à la méditation de l'avenir.
Lettres de Pissarro a Claude Monet
On connaîtra l'homme que fut Pissarro, en lisant ces lettres et ces extraits de lettres à Monet, on l'y verra sous le poids de la vie, cherchant pour les siens, inquiet, toujours prêt aussi à rendre service à ses amis, adorant son art et doutant de son talent, acharné à la besogne, et cela jusqu'à la fin, jusqu'à sa mort en 1904. Alors, la gloire est venue pour lui, et l'on aime à croire qu'il a vu la lumière et senti la chaleur de ses premiers rayons.
La première des lettres qui suivent est datée de 1883, la dernière de 1900.
Pantoise, lundi.
Mon cher Monet,
Je n'ai pu vous écrire immédiatement à la réception de votre bonne et triste lettre, étant occupé avec des visites de parents.
Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition; je suis bien mal loti et la besace plate, mais à l'occasion, une bonne nouvelle se présentant je serai heureux de vous en faire part; rien pour l'instant, quelques petites ventes de loin en loin faites par de petits amateurs timides, et bien heureux d'avoir eu Caillebotte pour m' aider à passer ce cap de l'été, sans lui mes ventes ne m'auraient certes pas sauvé du naufrage.
Voyez donc M. I^a Place, patron de la brasserie La Grande Pinte, place des Martyrs, ilvousdonnera à faire une palette ornée, j'en ai fait une ainsi que Manet et autres, il m'a payé cinquante francs avec difficultés, j'ai tenu bon, je savais qu'il en avait
besoin dans sa collection, faites de même et mieux si c'est possible. Si vous voyez Sisley, faites lui en part et dites lui la situation, ce serait bête de se laisser berner pour si peu. Recevez, mon cher ami, mes salutations amicales.
G. Pissarro.
Osny, par Pantoise (S.-et-O.), 12 juin 1883.
Mon cher ami.
Je vous prie de m'excuser de n'avoir pas répondu aussitôt à votre lettre, j'ai été obligé de m'absenter à la recherche d'une maison toujours introuvable; j'avais hâte cependant de vous écrire, pour vous exprimer combien, moi aussi, je me sentais envahi par la crainte de F avenir et un grand découragement.
— Quant à vous donner des nouvelles de la situation de nos affaires avec Durand, je crois que personne ne pourrait en donner de certaines, je ne puis que faire des conjectures, du reste la difficulté que nous avons à avoir de l'argent suffit pour nous indiquer que la position est très difficile, nous en souffrons tous, soyez-en persuadé. — Je n'ai rien pu apprendre de certain. — Je sais que la vente ne marche pas du tout, ni à Londres ni à Paris, mon exposition n'a rien fait comme entrées, il y a eu une ou deux offres d'achats, mais Durand demandait trop cher et tenait bon ses prix (chose étrange), quant à l'exposition Sisley c'est encore plus mauvais, rien, rien. — Une expédition a été faite de quelques-uns de nos tableaux pour l'exposition de Boston, d'après des avis d'Américains, j'ai su que c'était une exposition médiocre qui n'avaitaucune influence, j'en ai parlé à Durand, il m'a répondu que c'était un essai, qu'il profitait de l'occasion pour nous montrer, surtout étant exempté de tout droit de douane.
— Au moment où je quittais Paris, il y a une huitaine, il était aussi question d'une exposition en Hollande, vous devez penser que Durand se remue beaucoup, se hâte de nous mettre en avant, coûte que coûte, peut-être un peu trop en marchand! Ce que nous faisons n'étant pas compris par le public en général devrait être montré, sinon avec pompe, du moins avec un certain goût
particulier, un certain mystère quidonneraitdel'attraitàla chose, n'êtes-vous pas de cet avis? Ainsi à Londres, Durand s'est tout simplement entendu avec un entrepreneur, lequel a entassé nos toiles dans une salle comme l' Hôtel des Ventes. Nous nous trouvons avec J. Lewis-Brown, et d'autres peintres qui sans médire, ne s'assimilent pas avec nous. Tout ceci me prouve que cela ne va pas comme sur des roulettes. Les expositions étant fort coûteuses à organiser, ne pouvant se dispenser de nous montrer, on fait comme on peut; c'est mieux que rien! Durand pourra-t-il aller longtemps ainsi, c'est difficile à dire, je vous le répète, je ne sais absolument rien, que ce que je puis observer comme vous depuis le krach. J'entends bien les autres marchands, brocanteurs et amateurs-spéculateurs, qui disent : — Il en a pour huit jours... mais voilà plusieurs mois que cela dure, espérons que ce ne sera qu'un mauvais passage... J'espère aller à Paris vers les premiers jours de juillet, je vous écrirai un mot et serais très heureux et très aise de causer avec vous de nos affaires. Je vous serre la main .