C. Pissarro
Paris, 204, rue de Rivoli, 7 janvier 1900. Mon cher ami.
Je suis heureux de vous annoncer que Georges est hors de danger, nous avons été fort inquiets pendant quinze jours, naturellement par le fait de cette inquiétude j'ai dû négliger tout ce qui intéresse notre vie quotidienne. Il faut, mon cher Monet, une certaine dose de philosophie pour supporter les ennuis et les malheurs qui nous assaillent sans cesse, heureusement nous avons le travail qui nous fait diversion.
Je suis tout à fait de votre opinion de s'abstenir de toute exposition officielle, je n'en ai pas entendu parler, il est vrai que depuis au moins un mois mes préoccupations ne m'ont pas facilité ces renseignements, étant grippé dernièrement. Durand est venu me voir pendant cinq minutes et ne m'a pas dit un mot
concernant l'exposition . Cependant en novembre Durand m'a exprimé l'intention de faire une exposition, mais il ne semblait pas avoir décidé l'époque, ce n'était qu'une vagife intention, je vois par votre lettre qu'il étudie la question; aussitôt que je pourrai sortir je tâcherai d'avoir quelques renseignements, j'espère qu'il trouvera une solution qui nous satisfera tous; je ne crois pas qu'il pourra décider Degas à en faire partie, c'est de ce côté probablement que viendra la difficulté. Je ne pense pas que Durand nous jouerait le tour de nous envoyer à l'Officielle, vous, vous pourrez l'en empêcher, mais moi et Renoir nous serons obligés de protester ferme. Je ne sais donc, pour le moment, pas grand' chose à vous apprendre. Aussitôt que j'aurai quelque chose à vous dire, je m'empresserai de vous écrire.
A propos de la « Maison des Artistes )), j'ai été comme vous un peu méfiant, mais ayant reçu de Frantz Jourdain une lettre d'encouragement, j'ai cru devoir me mettre sur la liste : j'espère que ces jeunes gens sauront fonder une œuvre utile, je vous envoie ciincluse la lettre de Frantz Jourdain.
Les amis qui vous ont appris que j'avais fait de belles toiles des Tuileriessont bien indulgents, je n'en suis pas bien satisfait; j'ai peu travaillé, je lutte contre la vieillesse et vraiment je ne fais jamais ce que je pense devoir faire, c'est si loin la coupe des lèvres.
Saviez-vous qu'il s'en fallait de peu que je me trouvasse nez à nez avec vous à l'hôtel Savoy, ma passivité de créole et je crois la crainte du brouillard d'automne et du froid de l'hiver, m'en ont empêché. C'est curieux, malgré les inconvénients, Londres m'a souvent attiré et cependant je n'ai jamais pu faire aimer mes tableaux de Londres!
Bien des amitiés de nous tous à vous et à votre famille.
Votre vieux et sincère ami.
G. Pissarro.
Souvenirs de Renoir
Le grand peintre de Montmartre est mort à Gagnes, village du littoral méditerranéen. Il avait trouvé dans le pays d'azur et de soleil la prolongation de sa vie et de son œuvre. Il y pouvait à la fois respirer et peindre, y contempler les verdures, les fleurs, le ciel et l'eau. Tout ce qui est beauté et sourire de la nature, Renoir le possédait, du seuil de sa maison, au tournant des allées de son jardin. Malgré son état de santé d'année en année plus aggravé, il pouvait vivre au dehors, tenir son pinceau de la main déformée par la maladie, transcrire encore sur la toile les visions colorées que ses yeux admiraient, et qui se coloraient encore en passant par son cerveau, merveilleux réceptacle de formes vivantes et d'harmonies lumineuses.
Dans ce paradis intime éclairé de rayons, scintillant de lueurs, il consacrait son art à toutes les déesses qui furent le culte de son existence : la terre féconde enrichie des frondaisons de l'été, des richesses dernières de l'automne, du renouveau du printemps; les fleurs de toutes les saisons qui balancent sur leurs tiges leurs singuliers visages, leurs regards curieux, leurs parfums magiques, leurs grâces mystérieuses; les eaux courantes des rivières qui emportent les paysages à la dérive de leur course; enfin, la femme qui règne sur ce domaine de peinture comme un produit, elle aussi, du sol nourricier, du jardin fleuri, de l'eau brillante de soleil.
Jusqu'à la fin, Renoir a fait jaillir de la nature, comme une création toujours nouvelle, la forme féminine choisie par son instinct et parachevée par son goût, une femme faite, aux épaules rondes et grasses, aux seins menus, un peu courte avec de longues cuisses, des pieds et des mains robustes, et un visage encore et toujours enfantin. Je ne suis pas surpris qu'il ait fini par en faire une Vénus, avec cette extraordinaire statue qu'il a conçue, dont il a dirigé l'exécution, et
Souvenirs de Renoir
Le grand peintre de Montmartre est mort à Gagnes, viiiago du littoral méditerranéen. Il avait trouvé dans le pays d'azur et de soleil la prolongation de sa vie et de son œuvre. Il y pouvait à la fois fesjTïrer et peindre, y contempler les verdures, les fleurs, le ciel et l'eau. Tout ce qui est beauté e\ Houv'ire do la nature, Renoir le possédait, du seuil de sa maisoiK^^uT?:^?.^:'?^^-*^ liées de son jardin. Malgré son état de santé d'année < (8881)" <' P^"»* aggravé, il pouvait vi ' <,l(;nirson pinceau de iauiaindélorméepar la maladie,
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Jusqu'à la fin, Renoir a fait jaillir de la nature, comme une créalion toujours nouvelle, la forme féminine choisie par son instinct et parachevée par son goût, une femme faite, aux épaules rondes et grasses, aux seins menus, un peu courte avec de longues cuisses, des pieds et des mains robustes, et un visage encore et toujours enfantin. Je ne suis pas surpris qu'il ait fini par en faire une Vénus, avec cette extraordinaire statue qu'il a conçue, dont il a dirigé l'exécution, et
qui est bien un Renoir entre les Renoir, un résumé étonnant et hardi de son œuvre de peintre de la femme. Peut-être ce petit modèle familier, s'il pensait à autre chose qu'à vivre et à s'épanouir, éprouverait-il une surprise à se voir ainsi ériger parmi les dieux. Pourquoi pas, après tout? Vénus est multiforme, et celle-ci, produit de paysannerie et de faubourg, pour venir après les déesses marines de la Grèce et les grandes dames des châteaux et des forêts de la Renaissance, n'en a pas moins ses quartiers de noblesse naturiste qu'elle fait valoir par la naïveté admirable et l'air décidé avec lesquels elle présente sa nudité à la lumière du ciel et au suffrage des hommes. Elle est toujours élue, d'ailleurs, et le berger chargé d'offrir la pomme symbolique à la plus belle a préféré encore cette fois la petite Vénus de Renoir à l'altière Junon et à la pensive Minerve.
L'artiste ainsi résumé, paysagiste, peintre de parterres et de bouquets, adorateur de la chair féminine, laisse une œuvre encore plus diverse et étendue. Il a été un portraitiste délicieux, un peu enclin dans la seconde partie de sa vie à ramener tous les visages vers le type de ses traits préférés. Mais là aussi et auparavant, combien de physionomies respirantes, joyeuses, délicieuses de finesse ou splendides d'exaltation, n'a-t-il pas représentées dans leur vérité, depuis les fillettes de Durand-Ruel, la famille Rérard, la songeuse tendre de la collection Ghocquet, jusqu'à cette surprenante M""' de Galéa, en laquelle il a bien vu aussi une déesse moderne, soj^euse, satinée, veloutée, bariolée de vêtements et de rubans, et qui pourrait bien rester comme l'enseigne multicolore de son œuvre?
Ce sens du moderne qui est la marque des artistes originaux de tous les temps, Renoir le possédait à un degré rare. Il avait la vision directe de la vie, des réunions de personnages, des colloques sentimentaux, des scènes de plaisir, des élégances de spectacles, et il a été le peintre de la libre vie à travers laquelle il promenait la fantaisie de sa jeunesse et le caprice apparent de son art studieux, receleur de recherches et de scrupules. C'est le Renoir des fêtes de banlieue; des jeunesses embarquées pour les Gythères de Bougival, de Chatou et de Nogent; des Parisiennes dont la malice de sourire et le rêve de regard font figure de Jocondes du canotage; des repas on plein air où l'atmosphère brillante des beaux jours, où
la couleur des yeux et le dessin des sourires s'évaporent délicieusement parmi la fumée des cigarettes et l'ivresse légère de la conversation; des soirées d'apparat où de beaux personnages mondains apparaissent dans le cadre de velours rouge des loges de théâtre; enfin, pour terminer cette énumération, de ce Bal du Moulin de la Galette, offert par Gaillebotte au musée du Luxembourg, en attendant le Louvre, chef-d'œuvre d'animation naïve, tout à la joie de l'instant, représentation de la fleur de la vie, tournoiement des fillettes sans souci, sans prudence ni prévo} ancc, joues roses éclairées par des yeux bleus et par des yeux noirs, bouches entr'ouvertes pour respirer le bonheur et fredonner le chant de l'amour : c'est une après-midi de Montmartre, fixée pour toujours, vérité immédiate changée instantanément en sj^nthèse, démonstration de ce que l'on a nommé l'impressionnisme, en réalité l'art de toujours qui n'a besoin ni de théorie ni de dénomination.
Le groupe de peintres auquel a appartenu Renoir a dû, néanmoins, se grouper autour d'un drapeau de bataille, à l'époque où l'effort de tous ces artistes était contesté, où la difficulté de vivre s'aggravait pour eux de l'exclusion des Salons et des quolibets de la presse. Ce fut leur temps héroïque, l'époque où ils vendaient leurs toiles merveilleuses pour un morceau de pain, on peut le dire, ou pour un billet de cinquante francs qui leur permettait d'acheter des tubes de couleur pour peindre encore. Renoir etMonet ont vécu ensemble pendant une saison, d'un champ de pommes de terre qu'ils avaient cultivé et ensemencé eux-mêmes. C'était le bon temps, naturellement, le temps où l'on a l'avenir devant soi.
J'ai connu un Renoir plus calme qu'aux dîners impressionnistes, Renoir chez lui, à Montmartre, aux déjeuners où assistait Stéphane Mallarmé, qui était un grand pacificateur et marquait de sérénité tous les sujets qui se débattaient autour de lui.
Et puis, il est parti pour Cagnes, n'est plus revenu que de loin en loin à Paris, où je l'ai revu, peignant encore, acharné devant le modèle. Et puis il est mort, et j'ai reçu de Monet, ce jour-là, une lettre où il me disait sa peine de la disparition de son compagnon de luttes, qu'il aimait tendrement. C'est l'adieu à Renoir que je contresigne avec émotion.
Lettres de Renoir a Claude Monet
Quelques lettres, parmi tant d'autres, nerveuses, écrites à bâtons rompus, donneront une lumière vraie à cette physionomie de Renoir et en même temps à celle de Monet, si digne de cette amitié franche et vive.
D'abord, celle-ci, impressions d'un peintre sur les paysages maritimes de l'Ille-et-Vilaine, Saint-Rriac et Dinard :
Mon cher ami,
J'ai eu à peine le temps de causer avec Durand, il est arrivé du monde et Mirheau avec lequel nous avons bavardé de l'exposition. J'ai su cependant qu'il m'avait vendu différentes choses, entre autres le portrait de M. Clapisson, une femme nue accroupie, et des fleurs, je crois. Je suis parti brusquement sans avoir eu le temps de voir personne et me voilà dans un coin gentil. Tout y est petit, petites haies en masses avec jolies plages de sable, petits rochers insignifiants, mais la mer est superbe, il me semble que je regarde un plan en relief, au musée de la marine; bref, c'est joli, mais rien de grandiose, cependant je crois que ce n'est pas perdre son temps de venir voir. J'ai une maison pour deux mois, avec cinq ou six chambres pour nous deux, si ça te tente, et si tu veux venir, ne te gêne pas, rien de plus facile. J'ai vu encore peu de choses, j'ai vu des bateaux à ma porte et je me promets des promenades charmantes dans ces mille petites baies, c'est très curieux. Je t'en écrirai plus long quand j'aurai vu, mais mon impression, c'est gentil. Dinard très joli, de jolis bateaux de pêche sur des fonds de verdure. En venant en chemin de fer, ai regardé la campagne aux environs de Laval, belles futaies et lacs. Je m'y arrêterai au retour.
Je t'ai dit, je crois, je suis là pour deux mois, ne te gêne pas si tu veux voir, ça vaut la peine.
Ami. Renoir.
Maison Perrette, La Chapelle-St-Brice (Ille-et- Vilaine).
La mer ressemble plus à la Méditerranée qu'à la Manche. Elle est propre et très bleue au beau temps.
Mardi.
Mon cher ami.
Tu as dû avoir une grande désillusion avec les palmiers, mais je crois qu'avec le calme et le temps tu trouveras beaucoup de rattrapage. Je suppose que cette fois tu resteras assez de temps pour travailler tranquillement. Dans ces conditions, sans être talonné par un retour forcé, on a un avantage énorme. As-tu été voir Hyères et les environs, ou as-tu remis ces excursions au retour? En tout cas tu es plus heureux que nous, car les temps brumeux ont l'air de se fixer pour longtemps. Nous avons eu à Paris une tempête terrible, et je ne sais pas comment je suis rentré sans plusieurs cheminées sur la tête. C'est une des plus réussies que j'aie jamais vue.
L'exposition de Manet a bien marché, il y a toujours assez de monde pour que ça ne fasse pas le vide si horrible des deux personnes qui se promènent dans une grande salle. Ils ont fait de six à sept cents francs en moyenne par jour. En somme tout le monde est content. Le discours de Pailleron que tu as dû lire a aiguisé l'appétit des curieux, et ça a donné à Wolf l'occasion de se poser en défenseur des faibles et des révolutionnaires. Mais tu as dû lire tout ça. Nous attendons la vente. Je te dirai si ça a bien marché. Si tu changes, n'oublie pas de me donner tes adresses. Moi je suis cloué à Paris où je m'ennuie fort et je cours après le modèle introuvable, mais je suis peintre de figures! Hélas! c'est bien agréable quelquefois, mais pas quand on ne trouve que des figures pas à son goût. Sur ce, amuse-toi bien, c'est-à-dire fais de belles choses et écris-moi de temps en temps.
A toi.
Renoir.
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