‹ Claude MonetChapitre 33 sur 39 · LES · texte numérisé non relu

LES

.Nymphéas, de Londres ou de Venise, c'est, en niéMu; temps que la réalité, cette réalité vue par Monel, et qui nous montre une beauté de nature qui n'avait pas été vue avant lui, et qui rcst<'ra fixée par lui. Il en est de même avec tous les grands arlisleis. llh;»«un a vu l'univers, et chacun nous révèle TuniverK. L'art, c'est l'uttiver», non pas fragmenté, mais multiplié, c'est mw révélation iiw * de

ce qui existe, c'est une création d'après le mouvement de ■.:; re.

L'art, c'est le signe que l'homme s'est aperçu de la vie, qu'il l'a réfléchie en lui, l'œuvre d'art s'oftre en thème de méditation à tous ceux qui auraient pu vivre sans un arrêt de pensée. Malgré les dénitrrements anciens et nouveaux, Claude Monet a donné du monde qu'il-a contemplé des images merveilleuses. Les heures qu'il a fixées étaient éphémères, mais elles ont la beauté enchantée de la vie disparue, et Renan a pu dire avec une si profonde raison : « Tout est éphémère, mais l'éphémère est mmùmefois divin. » Cette parole revient à l'esprit devant cette \ enise où le décor de dix siècle.-^ prend un aspect mélancolique et n{<^Wi3t*ieux sous les voiles lumineux qui l'enveloppent. L'eau qui clapote va e( vient, passe et repasse autour des palais comme si elle voulait dissoudre ces épaves de l'Histoire, elle emporte, ramène et noie dans ses reflets toutes les splendeurs mortes et tous les orgueils abolis. La magnificence sereine de la nature règne seule sur ces paysages où la ville agitée du plaisir est vue d'assez loin pour que l'on croie voir la féerie d'une cité morte sous le soleil.

Claude Monet s'est trouvé devant le Grand Canal, le Palais Ducal, Saint-Georges le Majeur, le Palais Dario, le Palais Contarini, devant cette ville rev^êtue de marbres verts et roses, écaillée d'or, reflétée au mirage de l'eau, enveloppée dénuées lourdes de chaleur, et immédiatement il a vu ses monuments, ses dômes, ses flèches, ses façades, ses ruelles, ses ponts, comme il avait vu des arciiitccf' ses,

creusées en grottes, ajourées en porches, verdies th ., ; . il a

dégagé Venise -d'elle-même, ne hn a^ardé que sa forme essentielle, comme si elle était déserte, envahie par la nature, les marches de ses palais couvertes d'une moisi^^^^are marine sortie de ces eaux glauques qui créent, avec le pa>sii|it> des ondes de lumière, le seul mouvement de ces toiles aux façades mortes. Mais non! voici, sur

rài. ''. :-.-/i!jy>*. ■*..

l'eau élargie de la mer retrouvée, entre le quai des Esclavons et l'île de Saint-Georges le Majeur, une gondole noire avec son gondolier penché à la poupe, qui glisse, qui bondit sur l'eau, traverse le tableau, avec la prestesse d'une hirondelle.

C'est cette beauté de nature que l'on admirera avec un étonnement grandissant dans ces œuvres vénitiennes de Claude Monet, car il s'y est surpassé, je veux dire qu'il n'avait jamais réalisé ce qu'il voit et comprend, avec autant de force, de relief, avec ce sentiment de la « ronde-bosse » que Rodin reconnaissait à ses toiles d'autrefois, et qui se perpétue avec une certitude et une majesté sans pareilles. Et que l'on ne croie pas, parce que se retrouve ici, avec les pierres et l'eau de Venise chargées de siècles d'histoire, le peintre de la mer sauvage de Belle-Ile, que soient absentes la grandeur affaissée, la somptuosité en ruines, la beauté morbide encore brillante, de cette reine de l'Adriatique couchée dans son manteau de marbres brisés, au long de ses canaux verdâtres. Regardez bien : tout cela y est, avec le reste.

Hommage a l'art de Monet

On a été longtemps sans savoir que Rodin et Monet étaient nés le même jour, à Paris, le 14 novembre 1840. C'est un jour, chez Mirbeau, que tous deux se faisaient des politesses pour passer une porte, qu'ils en vinrent à confronter leurs âges et à les constater identiques. Ne cherchez pas ce renseignement dans le Dictionnaire des Contemporains, de Vapereau : il n'y est pas. Ne le cherchez pas non plus dans le Larousse : il ne s'y trouve pas davantage. Pas même dans les suppléments du Larousse? Pas même! Claude Monet ne figure donc pas dans les Dictionnaires d'hier. Mais, tenez tout de même pour certain qu'il est né le même jour que Rodin, et admirez la simple coïncidence qui rapproche ainsi ce grand statuaire et ce grand peintre.

Il n'y a pas à rechercher si leur renommée est égale, si le tableau accroché parmi d'autres tableaux, à la muraille d'un musée public ou d'une galerie d'amateurs, peut être aussi connu et admiré qu'une statue dressée sur une place publique, parmi la foule... Il n'est pas question non plus du vieux jeu des parallèles, qui n'aurait vraiment que faire ici. Rodin et Monet sont deux grands artistes, qui ont tous deux accompli une carrière glorieuse, (l'un d'eux est toujours en pleine force de conception et de production) et que nous devons honorer en leurs œuvres. Pour Rodin, nous aurions dû dresser son Ralzac sur une place de Paris. Pour Monet, il devrait avoir une salle à lui dans un musée, où nous verrions croître et décroître la lumière sur les rochers de Relle-Ile-en-Mer, les meules et les peupliers de l'Epte, la cathédrale de Rouen, les ponts de Londres, les bassins de Nymphéas, les palais de Venise. Cette salle n'existe pas, mais l'avenir voudra réparer l'indifférence de ceux qui nous ont précédés, l'impuissance où nous sommes aujourd'hui, et il créera

celte salle, ce musée où la vision de Monet apparaîtra à tous avec sa grandeur et sa profondeur.

Ceux qui croient encore que Claude Monet a prodigué la couleur à tort et à travers, et qu'il ne restera rien de ce qu'ils appellent ses « feux d'artifice », lorsque le temps aura décomposé et détruit les mauvaises couleurs dont se servent tous les peintres d'aujourd'hui, ceux-là se trompent sur la substance et la signification de cette œuvre incomparable. Claude Monet n'est pas surtout un peintre de la couleur, ce qui ne signifierait pas grand'chose. Il emploie tout naturellement des couleurs pour rendre les aspects colorés des choses. Mais il est de ceux pour lesquels, au contraire, il n'y a pas de couleurs. Il est, par-dessus tout, avant tout, un peintre de la forme déterminée par la lumière. Toute son œuvre crie cette vérité.

Personne, plus que lui, n'a été préoccupé de la mise en place des aspects de la nature sur la toile, et personne n'a réalisé cette mise en place avec plus d'ampleur, plus d'espace, plus d'harmonie, personne n'a vu et établi plus de plans lumineux entre les objets les plus proches et les horizons les plus lointains. Avec lui, qu'il s'agisse d'une falaise penchée sur la mer, des meules de blé espacées sur le champ paisible, des peupliers dessinant un lacis de feuillage sur le ciel d'été, des ponts de Londres perdus dans les brumes des eaux, les fumées des trains et des steamboats, des palais vénitiens couverts de mousse et d'or au bord de l'eau qui passe emportant leurs reflets, c'est toujours un fragment de la Terre roulant à travers l'infini qui nous apparaît. On n'exprime pas cette poésie profonde, ce rêve illimité, sans les avoir en soi, et chaque œuvre de Monet qui nous surprend comme une apparition grandiose du monde, devient une image expressive de la sensibilité de l'artiste, de son amour pour la beauté des choses.

J'ai dit qu'il y avait autrefois chez Stéphane Mallarméune toile de Claude Monet, un paysage comme entrevu, et pourtant d'une précision délicieuse, un méandre de rivière, une arabesque d'eau à travers la campagne, que Mallarmé comparait au sourire de la Joconde. Or, les couleurs disparaîtraient en partie ou enlièrement de cette toile, que celte expression de charme magique et de grâce ambiguë subsisterait, parce que la forme est écrite avec une rigueur

mathématique, parce que cette forme est déterminée parla lumière et l'ombre, et que les couleurs n'ont rien à voir dans cette construction essentielle, qui manque à tant d'œuvres picturales, et qui est, au contraire, toujours présente chez Monet. Si l'on répond que tout peut disparaître, c'est entendu, mais les monuments les plus solides ont disparu, et la terre elle-même, sous sa forme actuelle, disparaîtra aussi. Ce n'est pas la question, et nous n'en sommes qu'à la durée probable et possible des œuvres humaines. Il est donc permis de croire et de dire que la couleur amoindrie, presque disparue des œuvres de Monet, il resterait de ces œuvres ce qui reste de somptueuses tapisseries, autrefois claires et éclatantes (on n'a, pour s'en assurer, qu'à regarder leur envers) et qui ont gardé intacte leur beauté de composition et de forme, leur distribution de lumière et d'ombre.

L'œuvre de Claude Monet gardera longtemps cette expression qu'elle a au suprême degré du mélange des choses éphémères avec le milieu éternel où éclosent sans cesse les phénomènes d'un instant et de toujours. La nature n'a jamais été scrutée d'un regard plus épris, plus ému, plus adorateur; elle ne s'est jamais mieux révélée dans sa puissance imposante et dans ses changements subtils. Une telle transcription, où il y a l'art complet, l'instinct qui découvre, l'effort qui s'acharne, la science qui domine, connaîtra la justice, car l'admiration ne se trompe pas.

Il importe peu que cette admiration ait été longtemps à se faire jour : il en est presque toujours ainsi avec les révélations de l'art, et il y eut révélation par Monet, qui ne fut pas le premier à voir les êtres et les choses dans l'air, cela est certain, mais qui fut le premier à commencer et à finir un tableau devant l'aspect choisi, se refusant à recomposer, à refaire ce tableau, d'après des études, dans l'atmosphère de l'atelier. Révélation de la nature, et révolution dans l'art.

Il importe peu aussi que l'on rende Monet responsable de tous les essais, clairs ou colorés, analytiques ou synthétiques, inspirés par lui ou par Cézanne, et qui se produisent au Salon des Indépendants et au Salon d'automne. D'abord, tout n'est pas négligeable dans ces assimilations, et tout le serait, qu'il ne faudrait voir là que l'épui-

sèment des formules par les suiveurs, la recherche des inquiets, la mise en valeur des habiles. Mais, quels que soient les paysages issus des paysages de Monet, il serait aussi injuste de les inscrire à son passif que de reprochera Rembrandt, à Raphaël ou à n'importe quel maître, la décadence de son art devenu un art d'école. C'est le train ordinaire des choses qui ne doit empêcher personne de célébrer, comme il doit l'être, avec tout l'enthousiasme de l'esprit et du cœur, le grand artiste de Giverny.

A GiVERNY. — UiNE AUTRE ŒUVRE DE MoNET : SA MAISON ET SON JARDIN

C'est à Giverny qu'il faut avoir vu Claude Monet pour le connaître, pour savoir son caractère, son goûl d'existence, sa nature intime. C'est un homme qui a vécu, qui a connu les affections profondes, le poids de la famille, les anxiétés de la paternité, la perte de ses amis, Caillebotte, Sisley, de Bellio, Pissarro, Renoir, Mirbeau, Degas, et les deuils proches et terribles qui brisent le cœur et ravagent l'esprit; il a survécu parce qu'une force était en lui, une force invincible, qui n'était pas seulement physique, qui était animée par la flamme spirituelle de l'art. Non pas que Monet soit un artiste à vivre d'après une formule et à régler sa production d'après une esthétique : la formule, et même une esthétique, ont été trouvées par d'autres, et appliquées à son art, mais il ne s'en est jamais soucié. C'est un instinct qui est en lui, qui lui fait produire des formes et des couleurs, et il en a été de même de tous les grands artistes. Il a obéi, comme eux, à la loi de son individu et aux injonctions de la nature. La nature a été pour Monet le splendide refuge, une magnifique région déployée en images sublimes, toujours variées et renaissantes, et il s'est emparé des richesses qu'elle lui offrait et qu'il a pu saisir; elle a été le thème, à jamais inépuisable, de son adoration de la lumière, qui détermine les formes et qui crée les jeux infinis de la couleur.

Quand un homme possède le don de voir, de comprendre, de reproduire en résumés magiques ce passage de la lumière sur le monde, il peut vivre seul, car il n'est pas seul : il est entouré de toutes les fées des sources, des rivières, des champs, des bois, de la mer, des saisons; il est en dialogue perpétuel avec elles, il écoute leurs voix, qui sont ses voix. C'est ainsi que s'est affirmé de plus en plus le goût de solitude de Monet, sa sauvagerie, sa vie retirée parmi ses fleurs, au bord de l'eau, dans les prairies, partout où l'on entend les rumeurs

de l'espace. Les voyages l'ont toujours ramené là, et jamais il n'y a oublié ses amitiés, mais toujours il y a affirmé sa volonté de travail obstiné, de réclusion farouche.

A Giverny, chez Monet, je suis allé maintes fois, pas aussi souvent que je l'aurais voulu, seul ou avec des amis, le graveur Victor Focillon, Eugène Carrière, Maurice Hamel, Paul Clemenceau, Jean Ajalbert, le docteur Vaquez, Paul Gallimard, André Barbier, Georges Crès, et surtout, ces dernières années, avec Georges Clemenceau. L'Académie Concourt y fut reçue un jour, pendant la guerre, en la personne de Rosny aîné, Léon Hennique, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Octave Mirbeau accompagné de M"'^Mirbeau, Gustave Geffroy. Claude Monet, pendant les années qui précédèrent la guerre, et pendant la guerre, vint presque régulièrement, aux déjeuners de l'Académie Concourt, et il avait tenu à nous recevoir à son tour. Je rassemble ici tous ces souvenirs de dates différentes pour montrer l'habitation de Monet et Monet chez lui, dans cette maison modeste et pourtant si somptueuse par l'arrangement intérieur et par le jardin, ou plutôt les jardins, qui l'entourent. Celui qui a conçu et agencé ce petit univers familier et magnifique n'est pas seulement un grand artiste dans la création de ses tableaux, il l'est aussi dans le décor d'existence qu'il a su installer pour s'y plaire à l'abri de toutes les tentations du luxe, car le luxe, il l'a comme il l'a voulu, en correspondance parfaite avec son esprit et sa philosophie de la vie. Cette maison et ce jardin, c'est aussi une œuvre, et Monet a mis toute sa vie à la créer et à la parfaire.

Dès que l'on pousse la petite porte d'entrée, sur l'unique grande rue de Giverny, on croit, en presque toutes les saisons, entrer dans un paradis. C'est le royaume coloré et embaumé des fleurs. Chaque mois est orné de ses fleurs, depuis les lilas et les iris jusqu'aux chrysanthèmes et aux capucines. Les azalées, les hortensias, les digitales, les roses trémières, les myosotis, les violettes, les fleurs somptueuses et les fleurs modestes se mêlent et se succèdent sur cette terre toujours prête, admirablement soignée par des jardiniers émérites, sous l'œil infaillible du maître. Si c'est le moment des roses, toutes les merveilles aux noms glorieux vous entourent de leurs nuances et de leurs parfums. Elles sont sur

pieds espacés, en buissons, en haies, en espaliers, grimpant aux murs, accrochées aux piliers et aux arceaux de l'allée centrale. Il y a les plus rares et les plus ordinaires, qui ne sont pas les moins belles, les roses simples, les touffes d'églantines, les plus vives et les plus pâles, et toutes les corolles disent une heure enchantée, vocalisent le chœur de l'été, font croire au décor du bonheur possible.

Des enclos gardent des oiseaux aux plumages divers, poules blanches, canards noirs, faisans dorés, paons déployant leur vaste éventail ocellé de saphir et d'or, faisans rouges et vermeils, et pendant quelques années, des goélands argentés, des mouettes grises, animaux blessés recueillis par Maurice Hamel dans la baie de Somme et mis en pension chez Monet.

L'hiver, une serre de moyenne grandeur enferme ses trésors de chrysanthèmes simples et chevelus, de toutes les couleurs dorées et sombres, au-dessus desquels se balance le monde fantastique et grimaçant des orchidées. Dans la chaleur, les fleurs s'épanouissent, les mousses étalent leurs tapis de velours vert, l'eau s'égoutte et chante. C'est une oasis au milieu de la campagne endormie dans le silence de la neige.

Ce n'est pas toute la richesse florale du domaine. Pour la connaître tout entière, il faut traverser le chemin, grimper au talus du chemin de fer de Vernon à Pacy-sur-Eure, traverser la voie, et pénétrer dans un second jardin qui est le Jardin d'Eau. Autrefois, la petite rivière de l'Epte passait là, sous une voûte de feuillage, et Monet prenait plaisir à y promener ses hôtes en barque jusqu'à la Seine. La rivière passe toujours, mais avec un arrêt. Monet a obtenu du Conseil municipal de Giverny la permission de détourner la rivière, de créer des bassins, et le Conseil municipal a été bien inspiré, car cette création fut la cause d'une éclosion de chefs-d'œuvre. Le cours d'eau détourné dans les bassins creusés, Monet dessina le jardin et les plantations, les saules déployèrent leurs vertes chevelures, les bois de bambous s'élancèrent du sol, les massifs de rhododendrons bordèrent les sentiers, et Monet ensemença les bassins de nymphéas, dont les libres racines flottèrent entre les eaux sur lesquelles s'étalèrent les larges feuilles et jaillirent les fleurs blanches et roses, mauves et verdâtres. Du haut d'un pont garni de glycines,

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L'hiver, une serre de moyenne grandeur enferme ses trésors de chrysanthèmes simples et chevelus, de toutes les couleurs dorées et sombres, au-dessus desqueJM ^e balance le monde fantastique il grimav ■)-il,ii\i. ^^'VrH'-fîoiirs s épanouis-

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qui se trouve être de style japonais, Monet vient juger le tableau qu'il a créé.

En contemplant cette surface d'étang fleurie de nymphéas, encadrée de gazons et de verdures, Monet avait eu l'idée d'exécuter un tapis de Savonnerie pour les Gobelins, bien avant mon entrée à la Manufacture. Quand je pris possession de ma fonction, je lui rappelai son projet, que je ne désespère pas de lui voir exécuter. En attendant, il a consenti au prêt de trois panneaux de Nymphéas, qui ne sont pas des tableaux, mais de véritables aspects décoratifs : exécuté par le procédé du tapis et encadré par un lambris de Rapin, ce triptyque est actuellement une pièce précieuse du Musée des Gobelins.

Quittons la merveille du Jardin d'eau pour retourner au jardin de terre et entrer dans la maison.

Mais non pas avant d'avoir visité les deux ateliers du dehors, l'un à gauche, auprès d'une vaste volière où il y a des perruches qui volent et des tortues qui déambulent autour des feuilles de salade; l'autre à droite. Celui de gauche contient, ou contenait les œuvres anciennes, telles que le Déjeuner sur l'herbe, les Femmes au jardin, et une sélection des œuvres de Monet à toutes les époques ; l'atelier de droite, de création plus récente (exactement pendant la guerre) est occupé par la série des grandes toiles des Nymphéas, décoration d'ensemble qui fait le tour de l'immense salle où la lumière vient d'en haut, tamisée par un vélum. Dans la maison, il y a aussi un atelier, l'atelier primitif, qui est en même temps le salon, où les murs sont couverts de tableaux achevés et d'esquisses, sans cadres, où les bords se touchent. C'est là que Monet apporte son travail de la journée, qu'il contemple pendant des heures, comme je l'ai vu contempler ses toiles à Belle-Ile, et qu'il nettoie, qu'il complète, qu'il harmonise. Une grande table, quelques étagères, beaucoup de fauteuils rustiques, une glace où sont glissées des photographies d'amis, jaunies par le temps, un marbre de Rodin, femme et enfant, un médaillon de fillette sculpté par Renoir, le buste du maître de la maison par Paulin, les portraits des disparus, — tout cela dans une grande lumière qui vient par la baie vitrée ouverte sur le jardin et la porte d'entrée.

C'est parmi les portraits d'amis que se trouve intercalée la célèbre enveloppe où Stéphane Mallarmé avait ainsi inscrit l'adresse de Claude Monet :

Monsieur Monet que, l'hiver ni

L'été, sa vision ne leurre.

Habite, en peignant, Giverny,

Sis auprès de Vernon, dans l'Eure.

Quelle lettre y avait-il sous cette enveloppe? L'une, sans doute, des trois que voici, signées Mallarmé :

Dans la rue, lundi 5 h. (juin 1888).

Je sors ébloui de votre travail de cet hiver; il y a longtemps que je mets ce que vous faites au-dessus de tout, mais Je vous crois dans votre plus belle heure. Ah! oui, comme aimait à le répéter le pauvre Edouard (Manet), Monet a du génie.

Après les Meules :

9 juillet 1890.

Vous m'avez ébloui récemment avec ces Meules, Monet, tant! que je me surprends à regarder les champs à travers le souvenir de votre peinture; ou plutôt ils s'imposent à moi tels.

Enfin, celle-ci, où l'écrivain remercie le peintre du don d'une toile :

Paris, 21 juillet 1890, vite.

On ne dérange pas un homme en train d' une joie pareille à celle que me cause la contemplation de votre tableau, cher Monet. Je me noie dans cet éblouissement, et estime ma santé spirituelle du fait que je le vois plus ou moins, selon mes heures. Je me suis peu couché la première nuit, le regardant; et, dans la voiture. Madame Manet était humiliée que je ne craignisse les incartades du cheval, parmi le bruit de la fête, qu'au point de vue de ma toile... Vous, triste! le seul être qu'un découragement ne doive effleurer!

Au-dessus de ce salon-atelier, c'est la chambre de Monet, vaste et

éclairée par une large fenêtre ouverte sur les champs de Giverny. En même temps qu'une chambre, c'est un musée, le musée de ses admirations et de ses compagnonnages. Il y voit réunis autour de lui un paysage d'Italie de Corot; quatre Jongkind parmi lesquels la Rue d'Avignon et le Paysage du Convoi du pauvre; deux aquarelles et un croquis de Delacroix; une esquisse de Fantin-Latour; une série de dessins de Constantin Guys; deux esquisses de Boudin; quatre Manet, un pastel : Au bord de la mer, un portrait, et deux esquisses; un Degas : le Tub; deux Caillebotte : des Fleurs et la Pluie; trois paysages de Pissarro; un paysage de Sisley; douze Cézanne : le Nègre, les Baigneuses, V Italien; un paysage d'Auvers; un Portrait; un paysage de l'Estaque; un paysage de neige fondante; le Château du Diable; les Pêcheurs; une nature morte; des fleurs; un paysage de dune; neuf Renoir, parmi lesquels le Portrait de Claude Monet lisant; irois portraits de M'"^ Monet; la Casbah, fête algérienne; une Algérienne; deux études de nu; cinq Berthe Morisot : le Bain ; la Jatte de lait; une Marine; Jeune fillette à la levrette; un portrait de femme; une aquarelle de Chéret; une aquarelle de Signac; un pastel de Vuillard; un paysage : le Vésuve, de Marquet; deux bronzes de Rodin.

Ce salon-atelier était plein de vie et de jeunesse aux jours de 1886 où j'y suis allé pour la première fois, des jeunes filles, des jeunes gens, des adolescents, les enfants et les beaux-enfants de Monet, tous réunis autour de lui et de M"^ Monet. A celle-ci, j'apporte mon hommage pour l'amitié et la bonté qu'elle m'a toujours témoignées. Jusqu'à ses derniers jours cette femme distinguée et excellente m'a accueilli de la même affection et du même sourire. Elle avait pour les amis de Monet les prévenances d'une maîtresse de maison qui veut que ses hôtes soient bien reçus et puissent converser en toute liberté. On ne se privait pas de ce plaisir autour d'une table servie d'une copieuse et délicate chère, égayée par des vins légers de toutes les couleurs, dans cette salle à manger aux lambris peints en jaune pâle, relevé aux moulures d'un jaune plus vif, aux meubles, buffets, dressoirs, peints de même manière, décorée sur toutes les murailles d'une profusion d'estampes japonaises, simplement mises sous verres, les plus belles, les plus rares, de Korin et Harunobu

jusqu'à Hokusaï et Hiroshighé; et les plus inattendues aussi, où l'art du Nippon s'est appliqué victorieusement à représenter les costumes et les aspects de la vie hollandaise aux colonies. C'est de Hollande que Monet a rapporté la plupart de ces merveilles, les premières trouvées, comme il l'a raconté, chez quelque épicier de village où elles étaient venues avec les denrées des îles et des possessions d'outre-mer. Le repas terminé, on revenait à l'atelier prendre le café, en traversant le salon bleu où est placée la bibliothèque de Monet. C'est là que M"^ Monet, entourée de ses enfants et des enfants de Monet apparaissait dans tout l'éclat apaisé de la vie heureuse, ses yeux vifs brillant sous son auréole de cheveux poudrés. Elle devait connaître aussi le malheur, l'une de ses filles, mariée au peintre Butler, artiste américain fixé à Giverny, enlevée en pleine jeunesse par la mort cruelle, le 6 février 1899. Ce fut pour la mère un coup du sort dont elle ne se releva pas. Le chagrin joue son rôle de cause inexorable dans la plupart des maux qui nous assaillent et nous trouvent alors sans défense. M"'® Monet alla le 19 mai 1911 rejoindre sa tille dans le petit cimetière de Giverny, pareil à flanc de colline aux cimetières normands et bretons rassemblés autour d'une église rustique, au creux de quelque falaise. Ses obsèques furent émouvantes par la venue de tous les amis de Monet réunis autour de la tombe de la disparue et du chagrin de celui qui restait. Degas, tâtonnant, presque aveugle, représentait le groupe d'autrefois.

La maison fut tout à coup dégarnie par le mariage des trois jeunes filles, mais le deuil ramena dans la maison de Giverny l'une d'elles, qui avait épousé le fils aîné de Monet. Celui-ci mourut en février 1914, cette mort faisant deux nouvelles blessures cruelles. M'"^ Jean Monet se fixa auprès de Monet, l'assistant dans sa solitude, qui serait devenue absolue pendant la guerre, son second fils parti aux armées. On peut dire que Monet a trouvé le courage de survivre et de vivre, et la force de travailler, par la présence de celle qui devint sa fille dévouée, lui gardant sa maison intacte, l'encourageant à reprendre ses outils de peintre, recevant ses amis comme le faisait autrefois sa mère. Comme à tous ceux qui restent debout les derniers, il a fallu à Monet l'énergie de garder le souvenir du passé à travers les jours présents. C'est la loi de l'existence de prolonger les autres, et de continuer

le travail commencé, avant de s'en aller à son tour. Monet a prouvé qu'il était de celte race consciente en reprenant son rôle d'artiste.

Parmi les amis qui lui restaient, il en est un, le grand professeur d'énergie de ce temps, Clemenceau, qui a aidé Monet à passer les années de la guerre par son exemple et par ses visites, où sa rude et afTectueuse parole rendait l'espoir à l'homme accablé par les malheurs publics subis en même temps que ses malheurs privés. Clemenceau était devenu le voisin de campagne de Monet, à Bernouville, par Gisors, distant de Giverny à quelques tours de roues d'automobile, et il ne se faisait pas faute de venir animer la solitude du peintre par la puissance d'action et la verve familière devant lesquelles Monet reprenait courage. J'ai assisté à quelques-unes de ces entrevues, et notamment à celle du 18 novembre 1918, au lendemain de l'armistice. Clemenceau se donna ce jour-là comme récréation, à laquelle il voulut bien m'associer, de venir choisir quelques-unes des toiles de la nouvelle série des Nymphéas, que Claude Monet offrait à la France comme un bouquet de fleurs en hommage à la guerre victorieuse et à la paix conquise.

Cette nouvelle série n'était plus composée d'une série de tableaux, mais de plusieurs séries de toiles formant panneaux et constituant une décoration murale. Chacun de ces panneaux, d'environ quatre mètres de longueur, sur deux mètres de hauteur, est conçu pour être raccordé à d'autres. Le tout figure le tour de l'étang et doit être placé au bas des murailles de la salle d'exposition, pour être vu de haut par le spectateur, exactement comme se voient, dans la réalité, la surface de l'eau et l'encadrement de la berge. Le placement et cet arrangement, de forme sinon complètement ovale ou circulaire, du moins arrondie aux deux extrémités, est la seule condition du don, sans cesse augmenté, de Monet à l'État. Il a voulu que la présentation fut semblable à celle qu'il a réalisée lui-même dans un atelier construit comme une grange, où il y a simplement la longueur et la largeur utiles pour disposer, à distance suffisante, les seize panneaux du paysage d'eau des Nymphéas. Il a réalisé son œuvre, il faut l'ordonner dans sa logique, à Paris, où cet art décrié et discuté a triomphé. L'Etat a accepté cette condition justifiée et organise la salle nécessaire dans l'Orangerie des Tuileries.

Ainsi, le rêve de Monel devant cette eau profonde pourra se perpétuer. Il apparaît désastreux et impossible que ce poème soit fragmenté, que ces toiles formant une seule composition dont le spectateur sera le centre, s'en aillent par le monde en morceaux dont chacun ne dirait plus que le morcellement d'un chef-d'œuvre. Ce sera un musée créé pour l'avenir, un musée sans précédent et sans pareil, où l'homme futur viendra comme nous, rêver de la poésie du monde et scruter l'insondable du néant.

Dernière rêverie devant le Jardin d'eau

C'est la signification suprême de l'art de Monet, de son adoration de l'univers aboutissant à une contemplation panthéiste et bouddhique. Ces Nymphéas, auxquels Claude Monet aura travaillé pendant à peu près un quart de siècle, les quittant, les reprenant, y ramenant sans cesse sa rêverie et son étude, auront été pour lui la fin de son art, j'entends la limite, forcée par le temps, de son art d'approfondissement et de création. Un de ses plus chers amis s'irritait presque de le voir s'obstiner, s'hypnotiser devant ce trou d'eau alors que tant d'autres spectacles auraient pu le solliciter. C'est que Monet savait quelle signification pouvait prendre ce stationnement sans fin devant ce fragment répété de l'espace. Cet homme que l'on a jugé vite sur le mot d'Impression et sur le titre d'Impressionniste, qui deviendront des termes de gloire, car ils prendront devant l'avenir leur vraie signification d'émotion spontanée devant la nature, et de réflexion de plus en plus savante devant les phénomènes mystérieux et admirables de la vie, cet homme au métier jugé rapide parce qu'il aboutissait à des effets d'apparence mathématique et à une vérité simplifiée et grandiose, toujours adéquate au sujet, cet homme fut en réalité, je crois l'avoir prouvé par le récit qui précède, un perpétuel inquiet, un tourmenté de tous les jours, en même temps qu'un solitaire à l'idée fixe, creusant sa pensée jusqu'à l'épuisement, forçant sa volonté à la tâche voulue et fixée, poursuivant son rêve de forme et de couleur presque jusqu'à l'anéantissement de son individu dans l'éternel nirvana des choses à la fois changeantes et immuables. Celte mesure sans fin de son rêve et du rêve de la vie, il l'a formulée, reprise, et formulée à nouveau et sans cesse par le songe éperdu de son art devant l'abîme lumineux du bassin des Nymphéas. Il a trouvé là, pour ainsi dire, le dernier mot des choses, si les choses avaient un premier et un dernier mot. Il a découvert et démontré que tout est

partout, et qu'après avoir couru le monde en adorant la lumière qui l'éclairé, il a su que cette lumière venait se refléter avec toutes ses splendeurs et ses mystères au creux magique entouré de feuillages de saules et de bambous, de fleurs d'iris et de rosiers, à travers le miroir de l'eau d'où jaillissent les étranges fleurs qui semblent plus silencieuses et plus hermétiques encore que toutes les autres fleurs.

Dans ce cadre, au profond de ce miroir fleuri se joue la féerie splendide de l'air devenue la féerie incomparable de l'eau. L'or du soleil resplendit en éclats brisés dans le bleu infini de l'éther renversé. Les nuages d'argent s'arrêtent et reprennent leur course lente ou rapide. La mélancolie rose et grise du soir avoue les dernières ardeurs du jour. La cendre violette annonce la nuit qui va envahir l'horizon. Ces jeux de rayons et de couleurs se mêlent, se dénouent et se recomposent au creux de l'étang, aussi profond que le ciel est haut, à s'imaginer que la terre perforée laisse apercevoir, de l'autre côté, le passage des nuages et les heures alternées du jour. Il faut la puissance de la nature, ces troncs d'arbres rugueux jaillis du sol, ces plantes issues des bords, ces chevelures qui pendent des branches des saules et qui effleurent l'eau frémissante, pour ramener l'esprit vers d'autres images de la réalité plus proche. La poésie shakespearienne prend subitement possession de ce domaine où Monet devient le Prospero d'un décor aux êtres invisibles. La chair nacrée et blonde de Titania luit à travers les branches, Ariel danse en feu follet aux tiges des fleurs, Caliban est enfermé avec ses grognements sous l'écorce rugueuse du vieux saule. Et voici que toute cette fantasmagorie fait place à une autre. La pâle figure d'Ophélie va glisser sur l'eau, les fleurs qu'elle a cueillies s'en vont à la dérive, la pervenche et le bouton d'or, l'iris et le romarin. La branche du saule où elle va se suspendre ploie déjà sous le vent.

Puis, tout retourne au néant, les images et les pensées. Il n'y a plus devant nous que l'eau immobile et muette, les fleurs qui s'ouvrent et se referment, la lumière qui frémit, le nuage qui passe, — la nature et son mystère, un homme qui songe, un grand artiste qui exprime le rêve de l'infini.

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