‹ Claude MonetChapitre 32 sur 39 · WATERLOO-BRIDGE · texte numérisé non relu

WATERLOO-BRIDGE

Venise

Claude Monet a continué son œuvre, pour la joie et l'éducation de notre esprit, par un séjour à Venise. ,

Claude Monet est le seul, parmi les peintres de paysages, que l'on aurait voulu en perpétuel voyage pour obtenir de lui les images fixées de toutes les beautés du globe. Ceci, non pour diminuer les peintres, que j'adore, de la beauié locale, fine, puissante, raisonnée, profonde, telle qu'on la voit chez les maîtres de la Hollande, de l'Angleterre, des provinceM^lW^S'î'Hiftft'î^^our ceux-là, si grands, si émouvants, il ne vient pas à li*8W¥3^*^*^ qu'ils auraient pu quitter leurs plaines, leurs vallées, leurs rivières, leurs collines, leurs routes, leurs villages, leurs villes, que leur génie personnifie, pour s'en aller vers d'autres rives et d'autres cieux. Pourquoi en est-il autrement de Claude Monet? Chez lui, rien de local, rien de circonscrit, bien qu'il ait admirablement exprimé la vérité particulière et poétique des « pays » où il s'est installé, villages de Normandie ou de l'Ilede-France, Vetheuil, ou Louveciennes, ou ce Giverny, qui est devenu sa patrie et son point d'attache, comme Barbizon, pour Millet, Ornans, pour Courbet, Ville-d'Avray, pour Corot. Il y a en lui une force instinctive, une vision généralisée, un amour panthéiste, qui lui font dépasser le précis, l'immédiat, le charme familier, et même la vérité particulière de ce qui l'environne. Parce qu'il est, non pas un peintre de l'objet, mais un peintre de la lumière, il montre les choses dans l'espace, hors de toute définition accidentelle, il ne représente que leur substance et l'atmosphère lumineuse qui les vivifie. Il est donc devenu le peintre des prairies, des fleurs, des arbres, des rochers, des vagues, ou plutôt de la terre, des pierres, «le l'eau, de l'air. Qu'il représente des quais, des maisons, des villes, il donne à ces décors de la vie humaine la même apparence sans

date, le même aspect de durée qu'aux décors de la nature. De sorte que l'impressionnisme, dont on a vu surtout en lui le représentant, et que l'on avait légèrement défini comme une peinture d'analyse rapide, s'est trouvé peu à peu élargi jusqu'à une synthèse grandiose des spectacles de l'univers.

Partout où le paysage prend une amplitude, et partout aussi où les constructions humaines ajoutent leurs pierres, taillées par des mains conscientes et harmonisées par le temps, aux soubassements du sol ou du roc, et revêtent, par un surgissement subit, par la majesté de l'heure, une sorte de caractère sacré, c'est le nom de Claude Monet qui vient à l'esprit. On voudrait qu'il fût peintre de tout ce qui résume ainsi la nature et l'art, fleuves élargis, hautes montagnes, vastes mers, ciels sans bornes, cités prodigieuses. On voudrait que le même regard, qui a vu décroître la dorure du soleil sur les Meules et s'animer les pierres rongées de Rouen au passage de la lumière, eût pu promener sa singulière faculté de précision et de rêve à travers le monde entier, des glaces du pôle aux sables du désert, des cathédrales gothiques au forum romain et au temple grec.

L'espace d'une vie ne peut contenir tant de créations multipliées. Qu'il nous suffise que Claude Monet ait été le peintre des rivières et des villages de la Normandie, des falaises d'Étretat, des villes et des champs de tulipes de la Hollande, des rochers de Belle-Ile-en- Mer et de la Creuse, de la cathédrale de Rouen, des Meules, des Peupliers et des Nymphéas de Giverny, des oliviers et des pins de la Méditerranée, des maisons peintes et des neiges amoncelées de la Norvège, des ponts de Londres, des canaux de Venise.

Car il est allé à Londres, où son art avait une étape depuis longtemps assurée, et notre mémoire garde les prodigieux portraits de l'atmosphère mêlée de brouillards, de fumées et de rayons lointains qui enveloppaient la façade deWestminster, London-Bridge, Waterloo-Bridge... Puis, il est allé à Venise, et son art exprime d'une façon nouvelle ce qui nous avait été montré avec un faste si admirable, une précision si jolie et si pittoresque par les peintres mêmes de Venise, depuis Carpaccio jusqu'à Canaletto et Guardi, et quelquefois par Ziem avec une inspiration brûlante.

Sur le Grand Canal, à l'endroit où Notre-Dame-de-la-SaluteolTre

son vaste perron de marbre au débarquement, arrondit ses dômes surmontés de lanternes, Claude Monet s'est arrêté, a fait amarrer sa gondole, et ses yeux ont regardé et réfléchi, à travers les rangées de piquets dressés au-dessus de l'eau, un paysage singulier et splendide. L'amas de maisons surmonté de l'église se dresse dans une vapeur lilas, infiniment douce, ouatée, chaleureuse et orageuse. L'ombre est verte, et vert aussi le reflet des piquets roux. Une eau clapotante, aux vagues courtes, s'agite et se brise à travers les rangées de pieux et contre les murailles dressées à pic. Au loin, un clocheton blanc comme un minaret. Çà et là, des ombres de gondoles profilent leurs ondulations de cygnes et de serpents. Le ciel et l'eau sont réunis par l'atmosphère lilas et verdâtre. Ce n'est plus la Venise précise, que les maîtres anciens ont vue dans sa beauté neuve et solide, ni la Venise en décadence pittoresque des peintres du dix-huitième siècle, c'est une Venise vue par le regard à la fois le plus ingénu et le plus savant, qui orne la vieillesse des pierres de la parure éternelle et changeante des heures. Venise, avec sa beauté irrégulière et imprévue, son architecture folle, faite de pièces et de morceaux, sa dorure cuivrée, ses marbres où jouent tous les tons de la mer et du soleil couchant, ses barques funèbres, son rêve d'Orient, la gageure de son existence bâtie parmi les flots, — Venise est ici, bien présente et reconnaissable, mais elle n'est pas au premier plan, construite, sculptée, inventoriée, elle est suspendue dans la brume et dans un lointain d'espace qui font songer à la reculée du temps.

Après le Grand Canal et Notre-Dame de la Salule, la gondole de Claude Monet s'est arrêtée encore devant la ruelle d'eau, le Rio de la Sainte, à l'entrée de laquelle se dresse une maison rouge et rose, une muraille à la crête chargée de verdure; devant le Palais Dario, le Palais Contarini, le Palais Ducal, dont les façades en feu ou couleur de mousse, les portes, les fenêtres, les balustres, les arceaux, les cintres, les ogives, s'allongent ou s'élargissent en reflets dans le mouvement de l'eau qui passe. De sa fenêtre du quai des Esclavons, où il habite, pendant le doux et radieux automne de 1908, Claude Monet voit aussi sur l'île plate, tout au ras de l'eau, la silhouette de Saint-Georges le Majeur, le fronton minuscule, le dôme léger,

rélancement du campanile dont la pointe sombre s'éclaire d'une tache rose de soleil. D'autres jours, des vapeurs nacrées et soufrées voilent à demi la fine église, ou bien toute rose au-dessus de l'eau, elle se profile sur le ciel citron. Des gondoles se soulèvent, enlevées par le coup d'aviron du gondolier incliné, elles filent, la proue et la poupe relevées, glissent à la surface verte et dorée de la mer.

C'est ainsi pour toutes les pages de ce poème où la réalité des choses se magnifie par une autre réalité qui est celle de l'air et de la lumière. Claude Monet est un poète, malgré tant de commentaires qui ont voulu défigurer sa conception de la peinture. Autrefois, on accusait cette peinture d'être sommaire, ignorante, extravagante, etc. Les années ont passé, beaucoup de choses ont pris leur vraie place, un commencement de postérité a remplacé le dénigrement aveugle par l'admiration raisonnée. Aujourd'hui, à la faveur, non pas d'une évolution légitime, qui rendrait justice à ses précurseurs, mais pour servir une réaction qui se réclame des formes enfantines et des contrastes colorés d'une esthétique barbare, et précisément pour préconiser un retour prétendu nécessaire à la barbarie primitive, des théoriciens raffinés accusent cet art de Claude Monet et de l'impressionnisme d'être littéral, trivial, banal, réaliste, etc. Réaliste, oui sans doute, et tant mieux! Vive la réalité, qui a toujours été et qui sera toujours la productrice inépuisable de formes, de sensations, de pensées, pour l'artiste, le peintre, l'écrivain ! C'est au réel que tous ont demandé leur inspiration, non pas pour aboutir au réel défiguré, mais au réel transfiguré. La reproduction littérale des choses ne veut que le talent d'imitation, la copie exacte, le calque, le double inutile. L'interprétation, qui n'est pas le mensonge, l'interprétation qui ajoute le rêve au réel, ou qui choisit un aspect du réel, qui s'acharne à exprimer cet aspect, qui explique les choses par les images que l'art donne des choses, telle est la définition qui naît devant l'œuvre originale. S'il ne s'agissait que de fournir des « doubles » des choses, toutes les œuvres d'art seraient semblables, et c'est d'ailleurs trop souvent ce qui apparaît lorsqu'une exposition les confronte.

Une toile de Monet, un paysage de Normandie ou de Belle-lle-en- Mer, de la Hollande ou de la Creuse, de Rouen ou du Jardin des

Nymphéas, de Londres ou de Venise, c'est, en même temps que la réalité, cette réalité vue par Monet, et qui nous montre une beauté de nature qui n'avait pas été vue avant lui, et qui restera fixée par lui. Il en est de même avec tous les grands artistes. Chacun a vu l'univers, et chacun nous révèle l'univers. L'art, c'est l'univers, non pas fragmenté, mais multiplié, c'est une révélation incessante de ce qui existe, c'est une création d'après le mouvement de la matière. L'art, c'est le signe que l'homme s'est aperçu de la vie, qu'il l'a réfléchie en lui, l'œuvre d'art s'offre en thème de méditation à tous ceux qui auraient pu vivre sans un arrêt de pensée. Malgré les dénigrements anciens et nouveaux, Claude Monet a donné du monde qu'il a contemplé des images merveilleuses. Les heures qu'il a fixées étaient éphémères, mais elles ont la beauté enchantée de la vie disparue, et Renan a pu dire avec une si profonde raison : « Tout est éphémère, mais l'éphémère est quelquefois divin. » Cette parole revient à l'esprit devant cette Venise où le décor de dix siècles prend un aspect mélancolique et mystérieux sous les voiles lumineux qui l'enveloppent. L'eau qui clapote va et vient, passe et repasse autour des palais comme si elle voulait dissoudre ces épaves de l'Histoire, elle emporte, ramène et noie dans ses reflets toutes les splendeurs mortes et tous les orgueils abolis. La magnificence sereine de la nature règne seule sur ces paysages où la ville agitée du plaisir est vue d'assez loin pour que l'on croie voir la féerie d'une cité morte sous le soleil.

Claude Monet s'est trouvé devant le Grand Canal, le Palais Ducal, Saint-Georges le Majeur, le Palais Dario, le Palais Contarini, devant cette ville revêtue de marbres verts et roses, écaillée d'or, reflétée au mirage de l'eau, enveloppée dénuées lourdes de chaleur, et immédiatement il a vu ses monuments, ses dômes, ses flèches, ses façades, ses ruelles, ses ponts, comme il avait vu des architectures rocheuses, creusées en grottes, ajourées en porches, verdies de mousses. Il a dégagé Venise d'elle-même, ne lui a gardé que sa forme essentielle, comme si elle était déserte, envahie par la nature, les marches de ses palais couvertes d'une moisissure marine sortie de ces eaux glauques qui créent, avec le passage des ondes de lumière, le seul mouvement de ces toiles aux façades mortes. Mais non! voici, sur

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