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triompher de mauvaises volontés qui se sont traduites par un tumulte ridicule. Des amateurs quinteux et des désœuvrés qui avaient pris le mot d'ordre d'ateliers bien connus ont essayé d'interrompre des enchères, qu'un groupe d'acheteurs sérieux soutenait très bravement. L'attitude du commissaire-priseur et de l'expert a été pleine de convenance. Cette vente, en somme, a produit près de douze mille francs.
Le critique du Rappel écrivait au lendemain de la vente :
« Je ne dois pas dissimuler aux ennemis des impressionnistes — puisqu'impressionnistes il y a — que j'ai acheté une de ces toiles, et que mon collaborateur Emile Blémonten a acheté deux. » Il ajoutait, il est vrai, cette inutile réflexion : « Nous ne voudrions pourtant pas abuser la postérité, Blémont et moi, en lui laissant croire que nous préférons Claude Monet à Eugène Delacroix. »
Gygès, du Paris-Journal, rendait compte aussi de la vente où l'on avait si bien ri :
« On s'est beaucoup amusé des campagnes violettes, des fleurs rouges, des rivières noires, des femmes jaunes ou vertes et des enfants bleus que les pontifes de la nouvelle école avaient légués à l'admiration publique. »
Le Figaro (Masque de Fer) avait écrit avant la vente :
« Tous ces tableaux nous ont un peu fait l'effet d'une peinture qu'on doit regarder à quinze pas en fermant les yeux à moitié, et il est certain qu'il faut avoir un appartement très grand pour pouvoir y loger ces toiles, si l'on veut en jouir même par l'imagination. C'est en couleur ce que sont en musique certaines rêveries de Wagner. L'impression que procurent les impressionnistes est celle d'un ehat qui se promènerait sur le clavier d'un piano, ou d'un singe qui se serait emparé d'une boite à couleurs.
» Cependant, il y a peut-être là une bonne affaire pour ceux qui spéculent sur l'art de l'avenir. »
Le même Masque de Fer du Figaro disait après l'adjudication :
« Quelques-unes des toiles adjugées étaient à ce point révoltantes, quelles ont soulevé de nombreuses marques d'improbation. »
Le journal VÊcho, déclarant la collection très remarquable et très intéressante, approuvait l'exposition et la vente des tableaux :
« Aux plus beaux jours des grandes luttes du romantisme contre l'Académie, on n'a certainement pas entendu plus de malédictions et aussi plus d'expressions enthousiastes que cette après-midi, devant les tableaux de Mtie Morizot et de MM. Claude Monet, A. Renoir et Sisley. »
Deuxième exposition du Groupe en 1876. — Déchaînement
de la Presse
La seconde exposition eut lieu chez Durand-Ruel, 11, rue Le Peletier. En avril 1876, on put voir, dans les galeries de la rue Le Peletier, un ensemble de 252 peintures, pastels, aquarelles, dessins, gravures, de Béliard, Legros, Pissarro, Bureau, Lepic, Renoir, Gaillebotte, Levert, Rouart, Cals, J.-B. Millet, Sisley, Degas, Claude Monet, Tillot, Desboutin, Bertbe Morizot, Jacques François, Ottin fils.
Entre autres toiles aujourd'hui célèbres, Caillebotte y avait exposé ses Raboteurs de parquets, maintenant au Luxembourg; Degas, ses Portraits dans un bureau (Nouvelle-Orléans) , qui sont au musée de Pau; Legros, ses portraits de Barbey d'Aurevilly et de Carlyle; Berthe Morizot, le Bal, le Lever, la Toilette; Pissarro, des paysages de Pontoise; Renoir, des portraits, parmi lesquels celui de Frédéric Bazille, qui appartenait à Manet; Sisley, Y Abreuvoir de Marly, les Inondations à Marly.
Claude Monet y avait exposé dix-huit toiles : le Petit bras (Argenteuil); la Seine à Argcnteuil ; le Chemin d'Épinay (effet de neige); la Plage à Sainte-Adresse ; le Pont du chemin de fer (Argenteuil); la Prairie; le Petit-Gennevilliers; le Pont d' Argenteuil; la Berge d' Argenteuil ; Effet d'automne; les Dahlias; les Bateaux d 'Argenteuil ; la Promenade; Panneau décoratif; le Printemps; les Bains de la Grenouillère; Bateaux de pèche (étude).
Possesseurs de plusieurs de ces toiles : MM. Faure et Choquet.
On ne donna pas l'attention et l'admiration qu'ils méritaient à ces paysages, considérés maintenant comme uniques, et qui ne changent de collectionneurs que par des surenchères devenues
formidables. Une autre toile, le Panneau décoratif, désignée comme une Japonnerie, fui celle qui excita la verve des chroniqueurs et des échotiers du temps. Une revue de la presse assez copieuse doit trouver sa place ici, où elle n'est pas sans intérêt.
Alexandre Pothey, dans la Presse, analysait avec une fine perspicacité les envois de ces artistes indépendants, à qui l'État avait refusé un local, deux ans auparavant, pour exposer leurs œuvres. Au sujet de Monet, il écrivait particulièrement :
« L'envoi de M. Claude Monet se compose d'une série de paysages pris sur nature au Petit-Genncvilliers ou aux environs d'Argenteuil ; ils se distinguent toujours par les qualités d'exécution franche, de sentiment réel et de belle lumière. Mais M. Monet a voulu prouver qu'il savait faire autre chose que du paysage. Il a attaqué une ligure grande comme nature, du /)lus saisissant aspect. C'est une Parisienne à la ligure mutine, aux cheveux blonds, vêtue d'un costume japonais d'une richesse inouïe. La robe, de molleton rouge, est couverte de broderies en soie et or avec des ligures fantastiques d'un relief étonnant. Par un mouvement gracieux, la femme, qui joue avec un éventail, se retourne vers le spectateur. Le personnage s'enlève sur un fond bleu neutre et sur un tapis en nattes. Les amateurs qui recherchent la couleur solide, les empâtements résolus, trouveront un vrai régal dans ce morceau quelque peu étrange. »
Dans la France du 4 avril, ceci, anonyme :
« Les impressionnalistes sont des gens qui se sont donné permission de ne suivre aucune règle, de faire tout au rebours des autres, sans se soucier le moins du monde du bon sens et de la vérité. Us peignent les arbres en rouge ou en jaune, les maisons en indigo, les eaux en carmin ou en ponceau. Leurs personnages ressemblent à des pensionnaires de la Morgue, et, quand il leur en prend la fantaisie, ils mettent sans sourciller la charrue devant les bœufs. Ce n'est pas sain de voir de pareilles choses. »
Le Rappel du 9 avril publiait un article à tendance sympathique d'Emile Blémont :
CLAUDE MOXET 61
« Qu'est-ce qu'un peintre impressionniste? On ne nous a guère donné de définition satisfaisante; mais il nous parait que les artistes qui se réunissent ou qu'on réunit sous cette qualification poursuivent, par divers modes d'exécution, un but analogue : rendre avec une sincérité absolue, sans arrangement ni atténuation, par des procédés simples et larges, l'impression éveillée en eux par les aspects de la réalité.
» L'art n'est pas pour eux une imitation minutieuse et pointilleuse de ce qu'on appelait jadis « la belle nature ». Ils n'ont pas le souci de reproduire plus ou moins servilement les êtres et les choses, ni de reconstruire laborieusement, menu détail par menu détail, une vue d'ensemble. Ils n'imitent pas; ils traduisent, ils interprètent, ils s'attachent à dégager la résultante des lignes et des couleurs multiples que, d'un coup, l'œil perçoit devant un aspect.
» Ils sont synthétistes et non analystes, et ils ont en cela raison, croyons-nous; car si l'analyse est la méthode scientifique par excellence, la synthèse est le vrai procédé de l'art. Ils n'ont d'autres lois que les rapports nécessaires des choses; ils pensent, comme Diderot, que l'idée du beau est la perception de ces rapports. El comme il n'y a peut-être pas deux hommes sur terre qui perçoivent exactement les mêmes rapports dans un même objet, ils ne voient pas la nécessité de modifier suivant telle ou telle convention leur sensation personnelle et directe.
» En principe, en théorie, nous croyons donc pouvoir les approuver pleinement. En pratique, c'est autre chose. On ne fait pas toujours ce qu'on veut faire, comme il faut le faire; on n'atteint pas toujours le but qu'on voit clairement. Les impressionnistes peuvent souvent dire avec Augustin : « Video meliora proboque, détériora sequor! » Ils ne lisent pas toujours couramment dans le grand livre de la nature; ils ne savent pas toujours en dégager, en préciser le sens, et parfois ils commettent des solécismes regrettables et de gros barbarismes. Mais ils ont cet immense avantage d'être affranchis de la routine et du poncif.
» Ils sont libres, et si beaucoup de fruits de cette liberté nouvelle sont verts encore et acides, il y en a déjà un certain nombre
de mûrs, de séduisants et de savoureux. Vienne l'expérience, et les œuvres seront de plus en plus satisfaisantes, nous en sommes persuadés
» Dans la seconde salle, nous trouvons l'exposition de M. Monet. Son tableau le plus important est une Jeune femme essayant une robe de théâtre japonaise. Elle est debout, l'éventail ouvert à la main et la main à la hauteur du visage, et s'en va, rieuse, jouant gaiement le rôle du costume, et retournant sa jolie ligure parisienne pour jouir de l'effet de cette longue robe traînante aux bizarres ornements. Le fond de la robe est d'un ton rouge éclatant et doux, avec lequel s'accordent singulièrement l'épanouissement rieur de la carnation du visage et l'or brun à chauds reflets de la chevelure tordue.
» Parmi les paysages du même artiste, nous avons remarqué surtout la Plage de Sainte-Adresse, une marine solide de ton et large de touche; une Prairie d'une charmante couleur bleue et blonde; une Promenade où une ligure de femme se détache dans un mouvement bien rythmé sur un ciel léger; un Effet d'automne, un Effet de neige et la Seine à Argenteuil. Nous aimons moins le Jardin aux dahlias. Les vigueurs sont trop heurtées, les miroitements trop violents. Dans plusieurs autres toiles, l'artiste a poussé trop loin la décomposition du rayon solaire, le papillonnement des couleurs, l'irisation de la lumière.
» Turner a fait des orgies de bleu; M. Monet fait parfois des orgies d'arc-en-ciel. Ni plus ni moins qu'un chimiste, il tirerait d'un morceau de charbon noir tout l'éblouissement de l'écharpe d'Iris, toutes les couleurs et les nuances complémentaires. Qu'il se contente d'être coloriste, sans l'être à outrance : et au lieu d'un défaut, il aura simplement la plus précieuse des qualités. »
Un rédacteur de {'Événement, Punch, écrit ceci :
« Autre toile bien remarquable : elle représente un grand Japonais (sic) tout de rouge vêtu, tenant à la main un éventail tricolore, ce qui est flatteur pour la France, et entouré d'écrans qui, par un incompréhensible miracle d'équilibre, se tiennent en suspension dans le vide. Cela est signé Claude Monet. »
Le Petit Moniteur universel, dans un article intitulé « L'École des Batignolles » :
« Hier a eu lieu, rue Le Peletier, l'ouverture d'une exposition organisée par un groupe de peintres appartenant à l'école dite impressionnaliste. Nous n'avons pas a apprécier ici la valeur de la méthode, ou, si l'on veut, du système invariablement suivi par les adeptes de la petite école à laquelle on a plaisamment donné le nom d'école des Batignolles. Tout le monde sait que ce système consiste à ne livrer au public que des ébauches où la couleur est parfois aussi peu ménagée que le dessin. Le plus célèbre propagateur de cette peinture est sans contredit M. E. Manet, auquel, d'ailleurs, en dehors de cette bizarrerie voulue, on reconnaît généralement du talent. M. Manet a eu presque un homonyme parmi les exposants de la rue Le Peletier, c'est M. Claude Monet, artiste de valeur, qu'on serait désireux de voir entrer dans une voie plus sérieuse où ses rares qualités se déploieraient infailliblement. Entre autres toiles, M. Claude Monet a exposé une jeune femme blonde drapée dans des étoffes japonaises du plus étrange effet. La figure a des ombres cramoisies par trop choquantes, mais les étoffes sont très habilement et très artistement traitées. »
Le Petit Journal émet ce doute étrange sur les marines de Monet :
« M. Monet, par exemple, a une Japonaise dont le costume éclatant est merveilleux de couleur et de ton ; — à côté, il a des marines d'une fantaisie si bizarre qu'on ne sait où le peintre a vu la mer. »
Burty professait toujours son goût admiratif dans un article de la République française :
« Nous avons déjà dit quelles sympathies nous semblent mériter des artistes qui ne se réclament ni de l'administration, ni de la protection des professeurs, ni de la camaraderie transigeante. Ces messieurs, en étant parvenus à s'entendre sur tous les points qui constituent l'organisation d'une exposition libre, donnent un
bon exemple. Ils font preuve de tact en ouvrant ù ce moment-ci, c'est-à-dire en ne reconnaissant pas les pouvoirs de jurys qu'ils n'auraient point élus, en ne protestant pas ensuite contre des refus injurieux quoique ridicules. »
Armand Silvestre écrivait une longue élude dans l'Opinion nationale :
« Cette école intéressante, au moins par l'ardeur de ses convictions et la persévérance de ses tentatives, mérite bien que nous nous arrêtions un instant à ses tendances. Elle procède d'un principe de simplification vraiment nouveau et auquel on ne saurait contester sa raison d'être. Uniquement préoccupée de la justesse, elle procède par harmonies élémentaires; peu soucieuse de la forme, elle est exclusivement décorative et coloriste. Son idéal est, a notre humble avis, absolument incomplet, mais ses travaux auront assurément une place dans la légende de l'art contemporain. Ceux mêmes qui affectent le plus de dédain /jour elle profitent inconsciemment de ses travaux, qu'il est plus aisé de railler que de nier.
» M. Monet a envoyé une japonnerie de grande dimension où se retrouvent toutes les qualités du peintre de la Robe de Camille. J'aime aussi beaucoup son Effet de neige sur le chemin d'Épinay. Mais quelques-uns de ses tableaux tombent dans une convention qui rappelle celle de Diaz et n'est pas, au fond, plus près de la réalité. »
Le Figaro éditait celte note blagueuse :
« Il parait que les arts n'adoucissent pas toujours les mœurs, car hier, le sergent de ville qui est préposé à la garde de cette galerie s'est vu obligé d'expulser un monsieur trop nerveux qui, devant une toile dont les tons lui déplaisaient, a été pris d'un véritable accès d'épilepsie. On a eu beaucoup de peine à lui faire reprendre ses sens. Un autre visiteur, dans un élan d'indignation, a déposé dix centimes sur le bord d'un cadre. »
Mais celui qui mérite la palme de l'éreintement ignorant, c'est
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certainement l'article d'Albert Wolff, dans le Figaro du 3 avril. Je voudrais avoir le moyen de le faire passer à la postérité. Je lui donne, du moins, la publicité dont je dispose :
« La rue Le Peletiera du malheur. Après l'incendie de l'Opéra, voici un nouveau désastre qui s'abat sur le quartier. On vient d'ouvrir chez Durand-Ruel une exposition qu'on dit être de peinture. Le passant inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à ses yeux épouvantés s'offre un spectacle cruel : cinq ou six aliénés, dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l'ambition, s'y sont donné rendez-vous pour exposer leurs œuvres.
» 11 y a des gens qui pouffent de rire devant ces choses. Moi, j'en ai le cœur serré. Ces soi-disant artistes s'intitulent les intransigeants, les impressionnistes; ils prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard quelques tons et signent le tout. C'est ainsi qu'à la Ville-Evrard des esprits égarés ramassent les cailloux sur leur chemin et se figurent qu'ils ont trouvé des diamants. Effroyable spectacle de la vanité humaine s'égarant jusqu'à la démence. Faites donc comprendre à M. Pissarro que les arbres ne sont pas violets, que le ciel n'est pas d'un ton beurre frais, que dans aucun pays on ne voit les choses qu'il peint et qu'aucune intelligence ne peut adopter de pareils égarements! Autant perdre votre temps à vouloir faire comprendre à un pensionnaire du docteur Blanche, se croyant le Pape, qu'il habite les Batignolles et non le Vatican. Essayez donc de faire entendre raison à M. Degas; dites-lui qu'il y a en art quelques qualités ayant nom : le dessin, la couleur, l'exécution, la volonté, il vous rira au nez et vous traitera de réactionnaire. Essayez donc d'expliquer à M. Renoir que le torse d'une femme n'est pas un amas de chairs en décomposition avec des taches vertes, violacées, qui dénotent l'état de complète putréfaction dans un cadavre! Il y a aussi une femme dans le groupe, comme dans toutes les bandes fameuses, d'ailleurs; elle s'appelle Berthe Morizot et est curieuse à observer. Chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d'un esprit en délire.
» Et c'est cet amas de choses grossières qu'on expose en public, sans songer aux conséquences futaies qu'elles peuvent entraîner! Hier, on a arrêté, rue Le Peleticr, un pauvre homme qui, en sortant de cette exposition, mordait les passants.
» Pour parler sérieusement, il faut plaindre les égarés ; la nature bienveillante avait doué quelques-uns des qualités premières qui auraient pu faire des artistes. Mais, dans la mutuelle admiration de leur égarement commun, les membres de ce cénacle de la haute médiocrité vaniteuse et tapageuse ont élevé la négation de tout ce qui fait l'art à la hauteur d'un principe; ils ont attaché un vieux torche-pinceau à un manche à balai et s'en sont fait un drapeau. Sachant fort bien que l'absence complète de toute éducation artistique leur défend à jamais de franchir le fossé profond qui sépare une tentative d'une œuvre d'art, ils se barricadent dans leur insuffisance, qui égale leur suffisance, et tous les ans ils reviennent avant le Salon avec leurs turpitudes à l'huile et à l'aquarelle protester contre cette magnifique école française qui fut si riche en grands artistes. Ces pauvres hallucinés me font l'effet d'un poète de confiseur, habile à rimer des vers de mirlitons pour les bonbons et qui, sans orthographe, sans style, sans pensée, sans idée, viendrait vous dire : Lamartine a fait son temps. Place au poète intransigeant!
» Je connais quelques-uns de ces impressionnistes pénibles; ce sont des jeunes gens charmants, très convaincus, qui se figurent sérieusement qu'ils ont trouvé leur voie. Ce spectacle est affligeant comme la vue de ce pauvre fou que j'ai contemplé à Bicêtre : il tenait de la main gauche une pelle à feu appuyée sous le menton comme un violon et, avec une baguette qu'il prenait pour un archet, il exécutait, disait-il, le Carnaval de Venise, qu'il se vantait d'avoir joué avec succès devant toutes les têtes couronnées. Si on pouvait placer ce virtuose à l'entrée de l'exposition, le guignol artistique de la rue Le Peletier serait complet. »
Dans le Pays du 4 avril, Georges Maillard écrit un article sous la rubrique : « Les Impressionnalistes » :
« Au fond, ce sont, je crois, des mécontents, des radicaux de
CLAUDE MONKT 67
la peinture, qui, ne pouvant pas trouver de place dans les rangs des peintres réguliers, se sont constitués en société, ont arboré une bannière révolutionnaire quelconque et ont organisé l'exposition qu'on vient d'ouvrir rue Le Peletier.
» C'est, du reste, un spectacle intéressant que cette exposition nouvelle; il y a là environ deux cents tableaux dont la plupart sont à faire cabrer les chevaux d'omnibus. Ce sont des outrances de coloris, des audaces de sujet et des partis pris d'exécution dont on n'a pas idée. Il y a là des brutalités de pinceau, des démences d'exécution et des insanités de conception qui sont absolument révoltantes; ce serait à tomber de désespoir, si ce n'était à se tordre. »
Dans le Soir du 15 avril, le dessinateur Hertall exerce ainsi sa verve plutôt lourde, que n'excusent pas ses quelques agréments d'illustrateur :
« Il y a, nous a-t-on dit, rue Le Peletier, une maison de santé, sorte de succursale de la maison du docteur Blanche. On y reçoit principalement des peintres.
» Leur folie est douce; elle consiste à frotter sans cesse et au hasard, d'un pinceau fiévreux trempé dans les couleurs les plus aiguës et les plus incohérentes, une série de toiles blanches qu'ils font encadrer magnifiquement et à grands frais, — car fous les hôtes de la maison de santé sont des hommes bien doués de la fortune, — puis à les accrocher avec soin et en belle lumière dans des salles convenablement disposées.
» Dans ces salles, ils se promènent ensemble, devisant avec gravité, ne se disputant point entre eux, au rebours des artistes ordinaires, se serrant la main affectueusement, des larmes d'enthousiasme dans la voix devant leurs cadres réciproques, et plongés dans les saintes douceurs d'une admiration mutuelle.
« Ces gens-là sont d'un extérieur agréable, ils sont mis avec une recherche qui atteint parfois l'élégance, leurs mœurs sont douces et affables; ils s'appellent les impressionnalistes.
« Car ce sont leurs impressions qu'ils prétendent nous dépeindre, — dépeindre est le mot, — sur ces toiles inconscientes.
» Comme le vieux maître Freinhoffer qu'a chanté Balzac dans son Chef-d'Œuvre inconnu, /7s voient et admirent dans leurs œuvres ce qu'ils croient y avoir mis. C'est là leur jouissance; c'est là leur gloire. Rien n'est plus respectable, et le spectacle de cette douce folie égayé encore davantage qu'il n'attriste le spectateur.
» Les princes de la science ont essayé sur eux divers traitements; tous sont restés sans résultats. C'est inutilement qu'on les a conduits devant les Titien, les Rembrandt, les Van Dyck, les Paul Vcronèse, etc., etc., devant tous les chefs-d'œuvre immuables légués par le temps; c'est en vain qu'on les a promenés devant les plus beaux sites, sous les plus beaux ciels; qu'on leur a mis devant les yeux les plus remarquables modèles et les femmes les plus éclatantes de couleur, de forme et de beauté. Rien n'y a fait. Leur peinture ne procède ni des grands peintres, ni de la nature; c'est, disent-ils, un art jusqu'alors inconnu : l'art de l'avenir. A peuple nouveau, art nouveau. Rs ne reconnaissent pour initiateur qu'un des leurs, qui est leur maître et qui s'appelle Manet.
» Le Bon bock, la Femme au chat, les Canotiers de la Seine, et enfin la Blanchisseuse qui vient d'avoir, nous dit-on, l'honneur d'être refusée au Salon annuel par les artistes embourbés dans les sentiers de la vieille école, sont les œuvres magistrales où ils puisent leurs inspirations, ainsi que la note qui doit guider leur concert et développer leurs personnelles impressions.
« Les gens atteints de cette folie étrange ne se sont jusqu'alors portés à aucun excès. En dehors de la peinture ils raisonnent avec logique et clarté, et il est à croire que des soins attentifs et éclairés pourront avec un peu de patience, guérir ces affections qui n'offrent d'autre danger jusqu'ici que d'être parfois contagieuses.
« Voici M. Monet que la similitude de nom a jeté dans le rang des impressionnalistes à l'instar de son presque homonyme.
» M. Monet sait bien que les arbres ne sont jamais d'un jaune de chrome aigu comme ceux qui figurent dans son Petit bras d'Argenteuil, n° 148. Il est persuadé que le Chemin d'Épinay, effet
de neige, n° 150, n'a jamais paru sous l'aspect d'une tapisserie de laine blanche, bleue et verte. La Berge d'Argenteuil, n° 157, il en est sûr, n'a jamais été tricotée laine et coton de cinq couleurs. Cela ne l'a pas empêché de rendre ainsi sa prétendue impression. La chose a paru originale à M. Faure, qui s'est fait une originalité nouvelle en acquérant ces impressions. Le public, lui, a regardé, il a ri, il a demandé le nom. Il sait maintenant que le monsieur qui a eu l'étonnante idée de faire des paysages en tricot s'appelle Monet, et M. Monet est en passe de devenir aussi célèbre que M. Manet. »
Dans le Constitutionnel du 10 avril, sous la rubrique : « Mouvement artistique)) avec ce sous-titre : L'exposition des intransigeants dans la galerie de Durand-Ruel, Louis Énault s'étendait longuement sur cette exposition, d'où l'extrait suivant concerne Claude Monet :
« // serait injuste de contester à M. Claude Monet une certaine puissance de coloris dont il fait, du reste, un très regrettable emploi, car il ne semble l'employer que pour se rendre désagréable aux gens. Je ne sais où il a vu les paysages qu'il reproduit, mais je ne crois point qu'il en ait trouvé le modèle dans la nature. Rien de plus faux que cette lumière distribuée au hasard, et que ces tons violents si bien laits pour blesser une rétine délicate. Qu'il y ait de l'éclat dans cette palette, je n 'aurais garde de le nier. Mais c'est un éclat tapageur et de mauvais goût. Voyez plutôt cette robe japonaise à fond rouge. Elle est en soie, j'en suis certain; mais M. Claude Monet — à force d'habileté — est parvenu à lui donner une apparence d'étoffe laine et coton qui réjouirait le cœur d'un gars breton ou d'un paysan normand, si on voulait bien lui permettre d'en prendre un morceau pour se tailler dedans un parapluie du dimanche. Mais je ne leur conseillerais pas de s'en servir le jour où ils iraient voir leurs bœufs. On sait, en effet, que ces animaux réactionnaires n'aiment pas tous les rouges, et je m'étonnerais fort si celui de M. Claude Monet n'avait pas le privilège de les exaspérer singulièrement.
» Telle est, dans son ensemble, l'exposition de ce petit groupe hardi, qui, sous le nom d'intransigeants et d'impressionnistes, plante sa bannière en plein Paris, et affirme ses doctrines avec une audace qu'il n'avait encore jamais eue.
» Si nous lui avons donné notre publicité, c'est que nous n'entendons la refuser à aucune manifestation artistique douée de quelque originalité; mais nous tenons à dégager complètement notre responsabilité de ces doctrines que nous regardons comme singulièrement dangereuses, et envers lesquelles nous sommes bien décidés à nous montrer nous-mêmes toujours intransigeants. »
Sur une coupure de journal dont le nom a disparu, je lis ces quelques lignes consacrées à Claude Monet :
« Le premier qui attire l'attention est M. Claude Monet. Il fait à lui seul plus de bruit que tous les autres réunis. Il est passé maître, d'ailleurs, dans l'art de la mise en scène. Sa Japonaiserie éclate, flamboie et tournoie, comme un feu d'artifice, sur l'une des parois du salon d'honneur; elle représente une magnifique robe de chambre de flanelle rouge, brochée de ramages verts. Du haut de cette robe émergent une tète et une main. La tète, détachée de la vitrine d'un coiffeur parisien, se renverse souriante et lait des efforts impuissants pour se dégager de la partie inverse de la robe. La main agite un éventail tricolore. D'autres éventails, chargés de dessins bizarres, évoluent sur un fond bleu tout autour du motif principal. Ruggicri n'a jamais rien créé de plus éblouissant et de plus fantastique. A côté de cette pièce capitale, M. Monet exhibe une collection de paysages éclairés par des feux de Bengale. Il y en a de tout bleus, il y en a de tout jaunes, il y en a de tout roses, beaucoup de roses. C'est une vraie féerie! Aussi bien le catalogue a-t-il soin de nous apprendre qu'ils appartiennent presque tous à M. Faure, de l'Opéra. Il n'y a que des amateurs nourris dans le sérail de M. Halanzier ou dans un sérail de l'Extrême-Orient pour apprécier à sa juste valeur la peinture pyrotechnique de M. Monet.
» Et pourtant M. Monet sait fort bien, quand il le veut, se faire
comprendre du public : il lui suffît de renoncer à parler le japonais ou le bengali, et de s'exprimer en bon Irançais comme il l'a fait en peignant le Pont du chemin de fer à Argenteuil, la Prairie et la Plage de Sainte-Adresse. Ces trois morceaux teraient très bonne figure au Salon officiel : si le jury ne les médaillait pas, les connaisseurs en admireraient certainement la franchise, l'originalité, l'éclat de bon aloi. »
Dans le Soleil du 4 avril, le chroniqueur Emile Porcheron, au cours d'un article de trois colonnes, donne ainsi sa définition :
« Qu'est-ce que c'est qu'un impressionniste ?
» La question est délicate et demande un peu de réflexion. Pour nous, un impressionniste est un homme qui, sans savoir pourquoi, éprouve le besoin de se consacrer au culte de la palette; et qui, n'ayant ni le talent, ni les études nécessaires pour arriver à un résultat sérieux, se contente de battre la caisse en laveur de son école, en donnant au public des toiles qui n'ont guère d'autre valeur que celle du cadre qui les entoure. »
Et cela continue sur ce ton :
« La Japonaise de M. Monet parait jongler avec une quantité d'écrans; elle est vêtue d'une robe rouge; et le peintre a peutêtre trouvé de bon goût de la draper de telle sorte, qu'une portion du vêtement, sur laquelle est brodée une tête de guerrier, vient s'appliquer justement sur la partie du corps confiée aux soins de M. Purgon. fl est difficile d'être plus déplacé. M. Monet expose encore des paysages; un seul, le n° 140, semble pouvoir mériter ce nom, une vue prise sur le bord de l'eau. Le n° 152 doit être le dernier mot de l'impressionnisme ; bateau bleu, arbres verts, violets, roses et jaunes; quant au fond, nous avons cherché à deviner ce qu'il y avait, nous n'y avons pas réussi... Nous nous arrêtons, car nous ne voudrions pas donner à ce sujet plus d'importance qu'il ne convient. Nous comprenons parfaitement que tout commençant sérieux est en droit d'exiger l'indulgence delà critique; mieux que personne, nous savons quelles énormes difficultés ont à surmonter les jeunes artistes, et nous tendrons
toujours la main nu travailleur consciencieux. En revanche, nous ne saurions être indulgents vis-à-vis des peintres qui n'ont ni talent, ni études à leur avoir, et auxquels l'orgueil immense qui les aveugle défend de faire dans l'avenir un progrès quelconque. »
La Revue politique et littéraire donnait, le 8 avril, une longue élude de Charles Bigot sur l'exposition de la rue Le Peletier, et le critique s'exprimait ainsi à propos de Monet :
« Il est certain que quelques-uns de ces messieurs ne sont pas nés sans talent. M. Claude Monet a de la vigueur dans la main et l'œil d'un véritable paysagiste. Il a deux toiles ici, nullement indignes d'être regardées : l'une intitulée le Printemps, et l'autre la Prairie. Le Printemps est une allée de jardin , tout herbeuse, qui s'enfonce entre des pommiers en fleurs et des arbustes qui poussent leurs premières feuilles; il y a là beaucoup de fraîcheur, une impression du mois de mai qui réjouit les yeux. La Prairie est un grand pré d'herbes jaunissantes et mûres, au delà duquel s'étend une plaine derrière laquelle on aperçoit au loin une rangée de collines bleuâtres. Le regard plonge jusqu'à ces lointains, dans une atmosphère limpide; on éprouve quelque chose de ce qui domine la nature elle-même. Mais que ce même M. Monet est donc agaçant dans un bon nombre des autres toiles! Il a un malheureux goût pour les bleus et les roses dont il serait bien heureux pour lui qu'il consentît à se défier. Nombre de ses paysages sont criards, papillotants. Où donc a-t-il rien observé de pareil, même aux heures du soleil couchant, même aux bords de l'eau ? Je ne parle pas de certaine femme drapée bizarrement dans un costume rouge, en train de s'éventer et encadrée dans une trentaine d'éventails japonais. C'est un coup de pistolet qu'il a voulu tirer, sans doute, et rien de plus. On ne regarde pas cette grande machine écarlate sans qu'elle fasse mal aux yeux, et le mieux est de ne pas la regarder. M. Monet s'est bien gardé de modeler le visage de la femme, car il est de ceux qui dédaignent le modelé ; il l'a même gratifié des teintes les plus cadavéreuses. En revanche, il se trouve sur la robe une manière de monstre japonais tirant de l'épée et brodé. M. Monet s'est si bien appliqué