‹ Claude Monet, sa vie, son temps, son œuvreChapitre 11 sur 55 · SAINTE -ADRESSE · texte numérisé non relu

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Dumas et Courbet se tutoient immédiatement.

— ■ Tu vas dîner avec moi, et le jeune homme aussi.

Le lendemain, tous trois doivent partir pour Étretat, chez la belle Ernestine. Rendez-vous avait été pris, et Monet se trouvait à l'endroit désigné, avant l'heure! Courbet n'y était pas encore. Monet monte chez lui : il dormait profondément, ronflait à poings fermés.

Étonnement de Dumas :

— J'ai fréquenté des rois, dit-il, ils ne m'ont jamais fait attendre! Enfin, ils partent, passent à Etretat de plantureuses journées.

Dumas à table était merveilleux, parlant sur tout, art, histoire, politique, amour, cuisine, répondant à tout, jamais à court, spirituel, éloquent. Courbet dut l'admirer, tout bavard qu'il était, et Monet, silencieux, encore davantage! Quand Dumas et Courbet ne causaient pas, ils chantaient, faisaient la cuisine ensemble, Courbet avec des recettes de Franche-Comté, Dumas avec des recettes du inonde entier!

Sur Courbet, Monet est intarissable, avec une joie visible. Il le raconte tel qu'il était, imite son accent franc-comtois, et son admiration pour lui n'est pas diminuée par les beaux traits d'orgueil épanoui qui sont restés dans sa mémoire. Par exemple, lorsqu'il montre Courbet, à une époque où il devait fournir son portrait par lui-môme à la galerie des portraits de peintres, aux Uffizzi, s'en allant au Louvre pour se documenter, voirie portrait présumé de Raphaël par lui-même. Il s'accouda à la barrière, devant la cimaise d'où l'adolescent génial, sa joue appuyée sur sa main droite, nonchalant et tranquille, regardait le maître d'Ornans. Monet attendait le résultat de l'examen. Courbet contempla longtemps son rival, puis se retournant, placide, fort et sur de lui-même : « Mùssieu Raphaël n'a qu'à bien se tenir! »

Un autre souvenir a encore sa place ici. Courbet avait fait le portrait de la mère Grégoire, patronne de la brasserie de la rue Hautefeuille, au rez-de-chaussée de la maison où Courbet avait son atelier. C'est là qu'il menait déjeuner et dîner, avec une prodigalité

splendide, les bandes d'amis et d'affamés qui encombraient son atelier à l'heure des repas. Ce portrait, ditMonet, était magnifique, la patronne corpulente, trônant à la caisse, entre les bouteilles de liqueurs, les morceaux de sucre et les cuillères en étain. Et c'est de ce portrait que Courbet, en visite au Louvre, encore et comme toujours, disait, se plantant, droit et fort, au milieu du Salon Carré : « Qu'on apporte la Mère Grégoire, et tout ce qu'il y a ici foutra le camp! »

Disons, en conclusion de ce chapitre, avec Duret, que Courbet avait bien placé son amitié en Boudin et Monet. Après sa condamnation pour la chute de la colonne Vendôme, où il n'était pour rien, quand tous ses soi-disant amis le reniaient, qui allaient si bien vivre à ses frais à la brasserie de la rue Hautefeuille, Monet et Boudin ne cessèrent pas de lui écrire pour le réconforter, et de le visiter à la maison de santé de l'avenue du Boule, à Neuilly, où le pauvre grand peintre, condamné, invectivé, bafoué, était prisonnier sur parole.

1870-71. — Hollande et Londres. — Daubigny et Durand-Ruel

Au Salon de 1870, l'envoi de Claude Monet est refusé. Castagnary, dans le Siècle, relate que malgré les efforts de M. Ziem, dont le « libéralisme en cette occasion mérite d'être signalé », le jury a repoussé l'envoi d'un « travailleur solide et éprouvé », M. Théodore Véron; l'envoi d'un » apprenti de talent et d'avenir», M. Claude Monet. « Je ne connais pas, dit-il, les œuvres ainsi rejetées, mais décourager la jeunesse et désespérer l'âge mûr n'a jamais été un acte de sagesse; et pour moi, je le dis en toute sincérité, quand je rencontre au Salon tant d'œuvres malhabiles qu'a sauvegardées seule la mention «hors concours)), de tels refus appliqués à de tels hommes me paraissent inadmissibles. »

Quand on n'a que le Salon pour se produire, et c'était le cas de la plupart des peintres de ce temps-là, il est un peu dur d'être consigné à la porte et d'aller reprendre la toile sur laquelle on avait fondé quelque espoir. Même mal exposé, un tableau peut être découvert par un critique, plaire à un amateur, qui sait même? séduire un marchand. Allons, il faut y renoncer, recommencer les courses avec des toiles sous le bras, connaître les indifférences, sinon les rebuffades, les accueils froids ou les vagues sourires ironiques, enfin l'abandon pour presque rien de ce qui est un essai, oui sans doute, mais peut-être aussi un futur chef-d'œuvre.

Claude Monet connut ces déceptions et ces abandons, mais il avait la foi en lui-même, un entêtement invincible, une sorte de violence froide qui le dressait contre robstacle.il animait ses compagnons de lutte et d'infortune. « Sans lui, j'aurais renoncé » disait plus tard Renoir. Il s'était marié, le 26 juin 1870. Il avait le sentiment de sa responsabilité, et il pouvait prévoir qu'il faudrait longtemps pour faire accepter son art, pour acquérir le droit à une

vie stable. Enattendant, il voyageait, laissant sa femme dans quelque refuge de la côte normande, il partait avec Pissarro pour la Hollande, où il peignait des moulins et des champs de tulipes, puis pour l'Angleterre, à Londres, où il faisait déjà une étude du Palais du Parlement, au bord de cette Tamise où il devait revenir trentecinq ans plus tard avec toute l'inquiétude et toute la force de sa poésie de peintre.

A Londres, il rencontra Daubigny, qui lui rendit un double service. 11 lui acheta un tableau de Hollande, le Canal à Zaandam, des barques aux voiles déployées voguant sur l'eau glauque, sous le ciel mouvementé de nuées, des rives basses où tournent des moulins. Pour achever l'histoire de ce beau tableau, relatons que, Daubigny mort, les experts de sa première vente le retirèrent comme chose nulle. A une deuxième vente, il fut admis et acheté moins de cent francs par Théodore Durel.

Le second service rendu par Daubigny fut de présenter à Durand-Ruel les deux voyageurs, Monet et Pissarro, commencement d'une liaison qui devait durer toute la vie du marchand et des deux artistes par lesquels les autres, qui étaient Renoir et Sisley, connurent aussi la halte et l'asile au cours de leur vie mouvementée. L'ami de la première heure, Frédéric Bazille, n'était plus là, frappé mortellement au combat de Beaune-la-Rolande, le 28 novembre 1870. Il était âgé de vingt-neuf ans, s'était engagé volontairement au 3e zouaves.

Dans le journal Excelsiordu 28 novembre 1910, Gustave Coquiot a publié sur cette rencontre de Monet et de Durand-Ruel une interview de ce dernier conçue en ces termes :

« — C'est Monet que j'ai rencontre le premier, nous dit M. Durand-Ruel.

» Daubigny me présenta Claude Monet en 1870, à Londres; et, sur sa recommandation, je me suis tout de suite intéressé à ce peintre, qui avait déjà un grand talent. Un homme solide et résistant, et qui me parut devoir peindre sans fatigue pendant plus d'années que je ne m'en donnais à moi-même à vivre; il est vrai que je suis leur aîné, à Monet et à Renoir, de neuf ans!...

Rentré à Paris, Monet vint m' apporter ses tableaux et je devins son marchand attitré.

» Deux ans plus tard, je connus Renoir, en même temps d'ailleurs que Manet; puis, j'entrai en relations avec Pissarro, Degas, Puvis de Chavannes et Sisley.

» J'étais alors installé depuis 1869 dans mes galeries actuelles de la rue Laffîtte. Ah ! le vilain moment pour la peinture! Si je n'avais pas été le fils d'un marchand de tableaux, d'abord papetier; si je n'avais pas été, en un mot, nourri dans le métier, je n'aurais pas pu soutenir la bataille que j'avais entreprise alors contre le goût public.

» Autant mon père avait eu de peine à imposer la grande école de 1830, les Delacroix, les Decamps et les Corot; autant moi, je retrouvais les mêmes périls à vouloir vendre des tableaux de Monet et de Renoir.

» On me traitait de fou, d'halluciné. On m'avait accordé un certain crédit (dame ! après la victoire!) parce que j'avais conservé de beaux Delacroix, des Corots, mais de me voir prôner maintenant des Monets et des Renoirs, quel manque de sens commun de ma part! C'est tout juste si l'on ne m'insultait pas publiquement ! »

Ce qui sauva surtout ces artistes intrépides, aux prises avec toutes les difficultés de la vie, ce fut la cohésion de leur groupe. Leur union entre eux, l'appui qu'ils trouvèrent auprès de quelques-uns de leurs aînés, leur firent traverser à travers tous les obstacles les années mauvaises.

« — Je tus tout de même fortement malmené, poursuit M. Durand-Ruel.

» Oui, en 1875, précisément, quand j'organisais, à l'hôtel Drouot, une première vente de tableaux de Monet et de Renoir, que j'avais, par précaution, présentés dans de superbes cadres. Là, pendant la vente, ce fut un beau «chahut» comme on dit maintenant. Ah! comme nous fûmes tous bafoués, et principalement, bien entendu, Monet et Renoir! Le public hurla, nous traita d'imbéciles et de gens sans pudeur. Des tableaux furent vendus

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.10 francs à cause dos cadres. J'en retirai beaucoup moi-même. Après, ce fut tout juste si l'on ne m'emmena point à Charenton! Heureusement que j'étais en bons termes avec ma famille ! — Et la revanche ?

- Elle est complète! Un tableau que je me souviens d'avoir retire à 1 10 francs, fit plus tard 70.000 francs en vente publique. Un autre acheté 50 francs, revendu je ne sais combien de fois — tous les amateurs successifs y perdant leur esprit — est monté à plus de 100.000 francs, ces derniers temps.

- En somme, monsieur, vous avez pu tenir jusqu'au bout?

- Oh ! sans l'Amérique, j'étais perdu, ruiné, d'avoir acheté tant de Monets et de Renoirs! Deux expositions faites là-bas, en 1886, me sauvèrent. Le public américain, lui, ne ricana point. Il acheta — modérément, c'est vrai ; mais, grâce à lui, Monet et Renoir purent enfin vivre; et depuis, comme vous le savez, le public français a bien suivi; car, il n'y a que de lui tenir tète obstinément. »

L'atelier des Batignolles. — Le café Guerbois

Un précieux témoignage de l'histoire de ces peintres indépendants est daté de 1870.

Si Claude Monet eut son tableau refusé au Salon de cette annéelà, sa personne y figura, peinte par Fantin-Latour dans l'Atelier des Batignolles, qui fut depuis acquis par l'Etat en 1892, et qui est maintenant au musée du Luxembourg. Tableau de la même inspiration et du même ordre que les réunions de gardes-civiques, de syndics et de régents d'hospice des Hollandais; que l'Atelier de Courbet; que l'Hommage à Delacroix, œuvre précédente de Fantin; en attendant, de Fantin encore. Autour du piano; et plus récemment, l'Hommage à Cézanne, de Maurice Denis.

L'Atelier des Batignolles est l'atelier d'Edouard Manet, un hommage qui témoigne aujourd'hui pour le groupement d'artistes, d'écrivains, d'amateurs, qui entouraient de leur sympathie le mouvement naissant. Au centre, Edouard Manet peignant, vêtu d'un veston gris sur lequel flotte une cravate bleue, et d'un pantalon gris clair. Sa fine tête à barbe légère et blonde, son front découvert, ses yeux attentifs, son élégance de gentleman en souliers vernis, tout dit à la fois l'artiste et l'homme à la mode. Trois des personnages rassemblés regardent attentivement la toile que peint le maître de l'Olympia. C'est, debout derrière Manet, à sa droite, le peintre allemand Otto Scholderer. Auprès de Manet, un peu à gauche, Auguste Renoir, maigre, tout jeunet, couvert d'un macfarlane et coiffé d'un tout petit chapeau. Assis tout contre Manet, Zacharie Astruc, massif, sérieux, belle tête léonine. Un groupe de quatre autres personnages, qui conversent ensemble, se compose d'Emile Zola, barbu, la face pleine, le front lumineux, les yeux réfléchis, un sourire errant, la main jouant avec son binocle; Edmond

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Maître, ami de Fantin; l'immense Bazille, qui regarde la toile de Manet, et, derrière lui, presque perdu entre sa grande silhouette et le cadre, Claude Monet, petit, trapu, ayant l'air d'attendre son tour pour regarder la peinture de Manet.

J'ai déjà indiqué comment ces artistes se rencontrèrent, au hasard des circonstances de la vie, ce hasard où il semhle qu'il y ait de l'attraction, qui fait se joindre les molécules éparses. (Mande Monet, à dix-huit ans, est le compagnon de Pissarro à un cours de dessin, puis de Renoir, de Sisley, de Bazille, chez Gleyre. Les promenades de ces camarades à travers les expositions des dernières années de l'Empire les mènent à la galerie Martinet, où avait exposé Delacroix, où expose Manet. Celui-ci, au Salon, est agacé par la signature de son presque homonyme, mais efface vite ce mouvement de nervosité : les deux artistes, l'aîné et le cadet, sont vite des amis, elles cinq jeunes gens se joignent à ceux qu'ils regardent comme des maîtres auxquels ils se rallient en pleine bataille, Edouard Manet et Edgar Degas. Tous viennent chercher le repos du soir, l'agrément de la conversation, et aussi l'excitant de la discussion au café Guerbois, avenue de Cliehy. Avec eux, il y a des hommes de lettres : Duranty, critique et romancier du réalisme depuis vingt ans; Emile Zola, débutant, qui vient avec son compatriote Paul Cézanne. C'est de là que Zola partit en guerre, comme Duranty, comme plus tard Duret, et c'est à peu près toute la levée de plumes qui se fit pendant plusieurs années pour défendre et expliquer les nouveaux peintres. D'autres noms parmi ces causeurs du soir : Fanlin-Latour, Bracquemond, Léon Cladel, puis Raffaëlli, plus jeune, venu sur le tard, qui devait comprendre l'ouverture d'espace qui s'était faite, mais qui localisa son observation, ne se donna pas à l'étude des phénomènes lumineux. Huysmans vint aussi. Forain ne parut pas au Guerbois, fit plus tard partie du groupe, et se donna, avec l'ardeur et la force que l'on sait, à la satire sociale.

On peut distinguer dans cet assemblage d'hommes qui se présentent réunis par les catalogues des expositions et les malédictions de la critique. Ils se sont tour à tour appelés les Impressionnistes, les Indépendants, les Intransigeants, mais ces deux

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dernières épithètes ne faisaient que signifier leur attitude en face des Salons, des récompenses officielles, de la guerre des journaux. C'est le nom d'Impressionnistes qui leur est resté, quoiqu'il ne les englobe pas tous, par la raison que c'est ce nom qui a paru résumer la nouveauté de l'apport. Monet a fourni l'enseigne, sans le vouloir, comme en le verra plus loin, en exposant une ébauche sous le titre d'Impression, un lever de soleil sur l'eau. Quelqu'un prit le mot, le jeta aux nouveaux-venus qui l'acceptèrent, comme autrefois les Jacques, les Gueux, acceptèrent les désignations de leurs ennemis.

Si l'on s'en tient à un groupe spécial, à une formule définie, cette formule s'appliquerait à la peinture de Monet, de Pissarro, de Renoir, de Berthe Morizot, deSisley, de Marie Bracquemond, de Guillaumin, mais l'histoire de ce mouvement ne séparera pas ceux qui se sont autrefois réunis, quelles que soient leurs divergences de visions et de pensées. Ce sera l'histoire d'un moment, d'une phase, non l'histoire d'une technique. Ces hommes ont été combattus et victorieux ensemble, ils resteront réunis avec leurs physionomies diverses. Est-ce à dire que leurs conceptions se séparent si nettement, que les uns n'aient jamais aperçu leurs entours, que les autres n'aient pas cherché la clarté véridique de ce qui prenait leur attention d'observateurs? Si Monet s'est donné tout entier à la recherche passionnée de l'univers lumineux, si Degas a concentré toutes ses forces d'esprit devant la physiologie des formes et certains spectacles de civilisation, Pissarro n'a-t-il pas évoqué la vie rurale dans la lumière des champs? Renoir n'a-t-il pas vu la beauté des visages et la poésie du faubourg sous le même soleil qu'il voit se refléter sur les paysages? Raffaëlli n'a -t- il pas cherché une atmosphère en rapport avec les drames et les comédies dont il est l'observateur attentif? L'œuvre de Manet n'est-elle pas l'image d'une évolution incessante qui va des plus belles traditions de la peinture aux spectacles directs, de la beauté du morceau a la beauté de l'espace?

Ici, d'ailleurs, en songeant à Degas, à Forain, à Rafl'aëlli, je souscris à une remarque faite un jour par ce dernier, parce qu'il m'apparaît qu'il y a là une vérité. Pourquoi les cbercheurs de

lumière seraient-ils seuls les impressionnistes? Ceux qui viennent d'être nommés sont des impressionnistes par le dessin, et leurs recherches qui comportent, forcément, la recherche de la lumière, valent aussi par l'inattendu de la sensation, par la vérité fugitive de la silhouette entrevue, par tout le momentané, si expressif de l'ensemble de la vie, qu'ils ont aperçu et fixé. Quelques traits égratignés par Forain sur une page blanche donnent l'impression de gens, de caractères, de milieux.

C'est une preuve nouvelle, à ajouter aux autres, que l'Impressionnisme ne fut pas une doctrine restreinte, valable pour un temps, une formule étroite à classer parmi les curiosités de l'art, mais que ce fut, au contraire, un chapitre de l'histoire universelle, l'art pris où il était et mené plus loin, la vie continuée. Ne songez plus aux vaines querelles, prenez le mot pour ce qu'il est, scrutez-le, dégagez-en le sens général, et il vous apparaîtra applicable dans tous les temps, à toutes les productions d'art, partout où vous apercevrez sur la toile une lueur subite et propagée ou une furtive silhouette humaine. Pour prendre des exemples tout près de nous, chez des artistes qui semblent à l'opposé de ceux-là qui sont en question ici, est-ce que Whistler, Carrière, ne sont pas des impressionnistes par le côté passant de leur œuvre?

Première apparition du Groupe en 1874

La première exposition du groupe eut lieu, 35, boulevard des Capucines, chez Nadar. Le catalogue porte en indication : « Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc. Exposition 1874, ouverte du 15 avril au 15 mai, de 10 heures du matin à 5 heures et de 8 heures à 10 heures du soir », ce qui, pour le soir, était une innovation qui n'a pas été souvent imitée. Comme nom d'éditeur : « Paris, imprimerie Edmond Baume, 109, rue de Latayette. » Pas de préface. Il y eut là, cette première fois, un personnel d'exposants un peu divers, dont la liste est ainsi complète : Zacharie Astruc, Antonin-Ferdinand Attendu, E. Beliard, Eugène Boudin, Félix Bracquemond, Edouard Brandon, Pierre-Isidore Bureau, Adolphe-Félix Cals, Paul Cézanne, Gustave Colin, Louis Debras, Edgard Degas, Jean-Baptiste Guillaumin, Louis Latouche, Ludovic-Napoléon Lepic, Stanislas Lépine, Jean- Baptiste-Léopold Levert, Alfred Meyer, Auguste de Molins, Claude Monet, Mlle Berthe Morizot, Mulot-Durivage, Joseph de Nittis, Auguste-Louis-Marie Ottin, Léon-Auguste Ottin, Camille Pissarro, Pierre-Auguste Benoir, Stanislas-Henri Bouart, Léopold Bobert, Alfred Sisley.

L'envoi de Claude Monet se composait de : sept croquis au pastel, et de cinq peintures : le Boulevard des Capucines ; Le Havre, Bateaux de pêche sortant du port; Coquelicots ; Le Déjeuner; et enfin, Impression, soleil levant. Ce dernier titre, que Monet ajouta pour dire exactement qu'il s'agissait d'une vision instantanée, rapidement rendue, ce mot, suffit aux critiques et aux échotiers des journaux pour se faire une opinion défavorable sur la peinture de Monet, Cézanne, Degas, Guillaumin, Berthe Morizot, Pissarro, Benoir, Sisley, pour ne désigner que ceux qui allaient

former le groupe définitif des réprouvés du Salon. La blague de l'esprit parisien tomba sur eux comme une grêle d'orage, ils furent dorénavant, et pour toujours, d'abord les Impressionnantes, puis les Impressionnistes. Ils eurent au moins autant d'esprit que les critiques et les éebotiers. Ils acceptèrent la blague, le mot, et le drapeau. Et une nouvelle école de peinture se trouva fondée. Il faut s'en louer aujourd'bui. Leur réunion fit leur force.

Jules Glaretie fut de ceux qui ne virent pas la forte nouveauté apportée par les artistes nouveaux. Au cours de son Salon de 1874, recueilli dans son livre de l'Art et les artistes français contemporains, publié chez Charpentier en 1876, il parle ainsi de Manetet de ses amis :

« M. Manet est de ceux qui prétendent qu'on peut, en peinture, et qu'on doit se contenter de l'impression. Nous avons vu, de ces impressionnalistes, une exposition naguère au boulevard des Capucines, chez Nadar. C'était purement déconcertant . MM. Monet, — un Manet plus intransigeant, — Pissarro, Mlle Morizot, etc., semblaient déclarer la guerre à la beauté. L'impression de quelques-uns de ces paysagistes devenait du brouillard et de la suie. »

Et Claretie ajoutait en note, dans son livre :

« La deuxième exposition des impressionnalistes ou impressionnistes, rue Laffitte, a révélé des gens de talent, MM. Caillebotte, Desboutin, Outin, sans compter MM. Degas et Legros, qui n'avaient pas à être révélés (avril 1876). »

Au salon de 1875, Claretie s'inquiétait, discutait et prévoyait :

« Les peintres de la lumière et les peintres du plein air sont peut-être les artistes de l'avenir... Les impressionnistes forment, a côté des fortunystes, un clan spécial, qui ressemble assez à un camp de révoltés comparé à une bande d'indépendants pleins d'élégance. Les impressionnistes procèdent de Baudelaire et les fortunystes du Décaméron... mais la richesse de couleur du

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pinceau de Manet ne peut donner à l'auteur tf'Argenteuil une science qui lui manque... M. Manet n'a pas fait d'études artistiques suffisantes, et, quel que soit le talent d'écrire d'un homme, il lui manquera toujours quelque chose s'il ne sait pas l'orthographe. En peinture, l'orthographe, c'est le dessin. Le canotier et la canot ière de AI. Manet sont largement hrossés, mais on ne peut soutenir qu'un seul trait de leurs visages soit dessiné. . . C'est une pochade... Le fond du tableau est tort joli. Mais cette tache d'un bleu cru qui s'étale derrière les personnages a-t-elle la prétention de représenter la Seine! Jamais la Méditerranée n'a été aussi radicalement bleue que M. Manet nous peint la Seine. Il n'y a que les impressionnistes pour habiller ainsi la vérité. El quand on pense que M. E. Manet est timide, dans ses effets, à côté de M. Claude Monet, on se demande où s'arrêtera la peinture en plein air et ce qu'oseront les artistes qui entendent chasser l'ombre et le noir de la nature entière!

Ne protestons pas trop. Peut-être sortira-t-il de là un absolu progrès. La science de ces intransigeants est nulle, mais leurs procédés, je le répète, sont curieux, et qui sait s'il ne seront pas appliqués, un jour, par quelque maître savant qui unira du moins la solidité de l'étude à la curiosité de ces essais d'artistes, dont l'excentricité a pour excusée! pour mérite qu'ils tentent du moins quelque chose de nouveau et qu'ils combattent à l'avant-garde ? »

Vente a l'Hôtel Drouot en 1875, sous les huées

Il ne s'agissait pas seulement d'exposer, il s'agissait de vendre, — pour vivre. Si l'on veut avoir l'idée de la situation de nos artistes et des sympathies qui les encourageaient et les aidaient, qu'on lise cette lettre d'Edouard Manet, écrite à Théodore Duret en 1875. On y verra en pleine lumière la délicatesse, la simplicité, la bonté de ce grand homme :

Mon cher Duret,

Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé navré et tout à fait à la côte. Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui lui prendrait au choix de dix à vingt tableaux, à raison de cent francs. Voulez-vous que nous fassions l'affaire à nous deux, soit cinq cents francs pour chacun ?

Bien entendu chacun, et lui le premier, ignorera que c'est nous qui faisons l'affaire. J'avais pensé à un marchand ou à un amateur quelconque, mais j'entrevois la possibilité d'un refus.

11 laut malheureusement s'y connaître comme nous pour faire, malgré la répugnance qu'on pourrait avoir, une excellente affaire et en même temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plus tôt possible ou assignez-moi un rendez-vous.

Amitiés.

E. Manet.

Passons au récit de la vente, véritable manifestation qui eut lieu dix mois après l'exposition. Le 24 mars 1875, à l'hôtel Drouot, furent soumis et offerts au public des tableaux et aquarelles de Claude Monet, Renoir, Sisley, Berthe Morizot. La préface du catalogue était écrite d'une façon mesurée par Philippe Burty.

« On n'a point oublié, — disait-il, — que ce groupe d'artistes, exclus systématiquement du Salon, avait groupé une centaine d 'œuvres dans la maison jadis occupée par Nadar, au boulevard des Capucines. Ces peintures, différant par l'expression personnelle, mais conçues dans une direction de doctrine très nette, reçurent là ce que leur refusent leurs puissants confrères : la discussion. Cette épreuve, qui leur fut profitable, devait se renouveler au printemps. En attendant, les artistes que nous avons cités plus haut en appellent au public de l'hôtel Drouot. »

Et Burty rédigeait cette défense :

« Combien ces œuvres méritaient plus que l'attention, la sympathie, par le désir d'éveiller le souvenir de sensations de nature vives et franches; la recherche technique des effets du paysage, sans les artifices des repoussoirs ou des épisodes vulgaires; la préférence pour les tons clairs et hardis; la suppression du détail au profit des masses. Nous avons fait des réserves (et nous les maintenons) sur les rudesses de la touche, le sommaire du dessin, le précieux de certaines indications. Cependant, cet essai d'un mode nouveau en quelques points de la peinture à l'huile est digne d'intérêt. L'originalité et la bonne foi de ceux qui le tentent ne sauraient être sérieusement mises en doute. Il y a bien d'autres exemples d'évolutions dont le temps a démontré les avantages, quelques critiques qu'elles aient commencé par soulever. Ces paysages, ces marines, ces bouquets de fleurs, ces scènes de la vie moderne, apportent dans nos sombres intérieurs infiniment de fraîcheur et de clarté. On n'en saurait dire autant de bien d'autres œuvres payées fort cher, et qui, jaunes, ternes, fatiguées, sans âme et sans recherche, n'apportent aux amateurs délicats et sincères que la fatigue et l'ennui. »

Le Rappel publiait à la veille de la vente une note dont l'auteur était probablement Ernest d'Hervilly :

« Nous savons infiniment gré à des peintres de réaliser avec leur palette ce que les poètes de leur temps ont su rendre avec un accent tout nouveau : l'ardeur de l'azur pendant l'été, les feuilles

de peuplier changées en louis d'or pur les premières gelées blanches; les longues ombres portées des arbres, l'hiver, sur les guérets; lu Seine à Bougival; ou In mer sur la côte, frissonnant sous le souffle du matin; les enfants se roulant dans les gazons piqués de fleurettes. Ce sont comme de petits fragments de la vie universelle, et les choses rapides et colorées, subtiles et charmantes, qui s'y reflètent, ont bien droit qu'on s'en occupe et qu'on les célèbre. »

Le Charivari manquait à sa tradition d'esprit français en écrivant sous la signature de P. Girard :

« Vous rappelez-vous une exposition qui s'installa naguère au boulevard des Capucines, dans l'ancien local de Nadar le Grand ? Des peintres schismatiques y élevèrent 'autel contre autel et entreprirent de lutter contre le Salon. La lutte ne fut pas heureuse. Cependant quatre de ces audacieux (dont une dame) ont organisé une vente à l'hôtel Drouot. On appelle cette école nouvelle l'école des impressionnistes. El pourtant jusqu'ici elle n'a fait aucune impression sur le public. Cette peinture à la lois vague et brutale, nous paraît être l'affirmation de l'ignorance et la négation du beau comme du vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités, et il est trop commode d'appeler l'attention en faisant plus mauvais que personne n'osa jamais faire. »

Les prix des tableaux de Monet varièrent entre 165 francs et 325 francs. Ceux des œuvres de Berthe Morizot entre 80 francs et 480 francs. Ceux de Sisley entre 50 francs et 300 francs. Renoir fut le plus maltraité parles enchères : sur vingt peintures, dix n'atteignirent pas 100 francs, le prix le plus élevé fut 300 francs. On ne se borna pas à rire, la colère surexcita les spectateurs qui brandirent des cannes et des parapluies contre les œuvres maudites.

Néanmoins, comme les toiles mises en vente étaient nombreuses, Burty put célébrer le total obtenu. Le surlendemain, il écrivait dans la République Française :

« La vente des tableaux, des aquarelles et des pastels de j/iie Berthe Morizot et de MM. Monet, Renoir et Sisley a eu à

canal en hollande (saardam)

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