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C'est cet éphémère et c'est cet éternel, ressentis un instant par l'homme, qui sont entr'aperçus et désignés par l'art. Toutes les œuvres d'art donneront cette songerie, mais jamais encore elle n'avait été évoquée avec ce frémissement apporté par l'Impressionnisme. J'essaie de voir ici du nouveau historique, et ce n'est pas chose aisée avec si peu de recul. Mais que ceux-là qui ont la passion de la vie, le goût de la réflexion, et qui s'appliquent à chercher des résumés et des vérifications dans les œuvres d'art, veuillent bien aussi essayer de voir avec des yeux nets, en élaguant autant que possible tous partis pris de tradition, d'éducation, de conventions intellectuelles et sociales. Qu'ils n'aient pas la négation irraisonnée du temps présent, ce qui serait méconnaître l'aboutissement de la tradition invoquée. Qu'ils voient, au contraire, la tradition comme elle doit être vue, comme la continuité, l'ajouté perpétuel, une succession d'étapes, de départs, d'arrivées pour repartir, comme l'expression une de l'humanité, et qu'ils décident alors si ces peintres d'hier et d'aujourd'hui ne sont pas entrés déjà dans l'histoire. Si la beauté de leur œuvre n'est pas sentie, si l'entêtement répond non, ce dialogue n'a plus de suite ni de sens. Si l'impartialité répond oui, si une part de beauté est concédée à cette œuvre éclose sous nos yeux, alors, en essayant de définir cette part, on arrive, ou on arrivera, à y voir un agrandissement
de l'espace, une preuve de vision plus lointainement projetée.
Cet agrandissement, il n'est pas seulement dans le choix des points de vue, dans la volonté panoramique, dans les constructions de terrains, dans la courbe des mers, dans le dôme fluide des ciels enserrant la convexité du globe. Il existe à chaque place intime choisie pour l'expérience; il réside dans ce fait que l'atmosphère, si restreint que soit le lieu d'observation, révèle la présence de l'universel, de la même force mouvementée et lumineuse qui anime tout de ses propulsions et de ses ondes. Cette affirmation se prouvera par chaque série d'oeuvres de Monet, de Belle-Ile et des Meules jusqu'aux Nymphéas.
Ne croit-on pas voir que la pensée de l'homme accomplit le même cycle que la Terre? La connaissance ne fournit-elle pas la même course que la planète? Non seulement l'homme a cru longtemps qu'il habitait un monde spécial, unique, éclairé seul par une révélation d'en haut, attendant le mot de l'énigme d'une volonté supérieure à la sienne, mais il s'est même cru un être à part dans ce inonde unique. Il ne soupçonnait pas l'univers, ne rattachait à rien la planète sur laquelle il était né, et ne se rattachait pas non plus, lui, à ce milieu d'où il était sorti. C'a été longtemps la pensée embryonnaire de l'humanité tout entière, c'est encore la pensée d'un grand nombre d'hommes. Mais d'autres, dont le nombre aussi devient grand, s'accroît sans cesse, ont vu que leur vie se rattachait d'abord à la vie immédiatement environnante, puis que la vie de la Terre faisait partie de la vie solaire, et dès lors, ceux qui ont senti cela ont senti palpiter en eux une parcelle de la vie universelle, et dorénavant ils s'emploieront de toute leur ardeur à exprimer cette vie continue par laquelle ils se sentent soulevés, emportés à travers les âges sans fin.
La peinture, comme le reste de l'expression humaine, devait refléter la lente découverte des choses et de soi qui est le fond de la destinée humaine. L'Impressionnisme, pour sa part, marque une réalisation plus vive, et par conséquent une connaissance plus approchée, de la poésie de la lumière. L'espace s'éclaire, les distances sont parcourues par la pensée, le contact de la Terre et du Soleil apparaît mieux que jamais permanent et visible. L'homme
se sent le produit du soleil. Comme tout le règne animal, comme le règne végétal, comme les pierres dont la fusion refroidit, comme les vapeurs incessamment formées, dissipées, reformées, aspirées, parties et revenues, comme la moisissure des infusoires, l'homme sent sa force cérébrale, sa matière pensante, en relation directe avec l'astre. La vie entière est issue du soleil, croît et décroît, existe sous sa dépendance, ou plutôt la vie est identique au soleil. C'est lui qui concentre la force de notre univers, qui nous donne les bienfaits de sa chaleur, qui alimente notre vie physique, productrice de notre vie mentale. Sa poésie nous est un asile, soit que sa nette clarté illumine ce qui nous entoure, nous montre tout près ce qui nous semblait si loin, découpe l'image de notre monde dans l'azur et dans l'or, soit que le mystère de sa brume enveloppe toutes choses à l'heure incendiée de midi, en été. Car s'il a la sérénité, l'heureux calme des jours tranquilles, il a l'aspect du mystère, autant que la nuit, qu'il crée aussi par l'ombre de la Terre.
C'est ce soleil, c'est son émanation lumineuse et vivifiante qui arrive en lointaine caresse sur les œuvres des peintres, depuis que la peinture existe. C'est cette poésie du soleil qui se réverbère, ce sont les vibrations universelles qui viennent expirer, avec un afflux plus fort, sur l'espace restreint d'une toile, dans l'œuvre de ces peintres que je tente de classer avec leur signification dans le temps où elles se sont produites.
Un tel départ nouveau pour la conquête de la lumière laisse loin derrière lui l'accusation de ne s'être préoccupé que de la sensation immédiate, de l'état atmosphérique passager, de l'incident de nature aussi vite évanoui qu'éclos. C'est précisément la beauté de la conception humaine d'avoir la sensation de la durée à travers le moment fugitif. Il n'y a que des moments fugitifs, et force nous est bien d'apercevoir l'univers à la lueur d'une minute.
Si l'on veut particulariser après avoir généralisé, prendre une seule période de cet ensemble, chercher la façon immédiate dont l'Impressionnisme se relie à l'histoire de l'art et à l'histoire universelle de l'humanité, on trouvera, comme influences visiblement toutes proches : les paysagistes de 1830, et, par eux, les Anglais du
début du siècle, et par ceux-ci, le xvme siècle français. Ou trouvera Delacroix, et par Delacroix, Rubens. Kl par combien d'autres se rattachent-ils à l'art et à la vie"? Duranly, dans sa brochure : La Nouvelle Peinture ( 187(>), a dressé la liste des contemporains pouvant être joints au groupe qui apparaissait si isolé: Ingres, Courbet, Millet, Gorot, Ghin treuil , Jongkind, Houdin, Legros, Whistler, Fanlin-Latour, Manel, Hibol, Stevens, Meryon, Bracquemond. Il y eut surtout deux sources de lumière, parmi toutes : Turner, issu de Claude Lorrain et du Watteau de YEmbarquement pour Cvtbère, révéla son prestige à Claude Monet et à Pissarro lors du voyage qu'ils firent ensemble à Londres. Ils y furent émerveillés par certaines toiles qui sortaient tout à coup de la tradition patiemment continuée, par des toiles où la peinture semble une éruption de lave, une coulée incandescente. Dans la brume qui pèse si lourdement sur la boule de la Tamise, Turner avait vu des irisations, des llambaisons soudaines de soleil; il avait voulu exprimer ces écroulements de pierreries dans l'atmosphère, et il avait réussi à donner la sensation du spectacle de ces féeries qui se jouent dans l'air. Les deux voyageurs eurent là, au milieu des quatre-vingts tableaux de la National-Gallery, le tressaillement des bonnes rencontres, le choc avertisseur d'une sympathie, la joie d'apercevoir que ce que l'on cherche a déjà hanté un autre esprit, et que la réalisation est commencée. Ils rapportèrent sûrement une provision de courage, le désir enflammé d'en dire plus, d'aller plus avant dans la lumière. Ils n'ont pas failli à cette exaltation d'autrefois.
(Test l'occasion de citer aussi l'œuvre et la pensée de Constable, qui a pris soin de rédiger en une forme précise et hardie les opinions qui furent son refuge et sa force, et qui peuvent servir à signifier l'attitude de tous les solitaires, de tous les indépendants. Ecoutez Constable :
« Je sais que l'exécution de mes peintures est singulière, mais j'aime cette règle de Sterne : ne prenez aucun souci des dogmes des écoles, et allez droit au cœur comme vous pourrez. »
<< On pensera ce que l'on voudra de mon art, ce que je sais, c'est que c'est vraiment le mien. »
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« Deux routes peuvent conduire à la renommée; la première est l'art d'imitation; la seconde est l'art qui ne relève que de luimême, l'art original. Les avantages de l'art d'imitation sont que, comme il répète les œuvres des maîtres, que l'œil est depuis longtemps accoutumé à admirer, il est rapidement remarqué et estimé, tandis que l'art qui veut n'être le copiste de personne, quia l'ambition de ne faire que ce qu'il voit et ce qu'il sent dans la nature, ne parvient que lentement à l'estime, la plupart de ceux qui regardent les œuvres d'art n'étant point capables d'apprécier ce qui sort de la routine. »
« Lorsque je m'asseois, le crayon ou le pinceau à la main, devant une scène de la nature, mon premier soin est d'oublier que j'aie jamais vu aucune peinture. »
« Jamais je n'ai rien vu de laid dans la nature. »
De même, les fragments de l'art japonais, qui étaient venus jusqu'ici en feuilles volantes d'estampes, ont été des indications précieuses. Partout, pour qui sait voir, aux carrefours des routes, il y a des poteaux, des (lèches, des doigts tendus qui montrent le chemin. L'aspect limpide, la sérénité lumineuse des estampes japonaises, la construction des paysages, la mise en scène de l'humanité devaient constituer une réalisation significative pour ceux qui voulaient, eux aussi, un agrandissement d'espace et une vision neuve et vraie des choses. C'est là une étape dans la conquête de l'univers, une jonction non seulement avec les Japonais, mais avec tout l'Extrême-Orient, — comme le faisait remarquer Duranty, — avec les Hindous, les Persans, les Chinois.
L'art définitivement accompli et classé sous le nom d'Impressionnisme diffère pourtant de Turncr et des Japonais, comme de tout ce qui l'a précédé, de tout ce qui l'explique. Et cela forcément. Il n'aurait pas été viahlc sans une profonde différentiation.
Il se distingue de Turner et de toute la peinture des maîtres occidentaux par un refus absolu de se prêter à la combinaison, au programme d'atelier, au plan d'école ou de tradition qui précède le libre travail devant les choses. Il écarte obstinément, résolument,
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la conception du paysage historique telle qu'on la trouve chez le Poussin, chez le Lorrain, chez Turner, telle qu'on la trouve encore chez Corot et les paysagistes de 1830, quoiqu'elle se soit faite plus rustique chez quelques-uns de ces derniers. 11 écarte, même dans l'originalité de Turner, une autre conception voulue qui comporte un goût a priori des combinaisons colorées, des effets lumineux appliqués à des sujets donnés. L'Impressionnisme, — et c'est là surtout qu'il faut chercher la raison de l'hostilité de tout le vieux jeu de la peinture, — l'Impressionnisme, fort de toutes les indications des maîtres passés et présents, a fait ce qui se fait chaque fois que l'on instaure, consciemment ou non, une philosophie nouvelle des faits, de l'observation directe, à la place des systèmes : il a voulu table rase, et un recommencement sincère. L'Impressionnisme s'est placé vis-à-vis des choses dans l'état de désir sincère, d'ingénuité, d'innocence, qui doit être l'état d'esprit des artistes, quelle que soit l'époque, quel que soit le degré de civilisation.
Il ne s'agit pas de retrouver l'ingénuité des autres, de se remettre, par exemple, dans l'état d'esprit des primitifs italiens ou llamands, des byzantins ou des gothiques. Cela, c'est besogne impossible, et bien inutile. Autant essayer de vouloir se faire hommes préhistoriques et ramener l'art à des intailles laborieuses de la pierre. Il ne saurait être question de ces jeux puérils.
L'ingénuité réelle n'est pas incompatible avec le savoir ambiant. Elle existera toujours tant qu'il y aura des hommes nouveaux qui ouvriront des yeux neufs sur les choses, qui entreront, avec le même sentiment de surprise que leurs devanciers, dans le monde toujours émouvant des aspects, des sensations, des sentiments, des passions, des idées. Seulement, la prise de possession de l'univers par l'homme est aujourd'hui plus avancée qu'autrefois, les moyens d'investigation sont plus nombreux, plus sûrs, et aussi les moyens d'exprimer. L'homme va-t-il donc faire semblant d'ignorer la connaissance réalisée de son temps? va-t-il dédaigner les moyens existants de formuler son témoignage? l'artiste va-t-il vouloir se reporter aux temps où les tâtonnants, gauches, et si touchants primitifs, allaient avec tant d'ardeur vers le réel, et vont-ils décréter
qu'il faut ignorer Vinci, Rembrandt, Rubens, Vélasquez, qui ont été les réalisateurs de tant de recherches maladroites et admirables? L'énoncé seul d'une telle proposition apparaît anti-historique, enfantin, et les artistes qui prétendraient faire retourner en arrière leur esprit et leurs moyens d'expression, quitteraient la route pour l'impasse.
Les Impressionnistes n'ont pas eu cette fausse ingénuité. Ils ont eu la vraie, qui était la leur, celle d'hommes de ce temps, regardant les choses avec le souci de les bien voir et d'en jouir, voulant s'en emparer pour leur joie, et non pour satisfaire un programme, ne voulant rien d'étranger, de combiné entre ces choses et leur désir de vérité, leur amour de nature. Ils se sont donc servis de ce que savait leur temps, ils n'ont pas essayé de faire naïf, mais de faire vrai. Et c'est ainsi encore que se marque leur indépendance envers l'art de l'Extrême-Orient. La différence est profonde, et ceux d'ici, admirateurs de ceux de là-bas, ont réalisé tout autre chose. L'art des Japonais se présente en synthèses rapides, par le dessin des lignes et les taches des couleurs. L'art des Impressionnistes arrive à la synthèse par la juste analyse : ils veulent donner le résumé en évoquant le reflet de tout, ils arrivent aux aspects généraux par la construction locale, ils ne dessinent pas par les lignes et les taches plates des couleurs, mais par le modelé des surfaces et la réalisation du phénomène atmosphérique.
Continuer n'est pas imiter. C'est là l'essentiel de l'histoire de l'Impressionnisme, dans sa valeur de manifestation de l'esprit humain.
En conclusion, la définition de l'Impressionnisme est incluse dans celle de l'art, qui se définit de lui-même comme l'impression ressentie par l'homme éphémère devant la nature permanente. Les plaisanteries des petits journaux et des critiques sérieux n'ont qu'un temps. Il ne s'agit pas de tableaux de cinq minutes où le peintre se tient au semblant des apparences . Ces apparences sont perpétuelles, la vie ne s'arrête pas, c'est seulement l'art qui peut la fixer. Les hommes qui ont formé le groupe impressionniste et qui ont simplement cherché plus de vérité, sont donc des artistes, c'est-àdire qu'ils ont eu la sensation d'un moment entre deux éternités.