C. Mon et, 28, rue Pigalle
Trois ans après, le 19 mai 1859, Claude Monet écrit à Boudin une lettre où il revient de sa première opinion sur Troyon :
Mon cher monsieur,
Je profite d'un instant pour venir vous entretenir de tout ce que je vois de beau à Paris.
Je n'ai pu aller encore qu'une seule fois à l'Exposition, que l'on vient de fermer pour huit jours; mais, malgré le peu de temps, j'ai pu voir que les paysagistes étaient en majorité. En qualité, les Troyon sont superbes, les Daubigny sont pour moi quelque chose de bien beau. Il y en a surtout un de Mon fleur qui est sublime.
Il y a de jolis Corot, de vilains Diaz, par exemple. Le tableau de M. Gautier est très joli; il est calme et dans une gamme grise d'une tristesse protonde. Il est accablé d'articles d'éloges. Celui de M. Lhuillier pèche beaucoup.
J'ai été faire des visites à plusieurs peintres. Je commence par M. Gautier, qui m'a chargé de vous dire bien des choses et qui s'attend à vous voira Paris prochainement. C'est l'avis de tout le monde. Ne restez pas à vous décourager dans cette ville de coton. Quant à moi, il m'a parfaitement reçu. Il a beaucoup de petits tableaux en train. Il doit commencer ces jours-ci une grande lithographie.
Vous m'avez prié de sonder un peu pour savoir comment allaient les affaires d'art. Il y a un peu de froid à cause de la guerre.
Ensuite, j'ai été chez M. Lhuillier. Il est chez M. Becq (de Fouquières), qui lui prête son atelier. 11 est très content. Son tableau est vendu six cents francs. If en fait un autre et a beaucoup de petits portraits à faire à cent francs.
L'on voit de ce moment-ci de jolies choses chez les marchands de tableaux.
Voici pour la bonne bouche. Avant de partir du Havre on m'a donné une lettre pour aller voir Troyon. J'y suis allé. Vous dire les belles choses que j'y ai vues serait chose impossible à dire;
des bœufs et des chiens admirables. Il m'a hea ucoup parlé de vous et est tout étonné de ne pas vous voir arriver dans la capitale.
Il m'a chargé de vous dire de lui envoyer une dizaine de vos tableaux les plus faits, des marines grises, des natures mortes et des paysages. Il se charge de les placer s'ils sont plus faits que ceux que vous lui avez donnés dans le temps.
Il vous conseille beaucoup de venir ici. Il a l'air d'un bien brave homme, sans laçons.
Quant à moi, voici ce qu'il m'a conseillé de faire : je lui ai montré deux de mes natures mortes; là-dessus, il m'a dit : « Eh bien, mon cher ami, vous aurez de la couleur; c'est juste d'effet; mais il faut que vous fassiez des études sérieuses, car ceci c'est très gentil, mais vous faites ça très facilement; vous ne perdrez jamais ça. Si vous voulez écouter mes conseils et faire de l'art sérieux, commencez par entrer dans un atelier où l'on ne fait que de fa figure, des académies, apprenez à dessiner; c'est ce qui vous manque à presque tous aujourd'hui. Écoutezmoi et vous verrez que je n'ai pas tort; mais dessinez à force; on n'en sait jamais trop. Pourtant, ne négligez pas fa peinture; de temps en temps, allez à la campagne faire des études, fes pousser surtout. Faites quelques copies au Louvre. Venez me voir souvent; montrez-moi ce que vous ferez, et avec du courage, vous arriverez. »
De sorte que mes parents sont décidés à me faisser un mois ou deux d'après l'avis de Troyon, qui m'engage à rester ici un mois ou deux, à dessiner terme. « De cette manière, m'a-t-il dit, vous allez acquérir des facultés; vous irez au Havre, et vous serez capable de faire de bonnes études dans fa campagne, et l'hiver vous reviendrez vous fixer ici définitivement. »
Ceci est adopté par mes parents.
Alors il a falfu que je demande à Troyon où if m'engageait d'aller, et il m'a dit : « Voulez-vous écouter mes conseils? si je recommençais ma carrière, j'irais chez Couture; je puis vous recommander particulièrement. Il y a encore Picot et Cogniet; mais, m'a-t-il dit, j'ai toujours détesté la manière de ces gens-là. »
Répondez-moi de suite; dites-moi ce que vous pensez de tout
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cela. Voici mon adresse : Place du Havre. Ilôlel du Nouveau- Monde.
Répondez-moi de suite, parce que dans deux jours je déménage. Je vous indiquerai dans ma prochaine mon nouveau domicile. Tout à vous.
G. Mon et.
Nouvelle lettre quelques jours après, le 3 juin 1859, où Monet apprécie librement la peinture du moment. Le Retour à la ferme, de Troyon, est au Louvre depuis longtemps, la Vue prise à Suresnes y est entrée avec la collection Thomy-Thierry :
Cher monsieur Boudin,
Pardonnez-moi si je n'ai pas encore répondu à ce que vous me demandiez, mais le travail et cet étourdissant Paris me font oublier un peu les devoirs d'ami; enfin, mieux vaut tard que jamais, et arrivons au but.
J'ai été chez Troyon deux lois, il se fait un plaisir de vous voir. Figurez-vous qu'allant deux fois chez lui, je n'ai pas pensé à lui demander quand il partait pour la campagne, ce que vous m'aviez recommandé. Enfin, je crois qu'il ne partira pas de suite, car il a plusieurs toiles en train.
Venez le plus tôt possible. Voilà l'Exposition qui touche à sa fin. D'ici quinze jours, il n'en sera plus question. On dit même que l'on fermerait très prochainement une salle ou deux. Mais ce n'est qu'un on-dit; malgré cela, hâtez-vous.
J'ai revu plusieurs fois M. Gautier, qui sera bien aise de vous voir.
Quant à l'Exposition, j'y suis retourné plusieurs fois. Je vous dirai ce que je pense de quelques tableaux. Je peux me tromper, mais puisque cela semble vous intéresser :
Yvon a remis un second tableau ; il est, selon moi, mieux fait que l'autre, mais ça n'est pas beau. C'est d'une couleur noire et sale; les types sont communs et ont tous la même expression. Quand on voit les Troyon, il y en a un ou deux énormes, le