PRÉFACE DE L’AUTEUR
Je dois quelques explications sur la manière dont a été conçu ce livre. C’est à la fois une biographie : Claude Monet et son temps; et une étude d’art: Claude Monet et son œuvre.
La première partie raconte l’existence d’artiste de Monet, et en racontant cette existence , elle raconte aussi celle du groupe auquel Monet fut lié et dont il est resté le représentant. J’ai donc montré menant la même lutte, liés par la même amitié, ceux qui furent ses compagnons depuis les jours de la première jeunesse. Boudin, Jongkind, Courbet, Manet, Degas, Pissarro, Renoir, Cézanne, Sisley, Caillebotte, et quelques hommes de lettres, Duranty, Duret, Mallarmé, Mirbeau. Pour documenter ce livre, Monet m’a confié les correspondances qui lui restaient de certains (le reste, perdu en cours de route, au hasard des déménagements et des saisies), et c’est ainsi que j’ai pu faire connaître les préoccupations et le ton de ces hommes valeureux, lutteurs pour la vie et pour l’art, acharnés à leur peinture, ne demandant que f existence rustique du paysan menée par Millet, que la liberté devant la nature comme Michel, Huet, Constable, Corot, Rousseau, Dupré, Diaz, toute f école des paysagistes de 1830, et leurs successeurs, Courbet, Boudin, Jongkind. En regard de ces révélations personnelles, inséparables de la question d’art, j’ai placé en citations fhostilitéetf incompréhension delà presque totalité des journaux, non seulement les plaisanteries de circonstance équivalentes aux blagues des caricaturistes, mais la discussion des critiques professionnels.
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Tout ceci pour accompagner V étude de T œuvre de Monet, étude que je puis dire commencée en 1880, suivie d’année en année Jusqu’aux derniers travaux de l’artiste.
On admirera en lui un génie instinctif de la peinture, agrandi et approfondi par une sensation changée en songerie, par une volonté armée de science, par une réflexion s’alliant merveilleusement, d'un phénomène singulier, à une longue impatiente devant la difficulté et l’obstacle. Toute l’œuvre de Monet dit à la fois cette inquiétude et cette domination. Quand on l’interroge sur son art, on sait immédiatement qu’ il a été l’éternel mécontent de son travail comparé à son rêve. Il a entrevu dans l’espace une poésie immense d’atmosphère et de lumière qu’il se croit incapable d’avoir fixée. 11 se trompe.
— Voyez-vous, — me dit-il un jour, et m’a-t-il répété souvent depuis, — tous les éloges que j’ai reçus sont disproportionnés si je pense à f œuvre des maîtres de la peinture qui ont déployé tant de splendeurs équilibrées, le Titien, Véronèse, Rubens, Vélasquez, Rembrandt (Monet ne connaît pas le plafond delà Sixtine : il aurait ajouté le nom de Michel-Ange), dontle génie de peindre est incontestable. Auprès de leurs œuvres, que sont les nôtres, que sont les miennes?
Voilà fétat d’esprit de Monet, un jugement qu’il tormule luimême et qui naît de son émotion devant la beauté des chefsd’œuvre. Cette émotion, il f éprouve au Louvre, à Amsterdam, devant Rembrandt, à Madrid, devant Vélasquez, où je sais qu’il a regardé les Menines avec des yeux remplis de larmes. Ce qu’il y admirait, m’a-t-il dit, c’est l’air dans lequel baignent les personnages.
Pendant que j’écrivais ce livre, j’ai été au Louvre avec lui, Clemenceau et Paul Léon, dans la salle des États, où fon plaçait les œuvres de Courbet, auprès de Delacroix, en face d’Ingres. Là, j’ai vu Monet heureux devant 7'Enlerrenient à Ornans et /'Atelier de Courbet, /'Olympia de Manet, les Femmes d’Alger de
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Delacroix. Et dans la salle du xviiP siècle, Watteau. Sur une question de Clemenceau : « Quel tableau choisiriez -vous ici, Monet? » — « L'Embarquement pour Cythère, » dit Monet.
Telles sont les admirations de Tartiste.
La réponse à Monet, attestant les grands génies de la peinture, est que son œuvre, en effet, ne ressemble à aucune de celles qui se déploient au cours de Thistoire de Tart. Il aurait pu, s’il avait continué son étude des figures, laisser une évocation du monde moderne, des êtres et des spectacles. 11 a quitté cela pour une représentation, de plus en plus complexe, magique et évoquée, des aspects de la nature révélés par la lumière. Il n’y a pas de point de comparaison entre un paysage de Monet et la Ronde de Nuit de Rembrandt, ou les Noces de Gana de Véronèse, si Ton voit surtout en ces œuvres les admirables réunions de types humains. Mais Monet garde sa valeur complète, avec son œuvre qui est une révélation et un poème, qui montre un univers que personne n’avait vu avant lui.
C’est la démonstration de ce rôle et de cette vérité que j’ai tentée. Elle a pris une forme admirative que je crois légitime. Comme d’autres, comme Monet lui-même, j’aurais pu distinguer, établir des catégories, affirmer des préférences. Devant fensemhle, je crois cette annotation fastidieuse. Je ne tiens pour mauvaises, et encore! que les toiles détruites par Monet. Quand le génie de f expression picturale s’affirme, du commencement à la lin d’une œuvre, avec cette force d’évolution et cette plénitude de maîtrise, f examen doit aboutir à f admiration. La critique, devant la grandeur d’une œuvre, ne doit pas amoindrir sa vision, raturer son enthousiasme.
Si, dans f évolution en désordre de f heure actuelle, fart de Monet, parvenu à un point de puissance qui est pour lui un point d’arrivée, et qui serait difficilement pour d’autres un point de départ, si cet art reste dans un isolement splendide, c’est une raison de plus, pour moi, de le célébrer et de le désigner comme
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un des sommets de l'art. Il en a toujours été ainsi. Il est inutile d’imiter Rembrandt, d’imiter Vélasquez, et il est inutile aussi d'imiter Monet. La nature où il a puisé est inépuisable. Vienne un artiste au don mystérieux, elle lui livrera des trésors inconnus. Claude Monet a manifesté ce don prodigieux, sans lequel il n’est point de forme originale d’art et de pensée, et il y a ajouté, de jour en jour, au long de sa glorieuse carrière toute au labeur, une science toujours perfectionnée. Il en a été ainsi des falaises d’Êtretat aux berges d’Argenteuil, des rochers de Belle-Ile aux ravins de la Creuse, de la Cathédrale de Rouen aux Ponts de Londres, et jusque dans ce domaine de magicien qui enclôt les Meules de la prairie, les Peupliers de l’Epte, la Maison entourée de roses et le Jardin d’eau de Giverny.
A suivre Claude Monet par ce cycle aux vastes et profondes découvertes, mon admiration et mon émotion ont accompagné l’artiste et l’homme. Au tard de la vie, je lui dis ici mon souvenir du beau voyage au cours de son œuvre. Ce livre est mon hommage à son art et à son existence.
Z" Juin 1921.
LE DÉJEUNER SUR l’hERBE
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Rencontre a Belle-Ile-en-Mer
J’ai fait la rencontre de Claude Monet au mois de septembre 1886, à Belle-Ile-en-Mer, où j’étais allé passer mes vacances et me documenter sur Auguste Blanqui, dont je commençais à écrire l’histoire. J’allais surtout y chercher les traces du séjour du prisonnier et de son évasion manquée. Au village de Kervillaouen, je me trouvai sur le lieu même de cette tentative dramatique, à quelques mètres de Port-Goulphar, où l’évadé devait s’embarquer. Claude Monet était venu là pour peindre. Et c’est ainsi (jue nous nous trouvâmes dans la même auberge, tenue par les Marée, au pied du phare de Belle-Be. Le soir même de mon arrivée, ce ne fut pas seulement l’ombre de Blanqui que j’évoquai par les chemins, mais Claude Monet, bien vivant, dans la jeunesse encore et dans la force de l’âge, que je vis surgir au seuil de la petite salle d’auberge. A première vue, j’aurais pu le prendre pour un des pilotes qui se réunissaient là presque chaque jour, car il était botté, vêtu, coiffé à ])eu près comme eux, pour affronter le vent et la })luie de la côte.
Un peintre était là, m’avait-on dit. Comme il y avait déjà des peintres un peu partout, en Bretagne, je n’avais j)as eu trop d’étonnement d’en rencontrer un dans cette région sauvage, presque inhabitée, et je m’étais installé pour dîner, après une journée de marche, à une petite table placée dans l’encoignure de la salle. J’avais pris, sans le savoir, la place habituelle de l’artiste. Celui-ci entra. Un fort gaillard, vêtu d’un tricot, coiffé d’un béret, la barbe en broussaille, et des yeux brillants, aigus, qui me transpercèrent
dès la porte. Je compris que celui-là tenait à sa solitude, mais puisque je devais rester près de lui au moins pendant un mois, et que lui non plus n’était pas près de s’en aller, j’ouvris la conversation, j’allais dire les hostilités.
— Vous êtes peintre, monsieur? lui dis-je après l’avoir salué.
— ■ Oui, je suis peintre.
— Et vous venez ici préparer votre Salon?
Les yeux acérés se dardèrent de nouveau sur moi :
— Non, je ne suis plus de ceux qui exposent au Salon. Et vous, est-ce que vous êtes peintre aussi ?
— Non, rassurez- vous... Je ne suis qu’un journaliste, mais j’écris des articles d’art dans un journal que vous ne connaissez sans doute pas.
— Lequel?
— La Justice. '
— Alors, vous vous appelez Gustave Geffroy?
— C’est mon nom, en effet.
— Vous avez écrit sur moi, je vous ai remercié, mais je vous remercie encore. Je m’appelle Claude Monet.
Je me levai, ma jeunesse saisie de respect devant ce grand lutteur de l’art que j’admirais comme un maître nouveau. La poignée de mains que nous échangeâmes scella notre amitié pour toujours. J’aA'ais, en effet, écrit déjà quelques articles, depuis six ans, sur les expositions où se présentaient ensemble les peintres décriés de l’impressionnisme, et notamment sur une exposition particulière qu’avait faite Claude Monet, dans un appartement du boulevard de la Madeleine, n“9, où l’on vit aussi Boudin, Renoir, Pissarro, Sisley. Je m’étais pris de passion pour l’œuvre de Monet, méconnue et honnie, assaillie de mépris, de sarcasmes, de toutes les sottes plaisanteries dont l’ignorance et l’intérêt accablent les œuvres originales, et j’avais reçu de lui une lettre où il me félicitait de mon courage à défendre des artistes bafoués, conspués, exilés des expositions, généralement traités de barbouilleurs. Aujourd’hui, les peintres impressionnistes et les écrivains qui prennent parti pour eux sont considérés simplement comme des arriérés par les constructeurs de cubes, les formistes, les synthétiques, etc., dont il ne faut
nier ni l’audace, ni le savoir-faire, en attendant qu’ils fournissent les œuvres expressives que l’on est en droit d’attendre d’eux, égales aux évocations saisissantes de la nature par les peintres du groupe impressionniste. Mais en 1880 et pendant une dizaine d’années encore, la bataille se livrait autour des toiles de Monet, Sisley, Pissarro, Renoir, Berthe Morizot, miss Cassatt, Marie Bracquemond, plus spécialement impressionnistes, et aussi devant les œuvres de leurs compagnons d’expositions, Degas, Raffaëlli, Forain, auxquels doit s’ajouter Cézanne, bien qu’il vécût isolé à Aix après avoir fréquenté le café Guerbois, où le groupe tenait ses assises, en compagnie d’Edouard Manet et de l’écrivain Duranty.
On peutdeviner que l’écrivain débutant que j’étais alors ressentit une émotion à se trouver en compagnie rustique et familière avec le grand peintre qui avait affirmé tenacement son talent et sa conviction à travers tous les mécomptes de la vie d’artiste, sans jamais rien concéder aux exigences de la critique gourmée, aux cruelles plaisanteries de la critique blagueuse, ni aux conseils des amateurs et des marchands, ni à la tranquille ignorance du public, parfois déchaînée en colère malfaisante. Je suis heureux de l’avoir vu pour la première fois dans l’un de ses paysages, une des régions dont son art s’est emparé au point de s’identifier avec elles. Belle-Ileen-Mer! magnifique aspect de la terre, champs, villages, maisons, sentiers, moulins à vent, formulés nettement entre le ciel et l’eau, comme un dessin légèrement en relief de carte géographique, morceau du sol en dérive sur la mer, radeau merveilleux dont une partie s’incline en pentes de sable du côté du continent, dont l’autre partie, bordée de hauts et massifs rochers, se relève du côté de l’Océan comme pour prendre le large! C’est ainsi que l’île apparaît du haut du phare de Kervillaouen, flottante parmi le grand remous, le fracas et l’assaut des lames. Et c’est au pied de ce phare, dans l’unique auberge du hameau des quelques maisons dont se compose Kervillaouen, que le hasard me présentait à Claude Monet. Je préfère l’avoir rencontré dans son décor, plutôt que sur le boulevard, où il a toujours été un peu dépaysé, bien qu’il soit un civilisé raffiné et que son regard trouve partout l’éternelle féerie des formes animées par la lumière. Il est, avant tout, homme de solitude, habitant
de la nature plutôt que du monde social, et là-bas, il était chez lui, comme il est chez lui partout avec le sol, l’eau, la verdure, les fleurs, les nuages.
Nous avons gardé tous deux, à travers la vie, le souvenir des jours passés dans cette région sauvage, presque solitaire, et ce fut ainsi que naquit une amitié qui ne s’est pas démentie depuis, et que l’on me permettra de manifester comme un hommage, non seulement à ce grand artiste, mais à cet homme simple et bon, si tendrement affectueux pour les siens, pour ses anciens compagnons d’existence, aujourd’hui réduits à quelques-uns. Tout près de lui aussi, Monet a été frappé, et il lui faut, comme à tous ceux qui restent debout les derniers, l’énergie de vivre en revivant le passé avec les jours présents. C’est la loi de notre existence de prolonger les autres, avant de nous en aller à notre tour, et de continuer jusqu’au bout le travail commencé. Monet prouve qu’il est de cette race consciente lorsqu’il reprend son rôle d’artiste et qu’il ajoute sans cesse des pages à ce merveilleux poème qu’il laissera de son passage parmi les choses, les saisons, les heures.
Né a Paris, élevé au Havre. — Eugène Boudin
Après Kervillaouen, c’est à Paris et à Giverny, et en voyages à travers la Normandie et la Bretagne, dans la Creuse, chez Maurice Bollinat, à Londres lorsqu’il peignait ses tableaux de la Tamise, que j’ai vu l’existence de Claude Monet et appris sa vie passée d’après ses souvenirs égrenés au cours des conversations.
A Paris, Monet me convoquait à venir le retrouver dans quelque hôtel aux environs de la gare Saint-Lazare, où il se fixait pendant ses courts séjours. L’hiver, dans les restaurants éclairés à la lumière électrique, l’été, dans le plein air des Champs-Elysées, nous continuâmes le dialogue commencé à Belle-Ile-en-Mer. Il vint aussi en bon camarade s’asseoir quelquefois à ma modeste table. Je vis en lui immédiatement, à Paris comme dans la solitude des champs et des rivages, un homme simple mais très individuel, ayant conquis sa vie de haute lutte et sachant la défendre d’une manière déterminée. Il avait eu une enfance heureuse, puis une jeunesse et une première existence difficiles. Né à Paris, rue Laffitte, le 14 novembre 1840 (le même jour que Bodin), il avait été élevé au Havre, et il lui était resté, de cette belle cité de commerce, une impression ineffaçable créée par l’ouverture des rues sur la mer. Au Havre, la mer paraît, je ne sais pourquoi, plus immense qu’ailleurs, enflée jusqu’à l’horizon, jusqu’au ciel, comme prête à se jeter sur la ville pour l’engloutir. Je dis cette impression à Monet, il la trouva juste, me confessa que la mer jouait le grand rôle dans son esprit, était la toile de fond de son existence, avec ses vagues et ses nuages. « Je voudrais, me disait-il, être toujours devant ou dessus, et quand je mourrai, être enterré dans une bouée. » Cette idée semblait lui plaire, il riait dans sa barbe à la pensée d’être enfermé pour toujours dans cette espèce
de bouchon invulnérable dansant parmi les flots, bravant les tempêtes, se reposant mollement au mouvement harmonieux des temps calmes, sous la lumière du soleil. Cette évocation n’avait pour lui rien de funèbre, lui semblait la conclusion logique de son amour pour la mer.
Ce ne fut pas la mer pourtant qui fut sa première inspiratrice au Havre. Le jeune Monet commença par dessiner des caricatures qu’il plaçait pour les vendre chez un papetier de la ville, marchand d’objets de peinture, toiles, couleurs, brosses. C’est là que Boudin vit ces images et connut leur auteur. L’œil sagace de ce charmant artiste, qui a peint tant de merveilles, découvrit immédiatement un congénère en Monet, et il l’emmena avec lui devant le « motif », 11 fut donc le premier éducateur, le maître de Claude Monet, et de fait, celui-ci pouvait apprendre à voir par les toiles d’Eugène Boudin, si bien disposées, si fines de tons, si vastes de ciels, ciels toujours admirables, clairs, azurés, ou chargés de nuées, ciels d’or ou d’argent, qui avaient fait surnommer leur peintre, par Courbet, le « Baphaël des ciels ». « Vous êtes un séraphin », lui disait-il aussi; et Corot, à peu près comme Courbet, le surnommait le « Boi des ciels ». L’adolescent était donc à bonne école, à une école de plein-air où il voyait les choses se transformer sous la main de l’artiste, passer de la nature sur la toile en résumés toujours inattendus, avec des raccourcis de formes et des trouvailles de couleurs qui devaient sembler tout à fait extraordinaires aux yeux avides qui les regardaient, des yeux où il y avait encore la naïveté de l’enfance, et qui apprenaient l’expérience auprès d’un artiste probe, dont toute la vie fut occupée et sanctifiée par la croyance à l’art.
Voici, d’ailleurs, comment les choses se sont passées exactement, racontées par Monet à Hugues Le Roux, qui consigna ainsi la conversation dans le Gil Blas du 3 mars 1889 :
« — Mais voyons, mon cher Monet, vous êtes Normand? avec ces épaules-là, avec ce nez droit, ce tond d’accent, vous sortez de notre falaise ?
— Ni d’un côté, ni de l’autre. Je suis né à Paris, les parents de ma mère étaient originaires de Lyon.
— D’où vient donc que tout le monde vous tienne pour un cbaloupier de la Manche?... La légende est faite.
— Cela tient probablement à ce que j’ai vécu au Havre, tout petit, à ce que j’y ai été élevé, à ce que je suis resté fidèle à cette mer devant qui j’ai grandi. »
Sur ce, Hugues Le Roux remarque que cette mer a toujours été bonne institutrice de paysagistes. Depuis Bernardin de Saint-Pierre jusqu’à Millet, en passant par Paul Huet, et cette jolie école de romantiques qui ont précédé Corot, tous sont venus apprendre, au bord de la Manche, la couleur de l’air, le secret des brouillards.
« Le long de cette côte poétique, dit le narrateur, le Havre est une ville neuve, un accident de fer et de moellons entassés, une ville américaine, sans passé, sans traditions d’art. On dirait que ceux qui y vivent n’ont pas le loisir de contempler l’admirable décor qu’ils habitent. Mais lorsque, par hasard, un de cesllavrais, qui marchent les yeux attachés au sol, s’avise de lever la tête, il arrive alors qu’il est touché de la grâce. Sa vocation d’art se manifeste d’autant plus rare, que l’exemple des hommes lui a fait défaut : c’est la nature qui l’a appelé. »
M. Georges Grappe, marquant de même l’origine normande de Claude Monet, l’apparente à la race du Poussin, de Bernardin de Saint-Pierre, de Flaubert, de Maupassant : « Son œuvre, dit-il, révèle les mêmes tendances complexes : un tempérament infatigable, une volonté indélectihle confinant à l’entêtement, un même besoin d’unir la réalité au rêve, un même souci d’exprimer clairement et logiquement ses aspirations. »
Monet m’a fait aussi le récit de sa rencontre avec Boudin chez l’encadreur-papelier de la rue de Paris où il apportait ses caricatures. Aujourd’hui qu’il a pris conscience, — et depuis longtemps, — du talent de Boudin, il avoue qu’aux jours de sa jeunesse, presque son enfance, il partageait confusément le préjugé des Havrais contre 1 artiste, tenu en discrédit pour l’éternelle raison que sa peinture ne ressemblait pas aux autres peintures. Et pourtant, comme chez tout novateur, chez tout apporteur de neuf, il y avait une tradition,
lointaine si l’on veut et certainement renouvelée, chez Boudin, une parenté évidente, si l’on préfère, avec les paysagistes hollandais et anglais. Ce que Boudin donna à Monet, s’il ne lui donna pas tout de suite l’admiration de sa peinture, c’est la révélation de la peinture, ce que Monet appelle encore, maintenant qu’il est un AÛeil artiste à harbe blanche, le coup de foudre qui lui brûla les yeux et lui illumina l’esprit, comme autrefois l’apôtre Paul sur le chemin de Damas. Le chemin où il subit ainsi la violence du sortilège est l’un de ceux qui montent aux falaises lorsque l’on a quitté le Havre pour la solitude de la côte et de la mer. Hugues Le Houx le situe sur les plateaux entre Bouelles et Frileuse. C’est là que l’apprenti regarda travailler le maître et qu’il vit s’arrêter sur sa toile « les arbres et leur frissonnement, et le vent lui-même, avec sa clameur, ce grand bruit qu'il fait lorsqu’il arrive enfin au bord des falaises et prend son vol sur la mer ».
Dès que Claude Monet vit, sous le pinceau de celui qui regardait alternativement la nature et sa toile, naître les bords escarpés de la terre, le mouvement des vagues, le passage des nuées, il eut un saisissement, il comprit. Dès cette minute, il était peintre. Adieu les feuilles de papier, les dessins au crayon et à la plume! A lui le chevalet, la boîte à couleurs, les brosses, les toiles, à lui l’immensité du ciel et de la mer!
Il est intéressant et juste de rendre hommage à la personnalité d’Eugène Boudin pour les rapports qu’il eut avec ses prédécesseurs et ses successeurs. Il s’est rendu un compte exact de ces rapports. Il y avait en lui un talent, une intelligence, un caractère. Voici comment il se situe exactement lui-même. Après avoir dit ce qu’il devait à Troyon, Isahey et Couture, qui lui obtinrent une pension annuelle pour aller à Paris, puis à Millet, puis à Jongkind, élève d’Isabey, qui « commençait à faire avaler une peinture dont l’écorce un peu dure cachait un fruit excellent et des plus savoureux », il ajoute : « J’entrai aussi par la porte qu’il avait forcée et je commençai, quoique timidement encore, à offrir mes marines. » Boudin s’exprime ainsi dans une autobiographie publiée dans l’Art en 1887 et reproduite par son exécuteur testamentaire, Gustave Cahen , dans le livre consacré à Eugène Boudin, sa vie et son
CAMILLE, OU LA DAME A LA ROBE VERTE (madame CLAUDE MONET)
Musée de Brême.
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Il y avait en lui un ooeiU eie iMedo;- !,, • ue • *■ K vcc!
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^ fil l’écorce >voureaxf),\\
. :'î‘ et je com- : 'Ce marines. »
• lÀ'iéc àans l’Art <n taire, Gustave • ■■//i, sa vie et son
œuvre (Floury, éditeur, Paris, 1900). Il continue en analysant ses marines, et achève sur l’influence qu’il a pu avoir :
« Tout cela est d’un bien mince mérite pour nie mettre en ligne à côté des grands talents du présent. Si je n’ai pas le mérite d’être classé parmi ceux-là, j’aurai peut-être eu a ussi ma très petite part d’influence dans le mouvement qui porte la peinture vers l’étude de la grande lumière, du plein air et de la sincérité dans la production des effets du ciel. Si plusieurs de ceux que j’ai eu l’honneur d’introduire dans la voie, comme Claude Monet, sont emportés plus loin par leur tempérament personnel, ils ne m’en devront pas moins quelque reconnaissance, comme j’en ai dû, moi-même, à ceux qui m'ont conseillé et offert des modèles à suivre. »
La reconnaissance de Monet se prouva par les relations affectueuses qu’il eut toujours avec Boudin depuis cette année 1856, où ils exposaient ensemble à Rouen : quatre tableaux de Boudin, et un tableau de Monet représentant une vue de Rouelles, dont un journal local dit : « Une vue de Rouelles de M. Monet participe des qualités de M. Boudin ».
L’année suivante, 1857, Claude Monet veut venir et vient à Paris. Nous verrons bientôt qu’il n’y oublie pas le peintre du Havre , auquel il doit son initiation.
La Brasserie des Martyrs
Paris! Il faut aller à Paris ! C’est la pensée fixe des jeunes hommes, écrivains, artistes, qui respirent à l’étroit dans les petites et les grandes villes de la province, et même dans les campagnes, où il y a bien l’espace, mais où manque la société des humains pour s’y confronter, où il n’y a pas de journaux, pas de librairies, pas d’ateliers, pas de cafés littéraires. Claude Monet, comme les autres, après la leçon de Boudin, voulait être à Paris, pour voir les musées, et surtout les expositions, pour connaître d’autres peintres, pour exposer au Salon, alors la Mecque de tous ceux qui tiennent une palette, des brosses et des tubes. Plus tard, et même assez vite, presque tous, et surtout Monet, seront heureux de retrouver la solitude pour y élaborer leur art et essayer d’arracher quelque secret au sphinx immobile en apparence, et au visage changeant, qu’est la nature^ Va donc pour Paris! Monet ira en 1857, mais ce sera pour entrer dans un atelier, chez un « maître», pour y travailler, pour y arriver à un résultat sérieux. Par des connaissances et des recommandations, il peut se présenter chez Troyon et chez Monginot. Ce sont peines perdues. Monet, qui a respiré l’air vif de la mer et des champs avec Boudin, ne se sent pas fait pour cet art enfermé où le tableau tient compte au départ de visions et d’études véridiques, mais ne tarde pas à se transformer en combinaisons d’après des recettes courantes. Heureux encore celui qui peut apporter sa conception et son genre pour faire remarquer son œuvre parmi la troupe bariolée qui s’ébat annuellement, le premier mai, aux murailles du Palais de l’Industrie.
Monet ne va pas à l’atelier, mais il prend pied à la Brasserie des Martyrs. Il pénètre de son pas assuré de jeune homme de 17 ans dans cet antre mystérieux et tumultueux de la brasserie littéraire, où l’art, la philosophie, voire la politique, avaient un asile sous le second Empire. Celui-là ouvrait sa porte rue des Martyrs, à gauche, derrière
Notre -Dame- de -Loretle. Louis Mullem, qui y fréquentait avec Charles-Louis Chassin, m’a montré cet endroit fameux, auquel un autre des habitués, Firmin Maillard, a consacré un livre : Les derniers bohèmes, édité chez Sartorius, rue de Seine, en 1874, avec un portrait de la Mimi d’Henry Murger sur la couverture. Ce livre est devenu un livre d’histoire : on y reverra la foule parlante et gesticulante, éloquente et rêvassante, de tous ceux qui avaient alors en eux, selon leur âge, l’espoir ou le désespoir, et peut-être même les vieux espéraient-ils encore, ils ne savaient quoi! Parmi eux, les uns portaient leur œuvre, le talent, le génie, l’avenir d’outretombe. 11 y avait de ces hommes qui étaient des sujets pour la gloire, des futures statues pour les places publiques et pour les cimetières. D’autres devaient s’en aller sous terre avec leurs bégaiements, leurs pressentiments, leurs prétentions invaincues ou leurs regrets mélancoliques et superflus. Claude Monet poussa la porte, se trouva dans cette fumée des cigarettes, des cigares et des pipes, ce nuage opaque qui figurait un autre nuage, d’autres fumées qui se condensaient et se dispersaient sans cesse, fumées d’esthétique et de polémique, de théories et de poésies, de diatribes cruelles et de confessions naïves. En même temps que de la fumée et du bruit, il y avait de la lumière, la lumière trouble du gaz entourée d’un halo de brouillard, la lumière des phrases, des images, des inventions. Demandons l’énumération des grands rôles et des figurants de la Brasserie à son historien, Firmin Maillard, qui fait défiler sur les pages de son livre « les coureurs d’images et les ciseleurs de phrases, chevaliers errants de la plumeet du pinceau, chercheurs d’infini, marchands de chimères, entrepreneurs de tours de Bahel. » Voici le groupe des réalistes, que président Champfleury en paletot noisette et en cravate jonquille, Duranty auprès de Champneury, Courbet, en gilet blanc, racontant sa visite à Ingres. Voici les jioètes, Théodore de Banville, qui sourit, Pierre Dupont et Gustave Mathieu, qui chantent :
Au pays que le pampre dore
La vendange débordera;
Le grenier sous le foin ploiera.
Chantons la vendange et f aurore!
Fernand Desnoyers, aeeompagné d’Adrienne,dite Noisette, interpelle GharlesMonseletdu nom de Photophore, et exhibe l’épreuve de l’affiche qui annonce pour « aujourd’hui samedi, octobre 1859, la grande fête du Réalisme dans l’atelier du maître peintre Courbet, chef de la peinture indépendante, 32, rue Hautefeuille ». Des choses tranquillement folles y sont annoncées. C’est la dernière soirée d’été, le peintre Courbet ne recevra pas cet hiver... Il y aura la première représentation de Monsieur et Madame Durand, comédie en cinq actes et en vers, refusée au théâtre de l’Odéon, lue par le poète Fernand Desnoyers... L’auteur des Bourgeois de Molinchard, Champfleury, jouera sur la contrebasse une symphonie de Haydn... Des intermèdes seront exécutés par MM. Charles Monselet, G. Staal, Amand Gautier, Bonvin, A. Schann, et une foule d’autres notabilités... M™® Adèle Esquiros lira un poème épique... Titine dansera le cancan... Les chroniqueurs pourront s’asseoir, etc. Mais poursuivons la revue nocturne des grands hommes de la Brasrie auxquels se mêlent de sérieux fantaisistes dont le réalisme trempe encore dans les eaux sanglantes du romantisme : Eugène Gris, pâtissier et homme de lettres, qui a pour blason un couteau de cuisine croisé d’une plume, et qui est l’auteur des Morts violentes, honorées d’une lettre de Victor Hugo; auprès du patron, son premier garçon-pâtissier, doux et pâle, en habit noir, qui offre son petit livre : Comment se vengent les bâtards. Alcide Dusolier écoute Pouyadou. Armand Baschet, poète du moineau de Lesbie, rêve en attendant Charenton. Pothey rime, Max Buchon arrive de Salins. La Landelle, auteur de la Gorgone, écrit sur l’album de Muratori. Le photographe Pierre Petit écoute Auguste de Ghâtillon, qui déclame à La Bédollière les beaux vers cVA la Grand' Pinte ei de \a Levrette en paletot. La rédaction du Diable boiteux entoure son directeur, l’auvergnat Guyot de Montpayroux, futur député et ambassadeur, qui exhibe le premier numéro du journal, dont l’en-tête est dessiné par Louis Du veau. Lesquels encore? Le graveur Léopold Flameng; Jean du Boys, qui mourra fou; Eugène Cressot, qui meurt de faim ; Du Gleuziou, qui parle breton ; Alphonse Duchesne, qui va porter au F rançais sa pièce à' ArmandeBéjart, dont il n’a pas encore écrit un vers; Hector Pessard, futur journaliste
CLAUDE M O N E T
influent; Ch. L. Chassin, futur historien de la Révolution; Poulet- Malassis, l’éditeur de Banville et de Baudelaire; Gastagnary, le philosophe des Salons de peinture; Thirion le catholique, l’Èlysée Méraut des Rois en exil, qu’Alphonse Daudet regarde ici d’un coup d’œil dardé de son monocle; Alfred Gaulier, futur courriériste parlementaire du Rappel-, Alfred Delvau, emphatique; Tony Bévillon, bon enfant; Massenet de Marancour, qui sera colonel de la Commune; Potrel, «un garçon qui écrit un article tous les deux ans et qui reçoit une gifle tous les deux jours, » cingle Jules Vallès; Olivier Métra, Durandeau, Carjat, Arnaud Gautier, Voillemot, Lavieille, Jules Héreau, Théodore Pelloquet, G. Staal, Emile Vernier, Houssot, l’auteur de Rien nest sacre pour un Sapeur, Charles Bataille, Henry Murger, Privât d’Anglemont, le breton Luzel, Armand Lehailly, Charles Vincent, Edouard Plouvier, Poupart-Davyl, Hippolyte Castille, Lachambeaudie, Jean Journet, Marrast, Melvil-Bloncourt, Baudelaire, qui a publié les Fleurs du mal, qui ôte son « talma » et son cache-nez rouge et apparaît vêtu d’un habit bleu à boutons d’or. On entend des paroles comme celles-ci, à propos d’un pauvre Abadie, auteur des Feuilles Mortes : « // ne laisse rien, mais rien derrière lui », dit un des féroces. « Je vous demande bien pardon, insinue doucement Delaj)orte, il laisse trois enfants dans la misère la plus complète... »
Ils sont tous là, les futurs illustres, et ceux qui n’ont qu’affiché des promesses dans le brouillard de la Brasserie, et ceux qui finiront vite et mal, à l’hospice des fous, ou qu’on trouvera pendus dans leur chambre de misère, ou lardés de coups de couteau. Paix à leurs mémoires ! Mais la figuration de la Brasserie serait incomplète si les dames de ce temps-là n’apparaissaient pas auréolées de leurs chevelures blondes et brunes, Héloïse, Marguerite, Adrienne, dite Noisette, qui danse à l’Élysée-Montmartre, Eugénie Schaveroche, Antoinette, chantée par Glatigny, Clotilde, Hermance, Julia, Josefa, la grosse Pauline, la petite Adèle, Malvina, Mimi la Bretonne, Bosa la blonde, la petite Marie, et celles (pii n’avaient que des surnoms. Cigarette, Clair de Lune, Monstre vert. Grain de raisin blanc, Moutonnet œil-de-verre, les OEufs-sur-le-plat.
C’est au milieu de cette foule que l’on aperçoit Claude Monet à
dix-huit ans, Claude Monet dessinant des portraits, des caricatures sur un coin de table, comme il en dessinait au Havre pour le papetier chez lequel il rencontra Boudin. Firmin Maillard le montre faisant en deux coups de crayon une charge très réussie de Bénassit, sous l’œil amusé du père Andrieu, directeur de la Presse de la jeunesse, et de son fils Jules Andrieu qui sera membre de la Commune, et qui, pour le moment, lit Sophocle à la Brasserie. Andrieu le père voudrait bien que Monet illustrât les pages de son journal, projet qui n’a pas eu de suite, mais ce que l’on peut regretter davantage, c’est qu’il ne reste pas un album des célèbres et des obscurs que l’artiste a vu de ses jeunes yeux défiler devant lui dans la brume noire et dorée du tabac et de l’alcool. Il aurait pu y voir aussi le mirage de la gloire lorsque se prononçaient ces noms déjà auréolés de Courbet et de Baudelaire, mais il ne pensait pas à la gloire, il pensait à vivre et à peindre par le mouvement instinctif qui est la force de la jeunesse, et qui nous apparaît plus tard comme la forme idéale et si belle de notre vie rêvée. Voici d’ailleurs ce qu’il m’écrivit textuellement de ces années de la Brasserie, vécues entre dix-sept et vingt ans, dont il a gardé le vif souvenir dans l’arrièrefond de sa mémoire :
« Troyon et Monginot me conseillèrent tous deux d’entrer à l’atelier de Couture, ce que je ne fis pas, du reste. Je me bornais à aller dessiner dans une académie libre où je fis la connaissance de Pissarro. Et c’est à cette époque qu’entre temps j’allai à la fameuse Brasserie delà rue des Martyrs, qui me fît perdre beaucoup de temps et me fit le plus grand mal. C’est là que j’ai connu presque tous les gens dont parle Firmin Maillard dans son livre des Derniers Bohèmes, mais particulièrement Firmin Maillard, Albert Glatigny, Théodore Pelloquet, Alphonse Ducbesne, Castagnary, Delvau, Daudet, et d’autres mauvais sujets comme moi à cette époque. J’y vis Courbet, mais ne lis sa connaissance qu’à mon retour du régiment. »
Monet n’a pas à regretter le temps de la jeunesse incertaine et désordonnée, puisqu’il a su ensuite se discipliner et comprendre qu’il ne faut pas s’enliser dans les habitudes. Il a pu passer à côté du péril,
s’estimer heureux du danger couru qu’il a bravé. Il n’a pas été des faibles qui ont succombé, mais des forts qui ont été victorieux. Là, ce qui n’est pas inutile à un homme tel que lui, il a connu l’atmosphère surchauffée des théories des lettres et de l’art, les audaces et les puérilités de l’esprit, et il a pris et gardé le goût qui lui a fait aimer les livres toute sa vie. H y a appris aussi que le vent du large, qui passe sur la mer et sur la plaine, dissipe toutes les vapeurs et tous les miasmes, et au sortir de la Brasserie fumante et fumeuse, il a aspiré avec délices l’air de la liberté, adoré la beauté de la nature, le charme de la campagne, la toute-puissance de la solitude.
Années de Paris. — Lettres a Boudin
On sait, d’après les lettres éerites à Eugène Boudin par Claude Monet pendant ces premières années de Paris, quel voyage il commençait à travers l’art et quels étaient ses jugements précoces sur les artistes de ce temps. Voici la première de ces lettres publiées par Gustave Galien. On y trouvera tout le désordre, tout l’élan, toute l’ardeur d’un jouvenceau de seize ans :
Je viens d’apprendre, par un marchand de tableaux, qu’il vous attendait d’ici quelques jours, et Je m’empresse de venir vous décider...
Vous ne sauriez croire l’intérêt que vous aurez en venant maintenant à Paris. Vous devez savoir qu’il y a une exposition de tableaux modernes qui renferme les œuvres de l’école de 1830 et qui prouve que nous ne sommes pas tant en décadence qu’on le dit. Il y a près de dix-huit Delacroix qui sont splendides, entre autres la Barque de Don Juan, du Salon de 1855.
Il y a autant de Decamps, une douzaine deRousseau,desDupré ; il y a aussi sept à huit Marilhat, et tout cela des plus beaux. Enfin, c’est splendide, et je ne doute pas du plaisir que ça vous ferait.
Je vous dirai qu’auprès de tout cela, les Troyon ne se tiennent pas du tout, et les Bonheur encore moins.
Venez, vous ne pouvez qu’y gagner.
Vous savez aussi que le seul bon peintre de marines que nous ayons, Jongkind, est mort pour l’art; il est complètement fou. Les artistes tout une souscription pour pourvoir à ses besoins.
Vous avez là une belle place à prendre.
Cher Boudin