LE PARLEMENT AU VOL DE MOUETTES
éblouissement de la terre,’ — silhouette de ville rosée, dorée, pénétrée de soleil, c’est là, (|ueile que soit l’imperfection des mots inhabiles à montrer cet aj’t de loyauté et de prestige, le résumé de ces aspects si différents d’un pays raconté p^r son atmosphère, par ses lueurs, par les vibrations de sa lumière, on pourrait presque dire par son arôme, tant ces paysages font songer à des bouquets de couleurs, à des essences de parfums.
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Entre la Seine et l’Epte. — Figures dans la prairie
Après cette Bretagne et ce Midi de la France, après ces côtes granitiques et ces délicatesse’s florales, feuillages soyeux, montagnes lumineuses, mers éblouissantes, Monet rentra dans son chez lui, sa maison et son jardin de Giverny, près Vernon (Eure).
Au parcours des prairies qui bordent la Seine et l’Epte, il trouva l’inspiration familière de ses toiles de cette année-là, celles qui furent vues en 1889, et parmi lesquelles deux paysages avec figures marquèrent à la fois un retour à des idées qui eurent autrefois un commencement d’exécution et une évolution nouvelle dans la personnalité de l’artiste.
Intelligence jamais en repos, avide de tout voir et de tout exprimer, Monet n’est pas de la race des stériles toujours en quête de sujets et de programmes. Il trouve que les sujets sont trop nombreux, que tout ce qui existe est beau, que tout est à peindre, que la vie est trop courte pour essayer de fixer la variété des aspects et l’infini des sensations.
S’il était obligé de rester, jusqu’à la fin de sa vie, à la même place, devant le même paysage ou devant le môme être, il ne suspendrait pas un instant son travail, il trouverait tous les jours une expression différente à fixer, il en trouverait une toutes les heures, il en trouverait une toutes les minutes, et, chaque fois, cette expression passagère serait un résumé, une représentation complète de l’existence. Dans quelle ivresse de vision vit-il donc avec la facilité d’aller et de venir, de courir du sud au septentrion, de quitter les champs pour la mer! Avec quel frémissement il s’installe dans la contrée inédite, devant le pays qu’il découvre! Quelle joie passionnée il manifeste par son art, quand il assiste à des combinaisons imprévues des couleurs et de la lumière dans les combinaisons de lignes nouvelles.
Forcément, il devait se préoccuper de la silhouette et de la tache produites par la figure humaine sur le ciel, l’eau et les verdures, il devait traduire sur des étoffes et sur des visages les vibrations et les frissonnements de l’atmosphère. Ce désir, il l’a mis à exécution de la manière la plus solide et la plus délicate dans deux toiles enchanteresses des yeux et de l’esprit, où dans la même prairie, à des instants différents, des jeunes filles et des enfants surgissent et passent à travers les harmonies vibrantes et douces de la contrée, delà saison et de l’heure.
Ici, une brume d’or empoussière d’uhe fine splendeur la montée des collines, le branchage des arbres, l’herbage du sol, la profondeur du ciel. Les ardeurs déclinantes du soleil rougeoient l’atmosphère de l’automne et la terre où se raréfie le gazon. Tout est effleuré, enveloppé de cette dorure et de cette pourpre confondues.
Les nuances des robes de toile roses et bleues s’éclairent, se reflètent, se transforment, dans ce foyer de lumière où les couleurs et les nuances brûlent et s’évaporent. Les carnations des mains et des visages s’enflamment subitement au passage de brusques lueurs, les ombres longues des corps sont bleues d’un bleu de flamme. Une chevelure partagée sur les épaules d’une adolescente s’allume et brille, devient la dominante de l’œuvre, un centre d’ardeur et de rayonnement. Les yeux vifs des garçonnets noircissent, trouent la vapeur incandescente qui descend du ciel et qui remonte de la terre. Une vie extraordinaire est évoquée. La fillette, les deux enfants, et, plus loin, un jeune homme et une jeune fille marchent visiblement dans la tranquillité nonchalante d’une promenade d’après-midi.
Sur l’autre toile, dans le même paysage, au même parcours de la prairie, la saison plus avancée, et la lumière doucement voilée par l’annonce du crépuscule, l’ensemble est doux et alangui, d’une harmonie mourante et mauve. La terre se colore de fumées d’encens, le ciel s’approfondit de mystère, les promeneuses, si présentes, si réelles, font venir des pensées de rêve, de vitrail glorieux éclairé par le crépuscule d’un soleil mystique.
Sur la mince et vive rivière de l’Epte, parmi les roseaux, dans l’ombre claire des arceaux de verdure, il fait aussi vivre des figures.
Une barque légère emporte deux jeunes filles vêtues de rose, l’une au gouvernail, l’autre à l’aviron. Harmonie de vert sombre et de rose vif, portraits de jeunes filles dans la fleur de la jeunesse, apparitions délicieuses et passagères, Monet a fixé cette poésie en une image imprévue de beauté rayonnante.
Des eaux et des prés de Normandie figuraient auprès de ces œuvres si neuves, si singulières et si sûres. — Un moulin est construit sur un ruisseau lacté de soleil en un espace découvert, bleui et verdi, d’une ombre de feuillage sous la masse d’une verdure surplombante ; un tremblottement de chaleur, une sombre fraîcheur de berge abritée. — Des meules au soleil couchant, des meules pailletées et caressées de rayons, absorbent et renvoient le dernier éclat du jour en phosphorescences de cuivre et d’incendie, se cerclant de l’ombre bleue de la nuit à leurs bases, toutes seules dans la solitude du soir, au-devant des collines transparentes et pâles, des ombres d’arbres, des deux incandescents. — Des prairies s’étendent où frissonnent les peupliers, où le mince sentier liliacé court dans le vert jauni de l’herbe, où l’espace est aperçu à travers une branche de premier plan, dont chaque feuille est modelée dans la lumière. — Le brouillard blanc, à peine doré par le soleil possible, laisse transparaître l’eau de la rivière, les maisons, l’église du village. Rien n’est distinct, et tout est réalisé dans une vérité, une justesse qui ravissent. — Et voici un dernier tableau, deux bouquets de chrysanthèmes, l’un jaune clair, rose vif, l’autre rose pâle, jaune froid, qui donnent à contempler cette chose si peu commune en peinture, la tendre chair, la finesse de duvet, la vie colorée et odorante de la fleur.
L’exposition Monet-Rodin
Jamais art n’a suggéré d’impressions plus subtiles et plus fortes, jamais la peinture n’était apparue ainsi dénuée d’artifices, d’oppositions, de procédés, d’habiles salissures, jamais elle ne s’était présentée aux yeux charmés avec une telle fraîcheur, une telle pureté, un tel éclat. Dans cette recherche des passagères illuminations, dans cette réalisation des phénomènes atmosphériques, Monet suit avec un admirable instinct, avec une logique rare, les indications qui apparaissent et disparaissent si vite dans la nature toujours en mouvement. Il réfléchit dans son œil exalté, coordonne dans sa cervelle exacte, les multiples phénomènes de forme, de couleur et de lumière qui changent sans cesse les distances, les densités, les surfaces, les expressions.
On vit bien l’ensemble, en Juin 1889, dans la galerie de la rue de Sèze, lors de la double exposition des sculptures d’Auguste Rodin, des peintures de Claude Monet. A l’Exposition universelle, les deux artistes, dont on ne saurait nier, sans ridicule, la haute situation individuelle et le rôle considérable, n’étaient pour ainsi dire pas représentés. La seule statue de ^Age d’airain faisait se dresser l’art de Rodin parmi les marbres, les bronzes et les plâtres du palais des Reaux-Arts. Il y avait trois peintures de Monet dans les salles de l’Exposition rétrospective, et rien à l’Exposition décennale. L’Exposition de la rue de Sèze permit donc la connaissance et l’admiration d’œuvres rares et puissantes, conçues et exécutées à l’écart, par un effort de volonté et dans un isolement de pensée qui témoignent de hauteur de caractère en même temps que de passion artiste.
On trouva, pour ce qui concerne Claude Monet, — dans un savant et harmonieux arrangement, sans encombrement, avec des espaces