LE BASSIN DES NYMPHÉAS
L’KxposiTiON Monet-Rodin
Jamais art n’a suggéré d’impressions plus subtiles et plus fortes, jamais la peinture n’était apparue ainsi dénuée d’artifices, d’oppositions, de procédés, d’habiles salissures, jamais elle ne s’était présentée aux yeux charmés avec une telle fraîcheur, une telle pureté, un tel éclat. Dans cette recherche des passagères illuminations, dans cette réalisation des phénomènes atmosphériques, Monet suit avec un admÿx^tlq^jtii^t^^, logique rare, les
indications qui apparaissent et disi)araissent si vite dans la nature toujours en mouvement, il ivnéchir^^M^s sou œil exalté, coordonne s.t 5 {îrvelle exacte, les multiples phénomènes de fonue, (h
; ■ :• ' . \ i.i- \i i R?i:posiiioii amverseüe,
'i :>i': :.rs, lioiU on ne saurait nier, s.uis ridicule, la haute ’i.- Uon individuelle et le rôle c<msidérah!e, n’éf aient pour ainsi dire pas représentés, î.a seule statue de d’airain faisait se
dresser l’art (U Rodin parmi les marbres, les bronzes et les plâtres du palais des Beaux-Arts.- Il y avait trois peintures de Monet dans les salles de l’Exposition rétrospective, et rien à l’Exposition décennale. L’Exposition de la rue de Sèze permit donc la connaissance et l’adniiration d’œuvres rares et puissantes, conçues et exécutées à l’écart, par un effort de volonté et dans un isolement de pensée qui témoignent de hauteur de caractère en môme temps que de passion artiste.
On trouva, pour ce qui concerne Claude Monet, — dans un savant et harmonieux arrangement, sans encombrement, avec des espaces
voulus, en deux rangées de tableaux, — un résumé de son existence de peintre.
Depuis les premières toiles, portant la date de 1864, jusqu’aux paysages et aux figures de 1889, apparut en son développement logique cette intelligence vouée à la transcription acharnée des phénomènes lumineux. Les millésimes et les annotations du catalogue dirent quels avaient été les rapports de l’artiste avec les pouvoirs officiels et les jurys de confrères. Vingt-cinq ans auparavant, le sobre et mouvementé Port de Ilonfleur, avec la foule de ses bateaux et le remuement de reflets de ses eaux, était refusé au Salon, et sept années aussi en arrière, en 1882, le même refus était infligé aux admirables Glaçons. Histoire significative, qui a été esquissée dans les chapitres précédents, traitant des rapports de l’artiste avec la stupéfiante critique de son temps. Continuons la lecture de l’incomparable poème de luminosité, des heures et des saisons.
La Creuse. — Monet chez Rollinat
En 1889, j’entraînai Claude Monet dans la Creuse, chez Maurice Rollinat, où je savais qu’il peindrait d’admirables paysages. Nous partîmes un jour de janvier, avec Louis Mullem et Frantz Jourdain. L’accueil de Rollinat et de sa compagne Cécile, dans la chaumière qu’ils nommaient la Pouge, est resté dans l’esprit des visiteurs autant que la contrée magique où le poète avait élu ce domicile rustique. Nous connûmes des jours parfaits de promenades, de conversations et de régals 'de cuisine auxquels Rollinat présidait avec une conviction justifiée. Le soir, il chantait la musique qu’il avait composée sur les poésies de Raudelaire, sur ses poésies à lui, naturistes, mélancoliques, où passent les tristesses de la solitude, les hallucinations de la campagne, et aussi les sentiments de sérénité du renoncement. Les soirées se prolongeaient ainsi, très avant dans la nuit, puis les hôtes étaient reconduits à l’auberge, à la clarté des lanternes, par la nuit glacée de janvier.
Le lendemain de l’arrivée, excursion avec Monet à travers les stupéfiantes et sombres beautés des deux Creuses, au ravin de Puyguillon, au village de Vervit, au confluent des rivières nommé « Confolans » ou Eaux-Semblantes, qui est un des plus étranges et des plus beaux aspects qui se puissent voir. Monet s’arrêta longtemps à contempler les eaux basses et écumantes qui se rencontraient à travers des roches, sur un lit de cailloux. Une sorte de plage se dessinait, un vieil arbre chenu, solitaire, terrible, étendait ses branches noueuses au-dessus du fracas des deux rivières qui se heurtaient comme des torrents. Les mousselines de l’eau venaient se dérouler à nos pieds comme les vagues de la mer. Les collines pierreuses, couvertes de mousses et de bruyères, s’élevaient de toutes parts.
CLAUDE MON ET
formaient un cirque sombre au combat des eaux. Le spectacle était faroucbe, d’une tristesse infinie.
Ailleurs, le village aux toits renfrognés se rencoignait dans les anfractuosités de la terre et du roc, au-dessus de l’eau qui passait en grondant, sautant les barrages, murmurant sur les pierres plates, hurlant sur les obstacles, filant au long des berges. Les toits de chaume au-dessus du ravin, les façades basses, à peine visibles, des maisons, les points clignotants de quelques vitres où restait une lueur de jour, où s’allumait quelque flamme dans un âtre enfumé, inspiraient la pensée d’une solitude éternelle, du sommeil d’un hiver qui ne devait pas finir.
On regagna Fresselines ce jour-là par un chemin montant, Rollinat entouré de ses chiens, pareil à un meneur de loups, et nous tous songeurs devant cette existence du poète des Névroses enfouie en ce décor de mélancolie grandiose. Le soir, la Ponge s’illuminait des beaux feux des hautes cheminées, du dîner joyeux, de la conversation, puis des chants dans la nuit. Le départ était pour le lendemain, et Claude Monet, subjugué par cette nature et par l’hôte qui lui en faisait les honneurs, promettait de revenir.
Il y revint en effet, il passa à peu près trois mois, de mars à mai 1889, à Fresselines, logé à l’auberge, chez la mère Baronnet, avec son attirail de peintre, son amas de toiles, prenant ses repas et passant ses soirées chez Rollinat. Le peintre et le poète devinrent deux amis. Ce furent pour tous deux des jours inoubliables, et je ne vois guère Monet sans que ce souvenir soit rappelé. Et aussi, qu’on prenne ceci au sérieux, sans qu’un autre souvenir se mêle à celui-là, celui d’un des chiens de Rollinat, Pistolet, qui avait adopté Monet, qui ne le quittait pas un instant, le suivant au « motif », restant auprès de lui à la fois pour le protéger, le défendre, et lui tenir compagnie, le reconduisant chaque soir à l’auberge, et revenant chaque matin, à l’heure dite, se coucher sur le paillasson en attendant son nouvel ami. La mémoire de Monet resta en cette bête fidèle, et toujours, Monet parti, lorsque Rollinat prononçait son nom : « Où est-il, ce monsieur Monet? », Pistolet dressait les oreilles, s’agitait, sautait, jappait en pleurant. La bête sensible
CLAUDE MON ET
méritait l’oraison funèbre, si belle, que Rollinat écrivit à sa mort et qui a été recueillie dans son livre des Bêtes :
Mon fidèle partout, sûr en toute saison.
Par qui je ruminais des chimères meilleures.
Ma vraie âme damnée, humble à toutes les heures.
Mon ami des chemins comme de la maison.
Mon veilleur qui, pour moi, faisait guetter son somme. Qui, par sa tendre humeur, engourdissait mon mal. M’offrant sans cesse, au lieu du renfermé de f homme. Dans ses bons yeux parlants, son âme d’animal.
Il repose à jamais, là, mangé par la terre.
Mais je l’ai tant aimé, d’un cœur si solitaire.
Que tout son cher aspect, tel qu’il fut, me revient.
L’appel de mon regret met toujours à mes trousses. Retrottinant, câlin sous ses couleurs hrun-rousses.
Le fantôme béni de mon pauvre vieux chien.
Cette lettre, que Monet m’envoya de la Creuse, donnera une idée de son état d’esprit devant la nature, de son scrupule, de l’inquiétude qui le rongeait ;
Fresselines, 24 avril 1889.
Cher ami, je suis navré, presque découragé et fatigué au point d’en être un peu malade. Je n’arrive à rien de bon, et malgré votre confiance, j’ai bien peur que tous ces efforts n’aboutissent à rien ! Jamais je n’ai eu pareille déveine avec le temps! Jamais trois jours favorables de suite, de sorte que je suis obligé à des transformations continuelles, car tout pousse et verdit. Moi qui rêvais de peindre la Creuse comme nous l’avions vue!
Bref, à force de transformations, je suis la nature sans la pouvoir saisir; et puis cette rivière qui baisse, remonte, un jour verte, puis jaune, tantôt à sec, et qui demain sera un torrent après la terrible pluie qui tombe en ce moment! Enfin, je suis dans une grande inquiétude. Êcrivez-moi,' j’ai grand besoin de