CLAUDE MONET DANS SON AÏEUER
GIVERNY
pieds espacés, en buissons, en haies, en espaliers, grimpant aux murs, accrochées aux piliers et aux arceaux de l’allée centrale. Il y a les plus rares et les plus ordinaires, qui ne sont pas les moins belles, les roses simples, les toulfes d’églantines, les plus vives et les plus pâles, et toutes les corolles disent une heure enchantée, vocalisent le chœur de l’été, font croire au décor du bonheur possible.
Des enclos gardent des oiseaux aux plumages divers, poules blanches, canards noirs, faisans dorés, paons déployant leur vaste éventail ocellé de saphir et d’or, faisans rouges et vermeils, et pendant quelques années, des goélands argentés, des mouettes grises, animaux blessés recueillis par Maurice Hamel dans la baie de Somme et mis en pension chez Monet.
L’hiver, une serre de moyenne grandeur enferme ses trésors de chrysanthèmes simples et chevelus, de toutes les couleurs dorées et sombi-es, au-dess!t}ai.#p>^iwfe fantastique
et giinuicnni <ies orchidées. Dan;-Y|^^^-^j!ij!eur, les tleurs s’épanouissent, les iîîo»:.-,.-es ciah i.ù é ci - t;.'.-:- %-eiour.s vert, l’eau s’égoiiUe ... . . (SSGt> .
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L.t r viére passe to' j >urs, îuais avec un arrêt. Monet a obtenu du Conseil muni< Ipal de Gi\'è‘ !jy la permission de détourner la rivière, de créer des bassins, et le Conseil municipal a été bien inspiré, car cette création fut la cause d’une éclosion de chefs-d’œuvre. Le cours d’eau détourné dans les bassins creusés, Monet dessina le jardin et les plantations, les saules déployèrent leurs vertes chevelures, les bois de bambous s’élancèrent du sol, les massifs de rhododendrons bordèrent les sentiers, et Monet ensemença les bassins de nymphéas, dont les libres racines flottèrent entre les eaux sur lesquelles s’étalèrent les larges feuilles et Jaillirent les fleurs blanch es et roses, mauves et verdâtres. Du haut d’un pont garni de gly cines.
CLAUDE MON ET
qui se trouve être de style japonais, Monet vient juger le tableau qu’il a créé.
En contemplant cette surface d’étang fleurie de nymphéas, encadrée de gazons et de verdures, Monet avait eu l’idée d’exécuter un tapis de Savonnerie pour les Gobelins, bien avant mon entrée à la Manufacture. Quand je pris possession de ma fonction, je lui rappelai son projet, que je ne désespère pas de lui voir exécuter. En attendant, il a consenti au prêt de trois panneaux de Nymphéas, qui ne sont pas des tableaux, mais de véritables aspects décoratifs : exécuté par le procédé du tapis et encadré par un lambris de Rapin, ce triptyque est actuellement une pièce précieuse du Musée des Gobelins.
Quittons la merveille du Jardin d’eau pour retourner au jardin de terre et entrer dans la maison.
Mais non pas avant d’avoir visité les deux ateliers du dehors, l’un à gauche, auprès d’une vaste volière où il y a des perruches qui volent et des tortues qui déambulent autour des feuilles de salade; l’autre à droite. Celui de gauche contient, ou contenait les œuvres anciennes, telles que le Déjeuner sur Therhe, les Femmes au jardin, et une sélection des œuvres de Monet à toutes les époques ; l’atelier de droite, de création plus récente (exactement pendant la guerre) est occupé par la série des grandes toiles des Nymphéas, décoration d’ensemble qui fait le tour de l’immense salle où la lumière vient d’en haut, tamisée par un vélum. Dans la maison, il y a aussi un atelier, l’atelier primitif, qui est en même temps le salon, où les murs sont couverts de tableaux achevés et d’esquisses, sans cadres, où les bords se touchent. C’est là que Monet apporte son travail de la journée, qu’il contemple pendant des heures, comme je l’ai vu contempler ses toiles à Belle-Ile, et qu’il nettoie, qu’il complète, qu’il harmonise. Une grande table, quelques étagères, beaucoup de fauteuils rustiques, une glace où sont glissées des photographies d’amis, jaunies par le temps, un marbre de Rodin, femme et enfant, un médaillon de fillette sculpté par Renoir, le buste du maître de la maison par Paulin, les portraits des disparus, — tout cela dans une grande lumière qui vient par la baie vitrée ouverte sur le jardin et la porte d’entrée.
C’est parmi les portraits d’amis que se trouve intercalée la célèbre enveloppe où Stéphane Mallarmé avait ainsi inscrit l’adresse de Claude Monet :
Monsieur Monet que, rhiver ni L’été, sa vision ne leurre.
Habite, en peignant, Giverny,
Sis auprès de Vernon, dans l’Eure.
Quelle lettre y avait-il sous cette enveloppe? L’une, sans doute, des trois que voici, signées Mallarmé :
Dans la rue, lundi 5 h. (juin 1888).
Je sors ébloui de votre travail de eet hiver; il y a longtemps que je mets ce que vous faites au-dessus de tout, mais Je vous crois dans votre plus belle heure. Ah! oui, comme aimait à le répéter le pauvre Édouard (Manet), Monet a du génie.
Après les Meules :
9 juillet 1890.
Vous m’avez ébloui récemment avec ces Meules, Monet, tant! que je me surprends à regarder les champs à travers le souvenir de votre peinture; ou plutôt ils s’imposent à moi tels.
Enfin, celle-ci, où l’écrivain remercie le peintre du don d’une toile :
Paris, 21 juillet 1890, vite.
On ne dérange pas un homme en train d’une joie pareille à celle que me cause la contemplation de votre tableau, cher Monet. Je me noie dans cet éblouissement, et estime ma santé spirituelle du fait que je le vois plus ou moins, selon mes heures. Je me suis peu couché la première nuit, le regardant; et, dans la voiture. Madame Manet était humiliée que je ne craignisse les incartades du cheval, parmi le bruit de la fête, qu’au point de vue de ma toile... Vous, triste! le seul être qu’un découragement ne doive effleurer!
Au-dessus de ce salon-atelier, c’est la chambre de Monet, vaste et
éclairée par une large fenêtre ouverte sur les champs de Giverny. En même temps qu’une chambre, c’est un musée, le musée de ses admirations et de ses compagnonnages. Il y voit réunis autour de lui un paysage d’Italie de Corot; quatre J ongkind parmi lesquels la Rue d’Avignon et le Paysage du Convoi du pauvre; deux aquarelles et un croquis de Delacroix; une esquisse de Fantin-Latour; une série de dessins de Constantin Guys; deux esquisses de Boudin; quatre Manet, un pastel : Au bord de la mer, un/>or<ra7<, et deux esquisses; un Degas ; le Tub; deux Caillebotte : des Fleurs et la Pluie; trois paysages de Pissarro; un paysage de Sisley; douze Cézanne : le Nègre, les Baigneuses, Y Italien; un paysage d’ Anvers; un Portrait; un paysage de l’Estaque; un paysage de neige fondante; le Château du Diable; les Pêcheurs; une nature morte; des fleurs; un paysage de dune; neuf Renoir, parmi lesquels le Portrait de Claude Monet lisant; trois portraits de Monet; la Casbah, fête algérienne; une Algérienne; deux études de nu; cinq Berthe Morisot : le Bain ; \a Jatte de lait; une Marine ; Jeune fillette à la levrette; un portrait de femme; une aquarelle de Chéret; une aquarelle de Signac; un pastel de Vuillard; un paysage ; le Vésuve, de Marquet; deux bronzes de Bodin.
Ce salon-atelier était plein de vie et de jeunesse aux jours de 1886 où j’y suis allé pour la première fois, des jeunes filles, des jeunes gens, des adolescents, les enfants et les beaux-enfants de Monet, tous réunis autour de lui et de M"*® Monet. A celle-ci, j’apporte mon hommage pour l’amitié et la bonté qu’elle m’a toujours témoignées. Jusqu’à ses derniers jours cette femme distinguée et excellente m’a accueilli de la même affection et du même sourire. Elle avait pour les amis de Monet les prévenances d’une maîtresse de maison qui veut que ses hôtes soient bien reçus et puissent converser en toute liberté. On ne se privait pas de ce plaisir autour d’une table servie d’une copieuse et délicate chère, égayée par des vins légers de toutes les couleurs, dans cette salle à manger aux lambris peints en jaune pâle, relevé aux moulures d’un jaune plus vif, aux meubles, buffets, dressoirs, peints de même manière, décorée sur toutes les murailles d’une profusion d’estampes japonaises, simplement mises sous verres, les plus belles, les plus rares, de Korin et Harunobu
jusqu’à Hokusaï et Hiroshighé; et les plus inattendues aussi, où l’art du Nippon s’est appliqué victorieusement à représenter les costumes et les aspects de la vie hollandaise aux colonies. C’est de Hollande que Monet a rapporté la plupart de ces merveilles, les premières trouvées, comme il l’a raconté, chez quelque épicier de village où elles étaient venues avec les denrées des îles et des possessions d’outre-mer. Le repas terminé, on revenait à l’atelier prendre le café, en traversant le salon bleu où est placée la bibliothèque de Monet. C’est là que M’"" Monet, entourée de ses enfants et des enfants de Monet apparaissait dans tout l’éclat apaisé de la vie heureuse, ses yeux vifs brillant sous son auréole de cheveux poudrés. Elle devait connaître aussi le malheur, l’une de ses filles, mariée au peintre Butler, artiste américain fixé à Giverny, enlevée en pleine jeunesse par la mort cruelle, le 6 février 1899. Ce fut pour la mère un coup du sort dont elle ne se releva pas. Le chagrin joue son rôle de cause inexorable dans la plupart des maux qui nous assaillent et nous trouvent alors sans défense. M™® Monet alla le 19 mai 1911 rejoindre sa fille dans le petit cimetière de Giverny, pareil à flanc de colline aux cimetières normands et bretons rassemblés autour d’une église rustique, au creux de quelque falaise. Ses obsèques furent émouvantes par la venue de tous les amis de Monet réunis autour de la tombe de la disparue et du chagrin de celui qui restait. Degas, tâtonnant, presque aveugle, représentait le groupe d’autrefois.
La maison fut tout à coup dégarnie parle mariage des trois jeunes filles, mais le deuil ramena dans la maison de Giverny l’une d’elles, qui avait épousé le fils aîné de Monet. Celui-ci mourut en février 1914, cette mort faisant deux nouvelles blessures cruelles. M™® Jean Monet se fixa auprès de Monet, l’assistant dans sa solitude, qui serait devenue absolue pendant la guerre, son second fils parti aux armées. On peut dire que Monet a trouvé le courage de survivre et de vivre, et la force de travailler, par la présence de celle qui devint sa fille dévouée, lui gardant sa maison intacte, l’encourageant à reprendre ses outils de peintre, recevant ses amis comme le faisait autrefois sa mère. Comme à tous ceux qui restent debout les derniers, il a fallu à Monet l’énergie de garder le souvenir du passé à travers les jours présents. C’est la loi de l’existence de prolonger les autres, et de continuer
le travail commencé, avant de s’en aller à son tour. Monet a prouvé qu’il était de cette race consciente en reprenant son rôle d’artiste.
Parmi les amis qui lui restaient, il en est un, le grand professeur d’énergie de ce temps, Clemenceau, qui a aidé Monet à passer les années de la guerre par son exemple et par ses visites, où sa rude et affectueuse parole rendait l’espoir à l’homme accablé par les malheurs publics subis en même temps que ses malheurs privés. Clemenceau était devenu le voisin de campagne de Monet, à Bernouville, par Gisors, distant de Giverny à quelques tours de roues d’automobile, et il ne se faisait pas faute de venir animer la solitude du peintre par la puissance d’action et la verve familière devant lesquelles Monet reprenait courage. J’ai assisté à quelques-unes de ces entrevues, et notamment à celle du 18 novembre 1918, au lendemain de l’armistice. Clemenceau se donna ce jour-là comme récréation, à laquelle il voulut bien m’associer, de venir choisir quelques-unes des toiles de la nouvelle série des Nymphéas, que Claude Monet offrait à la France comme un bouquet de fleurs en hommage à la guerre victorieuse et à la paix conquise.
Cette nouvelle série n’était plus composée d’une série de tableaux, mais de plusieurs séries de toiles formant panneaux et constituant une décoration murale. Cbaeun de ces panneaux, d’environ quatre mètres de longueur, sur deux mètres de hauteur, est conçu pour être raccordé à d’autres. Le tout figure le tour de l’étang et doit être placé au bas des murailles de la salle d’exposition, pour être vu de haut par le spectateur, exactement comme se voient, dans la réalité, la surface de l’eau et l’encadrement de la berge. Le placement et cet arrangement, de forme sinon complètement ovale ou circulaire, du moins arrondie aux deux extrémités, est la seule condition du don, sans cesse augmenté, de Monet à l’État. Il a voulu que la présentation fut semblable à celle qu’il a réalisée lui-même dans un atelier construit comme une grange, où il y a simplement la longueur et la largeur utiles pour disposer, à distance suffisante, les seize panneaux du paysage d’eau des Nymphéas. Il a réalisé son œuvre, il faut l’ordonner dans sa logique, à Paris, où cet art décrié et discuté a triomphé. L’État a accepté cette condition justifiée et organise la salle nécessaire dans l’Orangerie des Tuileries.
Ainsi, le rêve de Monet devant cette eau profonde pourra se perpétuer. Il apparaît désastreux et impossible que ce poème soit fragmenté, que ces toiles formant une seule composition dont le spectateur sera le centre, s’en aillent par le monde en morceaux dont chacun ne dirait plus que le morcellement d’un chef-d’œuvre. Ce sera un musée créé pour l’avenir, un musée sans précédent et sans pareil, où l’homme futur viendra comme nous, rêver de la poésie du monde et scruter l’insondable du néant.
Dernière rêverie devant le Jardin d’eau
C’est la signification suprême de l’art de Monet, de son adoration de l’univers aboutissant à une contemplation panthéiste et bouddhique. Ces Nymphéas, auxquels Claude Monet aura travaillé pendant à peu près un quart de siècle, les quittant, les reprenant, y ramenant sans cesse sa rêverie et son étude, auront été pour lui la fin de son art, j’entends la limite, forcée par le temps, de son art d’approfondissement et de création. Un de ses plus chers amis s’irritait presque de le voir s’obstiner, s’hypnotiser devant ce trou d’eau alors que tant d’autres spectacles auraient pu le solliciter. C’est que Monet savait quelle signification pouvait prendre ce stationnement sans fin devant ce fragment répété de l’espace. Cet homme que l’on a jugé vite sur le mot d’impression et sur le titre d’impressionniste, qui deviendront des termes de gloire, car ils prendront devant l’avenir leur vraie signification d’émotion spontanée devant la nature, et de réflexion de plus en plus savante devant les phénomènes mystérieux et admirables de la vie, cet homme au métier jugé rapide parce qu’il aboutissait à des effets d’apparence mathématique et à une vérité simplifiée et grandiose, toujours adéquate au sujet, cet homme fut en réalité, je crois l’avoir prouvé par le récit qui précède, un perpétuel inquiet, un tourmenté de tous les jours, en même temps qu’un solitaire à l’idée fixe, creusant sa pensée jusqu’à l’épuisement, forçant sa volonté à la tâche voulue et fixée, poursuivant son rêve de forme et de couleur presque jusqu’à l’anéantissement de son individu dans l’éternel nirvûna des choses à la fois changeantes et immuables. Cette mesure sans fin de son rêve et du rêve de la vie, il l’a formulée, reprise, et formulée à nouveau et sans cesse par le songe éperdu de son art devant l’abîme lumineux du bassin AesNymphéas. II a trouvé là, pour ainsi dire, le dernier mot des choses, si les choses avaient un premier et un dernier mot. Il a découvert et démontré que tout est
partout, et qu’après avoir couru le monde en adorant la lumière qui l’éclaire, il a su que cette lumière venait se refléter avec toutes ses splendeurs et ses mystères au creux magique entouré de feuillages de saules et de bambous, de fleurs d’iris et de rosiers, à travers le miroir de l’eau d’où jaillissent les étranges fleurs qui semblent plus silencieuses et plus hermétiques encore que toutes les autres fleurs.
Dans ce cadre, au profond de ce miroir fleuri se joue la féerie splendide de l’air devenue la féerie incomparable de l’eau. L’or du soleil resplendit en éclats brisés dans le bleu infini de l’éther renversé. Les nuages d’argent s’arrêtent et reprennent leur course lente ou rapide. La mélancolie rose et grise du soir avoue les dernières ardeurs du jour. La cendre violette annonce la nuit qui va envahir l’horizon. Ces jeux de rayons et de couleurs se mêlent, se dénouent et se recomposent au creux de l’étang, aussi profond que le ciel est haut, à s’imaginer que la terre perforée laisse apercevoir, de l’autre côté, le passage des nuages et les heures alternées du jour. Il faut la puissance de la nature, ces troncs d’arbres rugueux jaillis du soi, ces plantes issues des bords, ces chevelures qui pendent des branches des saules et qui effleurent l’eau frémissante, pour ramener l’esprit vers d’autres images de la réalité plus proche. La poésie shakespearienne prend subitement possession de ce domaine où Monet devient le Prospero d’un décor aux êtres invisibles. La chair nacrée et blonde de Titania luit à travers les branches, Ariel danse en feu follet aux tiges des fleurs, Caliban est enfermé avec ses grognements sous l’écorce rugueuse du vieux saule. Et voici que toute cette fantasmagorie fait place à une autre. La pâle figure d’Ophélie va glisser sur l’eau, les fleurs qu’elle a cueillies s’en vont à la dérive, la pervenche et le bouton d’or, l’iris et le romarin. La branche du saule où elle va se suspendre ploie déjà sous le vent.
Puis, tout retourne au néant, les images et les pensées. Il n’y a plus devant nous que l’eau immobile et muette, les fleurs qui s’ouvrent et se referment, la lumière qui frémit, le nuage qui passe, — la nature et son mystère, un homme qui songe, un grand artiste qui exprime le rêve de l’infini.